Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 6 of 13)

AMERIQUE DES ECRIVAINS EN LIBERTE de Jean-Luc Bertini et Alexandre Thiltges chez Albin Michel

Jean-Luc Bertini, photographe indépendant, a été récompensé par la bourse du Talent dans la catégorie « portrait » en 2006 et est co-auteur de « Solovki, la bibliothèque perdue » et de « Carnets d’Amérique ». Alexandre Thiltges enseigne la littérature au Texas, il est également traducteur et l’auteur d’un essai sur Bukowski et de biographies. Ils ont réalisé un voyage de rêve pour des amoureux de littérature américaine : ils sont partis à la rencontre de ceux qui les font tellement voyager… « Comme vous, sans doute, je n’ai pas fait mon premier voyage sur le continent américain au volant d’une Ford décapotable ou en stop, non rien de tout ça. Mon premier voyage sur ce continent, je l’ai fait en livre. Sur un livre, dans un livre, entre deux livres. Bref, mon premier voyage américain fut littéraire. »

Ils partent avec comme seuls repères les écrivains qu’ils veulent rencontrer et l’envie d’essayer comme Kerouac de « voir l’Amérique comme un poème et non comme un endroit où il faut se battre et en baver ».

C’est ce voyage qu’ils racontent, un road-trip étiré sur plusieurs étés, le territoire américain partagé en cinq grandes parties qu’ils ont sillonnées. Les paysages, les gens rencontrés, les péripéties du voyage font le lien entre les entretiens.

Rien que les photos pourraient suffire à notre bonheur : portraits d’auteurs, d’anonymes, paysages à couper le souffle et la route bien sûr, qui fascine et à elle seule représente l’espoir « Espoir de liberté absolue, en germe depuis les Pères fondateurs, que cultivent tous les auteurs que nous rencontrerons au cours de ce voyage. »

Des photos magnifiques qui nous invitent au voyage, captent l’esprit des êtres et des lieux.

Et il y a les entretiens ! Trente-cinq écrivains rencontrés dans l’intimité de leurs repères : une maison, un atelier de travail, un bar et dans les lieux qui les inspirent ou les façonnent. Ils se livrent d’autant plus et dévoilent leurs origines, leurs influences littéraires, leur manière d’écrire, leurs thèmes privilégiés, leur vision des Etats-Unis. Certains débordent des interviews et partagent une soirée, une ou des bouteilles…

Le livre s’ouvre et se referme avec le grand Jim Harrison, qui nous a quittés cette année et qui pensait que la responsabilité de l’écrivain est de « donner une voix aux gens qui n’en ont pas ». Le voyage ayant commencé en 2007, ils ont également eu la chance de rencontrer l’immense James Crumley dont ils ont réussi à vaincre les réticences à se livrer.

Forcément parmi les auteurs, il y en a qu’on adore déjà et c’est un grand bonheur de les retrouver.  En vrac pour moi : Meyer, Levison, Pollock, Erdrich, Davidson, Alexie, Vlautin, Vann, Johnson… Et puis il y a ceux que j’ai découverts et que j’ai désormais envie de lire.

Le tout vaut bien plus que la somme de ses parties, il se dégage de l’ensemble un portrait lucide, vivant et diversifié du nord au sud en passant par l’Ouest, territoire mythique s’il en est, de l’Amérique d’aujourd’hui, tracé par les voix de ces écrivains, fins observateurs de leur époque et de leurs pairs mais aussi hommes et femmes de grande humanité dans leur sagesse comme dans leur folie.

Un livre magnifique pour tous les amoureux de littérature et d’Amérique.

Raccoon

LA BOMBE de Frank Harris aux éditions La Dernière Goutte

Traduction : Anne-Sylvie Homassel.

Journaliste, écrivain d’origine irlandaise, Frank Harris (1856-1931) raconte dans ce roman un épisode majeur des luttes sociales et politiques à Chicago : l’attentat de Haymarket Square, à l’origine du premier mai. Paru en 1908 aux Etats-Unis, il est resté inédit en France jusqu’en 2015 où la Dernière Goutte le publie. Il a reçu le prix mémorable des librairies Initiales.

« Chicago, Haymarket Square, 4 mai 1886 : alors que s’achève un meeting politique réunissant des centaines d’ouvriers, la police lance un assaut brutal pour disperser la foule. Soudain, une bombe explose, tuant huit policiers et en blessant plusieurs dizaines d’autres. Cet événement à l’immense retentissement, Rudolph Schnaubelt en est le témoin privilégié. Fraîchement débarqué d’Allemagne, ce jeune homme cultivé, sans le sou mais décidé à conquérir l’Amérique, fait rapidement l’apprentissage d’une réalité qui lui glace le sang : de New York à Chicago, il découvre la tragique condition des ouvriers, surtout quand ils sont, comme lui, étrangers. Mais comment se dresser face aux injustices dans cette société conservatrice avide de profits où la presse est aux ordres et la répression policière, sanglante ? Tiraillé entre son engagement pour la cause ouvrière aux côtés de Louis Lingg, un militant anarchiste charismatique, et sa passion pour la belle Elsie, Rudolph va faire un choix qui changera à jamais le cours de sa vie et celui de l’Histoire. »

Frank Harris mêle dans son roman des personnages historiques, dont les leaders socialistes et anarchistes des luttes ouvrières de Chicago et le personnage de Rudolph Schnaubelt, jeune immigré allemand dont il fait le lanceur de bombe ( la réalité est encore plus tordue : c’est le chef de la police de Chicago qui commandita l’attentat pour justifier la répression qui s’ensuivit).

Gravure de 1886 parue dans le journal Harper’s Weekly représentant la tragédie de Haymarket Square

A travers le personnage de Rudolph Schnaubelt, Frank Harris présente les conditions de vie des nouveaux immigrés en Amérique. A New York Rudolph connaît le chômage, la misère, le mépris des « Américains de souche », l’exploitation pour un salaire de misère et des boulots que personne de sensé ne veut faire : dans les chantiers des fondations du pont de Brooklyn par exemple où les ouvriers travaillent sous pression  au sens propre et ne tiennent que quelques semaines avant de tomber malades ou de mourir alors que la technologie de l’époque aurait pu l’éviter. Ce si beau pont…

Notre héros part pour Chicago voir si l’herbe y est plus verte. Cette ville est à l’époque le haut-lieu de la lutte ouvrière. Il y rencontre les leaders socialistes et anarchistes, notamment l’anarchiste Louis Lingg dont la personnalité le fascine, mais aussi l’amour. On assiste à la torture que peut infliger le puritanisme à des jeunes gens en pleine santé. La morale étouffante, les bonnes mœurs et le statut de la femme, tout y est. Au moins sur le plan des moeurs on a un peu évolué… enfin tant que les moralistes de tout poil ne montrent rien d’autre que le bout de leur nez !

C’est effarant de constater qu’entre cette fin de XIX ème siècle et notre début de XXI ème  rien n’a profondément changé : l’argent est toujours roi. Les spéculateurs, les patrons s’en mettent plein les poches, contrôlent les médias et répriment violemment ceux qui se révoltent : ils ont la justice, la police avec eux, ils ont le pouvoir. Bien sûr, on peut toujours se demander si la fin justifie les moyens mais l’analyse politique est surprenante d’actualité.

Frank Harris raconte également la parodie de procès qui eut lieu avec une campagne de presse immonde, des jurés sous influence, une sentence donnée pour l’exemple qui aboutit à la mort de cinq innocents…

Un document sur une époque, un texte terriblement actuel : un roman passionnant !

Raccoon

 

INSCRIT DANS LES ASTRES de Donald Westlake chez Rivages/noir

Traduction : Florian Robinet et Marc Boulet.

C’est Noël ! Un Westlake que je n’ai pas lu !!! Depuis la mort d’un de mes grands chouchous en 2008, je suis inconsolable et guette, telle une groupie, les romans qui m’ont échappé dans l’énorme production de ce maître aux pseudos variés. C’est ici le quatrième et avant-dernier opus de la série des Mitch Tobin publié en 1970 sous le nom de Tucker Coe. Publié à l’époque en France par la Série Noire sous le titre « Tantes à gogo ! », Rivages nous en offre ici une traduction revue et augmentée.

« Un certain Cornell demande à Tobin, ex-flic viré pour faute professionnelle, au chômage et déprimé, de l’aider à élucider le meurtre de son amant, Jamie, un top model noir qui vient d’être assassiné chez eux. Plongé dans le milieu homosexuel new-yorkais de la fin des années 60, Tobin est confronté au double problème de l’homophobie et du racisme au quotidien. Mais il découvre aussi l’astrologie, car Cornell, à partir d’horoscopes, avait dressé une liste de suspects… »

Mitch Tobin ne va pas mieux : il continue à purger la peine qu’il s’est infligée lui-même après la mort de son coéquipier et son renvoi de la police de New York. Ne pouvant continuer à construire son mur dans le froid de l’hiver new yorkais, il creuse un deuxième sous-sol sous celui de sa maison… tout pour s’empêcher de penser, de vivre… C’est poussé par sa femme qu’il accepte de mener cette enquête. Avec ce personnage déclassé et déprimé, Westlake explore les marges de la société : après le milieu de la psychiatrie dans « la pomme de discorde », il s’intéresse au milieu homosexuel.

Il faut replacer le roman dans son contexte : une époque où il est courant d’interner les homosexuels et de leur faire subir des traitements de choc allant jusqu’à la lobotomie. L’homosexualité est encore un délit dans plusieurs états et même si à New York il existe un « ghetto gay », les descentes de police sont courantes dans les bars fréquentés par les homos. Westlake écrit ce roman l’année de la révolte de Stonewall où pour la première fois des homosexuels réagissent violemment contre la police lors d’une descente dans un bar et qui marquera un tournant dans la lutte pour les droits civiques des gays…

Emeute de Stonewall, 1969.

Mitch Tobin n’a jamais travaillé aux mœurs, ne connaît pas ce milieu, c’est un hétérosexuel lambda. Il a quelques idées préconçues, une explication un peu simpliste de l’homosexualité, mais il est loin d’être sectaire. S’il se juge lui-même, il ne s’autorise pas à juger les autres, si crime il y a à être homo, c’est vraiment moins grave que ce qu’il a commis lui-même. Il connaît également le deuil et donne d’emblée toute sa compassion à Cornell.

Un meurtre mérite d’être puni quelle que soit la victime, Mitch (et sa femme) ne supporte pas trop l’injustice. Il découvre la même humanité chez les homos que chez le hétéros : des héros, des salauds… Il connaît les méthodes de la police et ne s’étonne pas trop que l’affaire soit classée par un inspecteur clairement homophobe. Mais quand en plus Cornell est menacé d’internement, il se lance à fond dans l’enquête, sa tolérance devient presque militante face à l’inspecteur qui mène et bâcle l’enquête, car qui se soucie d’un homo assassiné ?

Le vocabulaire utilisé nous surprend, lecteurs de 2016, bercés dans le politiquement correct, et pourtant, on retrouve bien Westlake, avec sa tendresse légèrement moqueuse mais si humaine. Et si quelques éléments du bouquin sont datés, Westlake a le mérite d’évoquer la communauté gay à cette époque et de montrer tout ce que le refoulement, la honte inculquée peut provoquer comme malheur.

Ce livre est un bon polar où on retrouve le ton inimitable de Westlake et à la fois un document où on prend la mesure de l’évolution des mœurs depuis un demi-siècle.

Raccoon

 

 

 

BEST OF 2016, vol 3 // Raccoon

A mon tour pour le best of 2016…  Je suis allergique au classement : quand j’aime un livre, il me fait vibrer, ça ne joue pas toujours sur les mêmes cordes, pas forcément au même rythme, mais à la fin, le plaisir est là. Le plaisir de la lecture : entrer en résonance avec un auteur, son style, son univers, si dur soit-il, en savoir plus sur notre monde, comprendre mieux ceux qui le peuplent… Je suis incapable de hiérarchiser…

Cinq bouquins me viennent facilement (Vann, Winslow, Joy, Takano et Gran), leur puissance est telle qu’ils m’ont laissée abasourdie un bon moment. Parmi les autres, il fallait choisir et là, impossible de m’en tenir à dix sans déchirement! Alors je vous en mets douze pour le même prix, c’est-y pas beau ?

2016 a été une année de lecture particulière pour moi, la première année complète en tant que chroniqueuse ce qui m’oblige à une lecture plus attentive mais que de bonheurs de lecture et de belles rencontres ! Voilà donc dans l’ordre alphabétique mes plus grands coups de cœur parmi les livres sortis en 2016.

 

  • AQUARIUM de David Vann chez Gallmeister

Une ado découvre le côté vraiment sombre des gens qu’elles aiment. Un roman initiatique d’une force incroyable, un écriture si puissante qu’on la ressent dans sa chair. Magnifique !

 

  • CARTEL de Don Winslow au Seuil

La digne suite de « la griffe du chien », une fresque effarante sur la guerre des cartels au Mexique. Hallucinant!

 

  • HONG KONG NOIR de Chan Ho-kei chez Denoël / Sueurs froides

Un roman écrit avec talent et intelligence comme un puzzle de six pièces: six nouvelles de « détective en fauteuil » pour un portrait sombre de Hong Kong sur un demi-siècle. Brillant et passionnant !

 

  • LA MONTAGNE ROUGE de Olivier Truc chez Métailié noir

Dans le froid du grand Nord où les Samis luttent pour leurs droits, une enquête de la police des rennes qui dévoile les côtés franchement peu reluisants de la Suède, démocratie qui se veut exemplaire. Passionnant !

 

  • LÀ OÙ LES LUMIÈRES SE PERDENT de David Joy chez Sonatine 

La meth dans les Appalaches, un violent affrontement père/fils, digne des grandes tragédies grecques, des personnages forts, inoubliables. Puissant !

 

 

  • LA VILLE DES BRUMES de Sara Gran aux éditions du Masque

Claire DeWitt est une grande héroïne, une détective déjantée et attachante. Un polar qui nous entraîne dans une exploration  de l’âme humaine, éclairant bien tous les recoins, même les plus tristes et les plus sales sans jamais condamner. Magnifiquement humain !

 

  • LE CHANT DE LA TAMASSEE de Ron Rash chez Seuil

Après la noyade d’une fillette dans la rivière, l’affrontement de deux camps irréconciliables : les rednecks et les écolos : une tension inextricable sans jamais tomber dans le manichéisme avec un beau personnage coincé entre les deux camps. Beau et fort !

 

  • LES MARAUDEURS de Tom Cooper chez Albin Michel

Louisiane après Katrina et la marée noire dans un roman choral aux personnages de rednecks désespérément humains : cinglés, mauvais, drôles ou poétiques. Beau et émouvant. 

 

 

  • LES MUSELÉS de Aro Sainz De La Maza chez Actes Sud

Un inspecteur cerné par la folie, une enquête sous tension sur fond de régression sociale. Un portrait effrayant mais non dénué d’humour d’une Barcelone frappée par la crise. Bouleversant!

 

 

  • STATION ELEVEN d’Emily St John Mandel chez Rivages

Un roman post apocalyptique sombre et plausible, la vie qui résiste dans un monde en ruine avec les arts et la mémoire comme seuls remparts à la barbarie. Intelligent.

 

  • SWEETGIRL de Travis Mulhauser chez Autrement

Dans le monde de la meth, dans l’hiver rude du Michigan, une ado tente de soustraire un bébé des mains de dealers complètement ravagés. Une traque haletante avec une pointe d’humour. Époustouflant !

 

  • TREIZE MARCHES de Kazuaki Takano aux Presses de la Cité

Un ancien gardien de prison et un ancien détenu mènent une enquête pour prouver l’innocence d’un homme condamné à mort. On plonge dans les arcanes du système judiciaire japonais mais pas seulement : crime, châtiment, culpabilité, justice, rédemption… autant de thèmes abordés le long de cette enquête passionnante. Magistral !

Raccoon

 

LES FLEURS NE SAIGNENT PAS d’Alexis Ravelo aux éditions Mirobole

Traduction : Amandine Py.

Alexis Ravelo est né et vit aux Grandes Canaries. Il a écrit des pièces de théâtre, des nouvelles, des contes et des romans noirs, a reçu le prix Hammett en Espagne en 2013 : ce n’est vraiment pas un débutant ! « Les fleurs ne saignent pas » n’est pas son premier roman, mais c’est le premier traduit en France, et j’espère qu’il ne sera pas le dernier…

« Dans la liste des crimes les plus idiots au monde, le kidnapping de la fille d’un parrain de la mafia locale figurerait en deuxième ligne, juste après le braquage d’un commissariat de police. C’est pourtant le gros coup qu’ont décidé de monter Lola, le Marquis, le Sauvage et le Foncedé, une bande de combinards rêvant d’une vie meilleure…

Bienvenue aux Canaries, un décor de carte postale et des plages paradisiaques derrière lesquelles se prépare un duel rocambolesque entre deux mondes : petits escrocs, leur code d’honneur en bandoulière, contre barons en col blanc abonnés aux magouilles et à la corruption. »

On pourrait croire à la lecture de la quatrième de couverture et des surnoms des truands qu’on va lire un roman burlesque à l’ancienne. Certes le style est vif et enlevé et l’action rocambolesque car cette histoire d’arnaque est menée de belle manière, mais on n’est pas dans une farce. C’est un univers bien noir où la corruption et la violence règnent que nous fait découvrir Alexis Ravelo.

Dans cette île, paradis des vacanciers, le tourisme rapporte énormément d’argent. Les requins des affaires rappliquent forcément avec les magouilles qui vont avec. Les mafias aussi ne sont pas loin, jamais quand un secteur rapporte tellement qu’il est facile d’y blanchir de l’argent. On découvre les puissants locaux dont le pouvoir est accentué par l’insularité et d’autres issus de mafias mondialisées qu’on retrouve partout où l’argent coule à flot, mafias modernes, sans code d’honneur et hyper violentes.

La bande d’escrocs d’Alexis Ravelo n’est pas composée que de pieds nickelés, même si certains sont vraiment hauts en couleurs. Ces personnages sont extrêmement attachants : ce sont des êtres humains avec leurs problèmes et leurs failles. Ils ne sont pas intéressés par un maigre salaire même régulier et ils sont doués dans leur domaine, un peu comme Dortmunder et sa bande. Le tourisme leur fournit un flot de pigeons et ils vivent de petites arnaques en essayant de ne pas faire couler de sang. En vieillissant, ils ont envie de se poser, mais ils ne tentent pas ce gros coup sans réfléchir.

Alexis Ravelo présente tous ses personnages en les suivant au fil de l’histoire et tous sont réussis, humains, crédibles qu’ils soient attachants ou pas car il y a aussi de sacrées ordures et des brutes sans états d’âme.

On est prévenu que rien ne se passera comme prévu, Alexis Ravelo construit son roman en alternant le récit de ce kidnapping, depuis sa conception, avec l’interrogatoire d’un des protagonistes a posteriori. On sait qu’il y aura des morts, et pour mal tourner, ça va mal tourner ! La belle mécanique de cette histoire se grippe : Alexis Ravelo ajoute grain de sable après grain de sable avec talent et intelligence.

Les Canaries version noir : vif et prenant.

Raccoon

KABUKICHO de Dominique Sylvain aux éditions Viviane Hamy

Dominique Sylvain n’est pas une débutante, elle a écrit une vingtaine de romans dont certains ont été récompensés. Parmi ses polars, il y a plusieurs séries qu’elle a apparemment délaissées depuis quelques années. « Kabukicho » fait partie de ses romans  « solos », il se passe au Japon, pays que Dominique Sylvain connaît bien pour y avoir vécu.

« À la nuit tombée, Kabukicho, sous les néons, devient le quartier le plus sulfureux de la capitale nipponne. Au cœur de ce théâtre, les faux-semblants sont rois, et l’art de séduire se paye à coup de gros billets et de coupes de champagne. Deux personnalités dominent la scène : le très élégant Yudai, dont les clientes goûtent la distinction et l’oreille attentive, et Kate Sanders, l’Anglaise fascinante, la plus recherchée des hôtesses du Club Gaïa, l’un des derniers lieux où les fidèles apprécient plus le charme et l’exquise compagnie féminine que les plaisirs charnels.

Pourtant, sans prévenir, la jeune femme disparaît. Le piège de Kabukicho s’est-il refermé ? À Londres, son père reçoit sur son téléphone portable une photo où elle apparaît, les yeux clos, suivie de ce message : « Elle dort ici. » Bouleversé, mais déterminé à retrouver sa fille, Sanders prend le premier avion pour Tokyo, où Marie, colocataire et amie de Kate, l’aidera dans sa recherche. Yamada, l’imperturbable capitaine de police du quartier de Shinjuku, mènera quant à lui l’enquête officielle. »

Dominique Sylvain nous fait découvrir un quartier chaud de Tokyo, où les activités de chaque établissement sont très hiérarchisées, des bars chics à hôtesses (ou hôtes) qui offrent simplement leur compagnie à leur client, libres d’aller plus loin si ça leur chante jusqu’aux bouges les plus sordides. Le tout contrôlé par la mafia qui se fait plus ou moins discrète selon la clientèle mais n’en est pas moins présente et les yakusas ne rigolent pas, point commun à toutes les mafias du monde.

C’est dans cet univers que travaille Kate, dans la partie la plus « gentille » du quartier, ainsi que sa colocataire Marie. Kate est la star de toutes les hôtesses, très amie avec sa patronne et son homologue masculin Yudai, hôte célèbre lui aussi, réconfort des prostituées qui recherchent la romance après leurs heures de travail. Tout cet univers étrange où le raffiné côtoie le vulgaire est bien décrit par Dominique Sylvain et dépayse bien le lecteur qui comme moi ne connaît pas grand-chose au Japon.

Quand Kate disparaît, l’enquête est confiée à un vieux flic amnésique Yamada qui compense son manque de mémoire par la consultation systématique des archives. Il découvre ainsi que le message envoyé à la famille correspond au mode opératoire d’un tueur psychopathe qui vient d’être exécuté. Les proches de Kate s’affolent, la police aussi.

On assiste au cours de l’enquête à la confrontation de différents modes de fonctionnement entre les deux enquêteurs, soumis à une grande pression car cette affaire a un retentissement international : ils ne doivent pas perdre la face et le coéquipier de Yamada, jeune loup aux dents longues a des méthodes beaucoup plus expéditives qu’il veut plus modernes que Yamada.

On découvre un peu l’étrangeté du Japon qui a fasciné Kate et comment les codes peuvent être différents. Dominique Sylvain suit trois personnages principaux: Yudai, Yamada et Marie en alternant les points de vue. Et le récit bascule, on comprend vite qui est le tueur, véritable psychopathe qui a une bonne longueur d’avance sur les flics. On plonge alors dans une folie bien noire, mais peut-être pas assez… je n’ai pas réussi à me passionner réellement pour cette histoire, à entrer en empathie avec les personnages. Pourtant le suspense demeure et on lit jusqu’au bout pour savoir si les flics vont combler leur retard et réussir à l’arrêter.

Un polar bien ficelé donc.

Raccoon

 

 

PLANETE VIDE de Clément Milian / Série Noire Gallimard

Clément Milian est un jeune auteur français, « Planète vide » est son premier roman.

«Patrice Gbemba, dit Papa, était né sur Terre, mais il s’y sentait étranger. Au ciel bleu pollué de la ville, il préférait les étoiles. Aux voitures, il préférait les fusées. Aux hommes enfin, qu’il appelait les autres, il préférait les bêtes.

Depuis tout enfant, timide, il avait souffert des groupes. Il en avait tant souffert, même, qu’il se sentait maudit.

Papa ne croyait pourtant pas aux malédictions. Il ne croyait pas au destin.

Il ne pouvait se douter qu’un jour prochain, il tuerait.»

Jeune garçon décalé, Papa est harcelé au collège. Il tient le coup grâce à son livre sur les étoiles, par lequel il s’évade, préférant vivre loin des autres qui le persécutent. Il voudrait se rendre invisible, mais cette attitude de fuite attise la fureur des caïds de l’école et décuple leur violence. La cible est sans défense, ils peuvent s’en donner à cœur joie sans risque ! Papa terrorisé est incapable d’en parler à sa mère qui vit seule et a du mal à joindre les deux bouts : il ne veut pas lui causer de soucis supplémentaires. On ressent l’implacable violence du harcèlement au collège où la tolérance n’est pas la vertu principale, la différence mal vécue et l’instinct grégaire à son plus haut niveau.

Un jour pourtant Papa a un geste de défense ou plutôt de désespoir et son persécuteur se fait écraser par une voiture, il ne voit alors pas d’autre solution que de fuir, pour de bon cette fois. Il se retrouve à errer dans Paris. Ce court roman, Clément Milian le construit par petites touches, à la manière d’un impressionniste : phrases courtes, chapitres courts. Il crée une ambiance onirique qui correspond à la manière dont Papa, gamin paumé et attachant comprend le monde.

Au cours de son errance dans Paris, Papa observe les êtres humains qui lui semblent si étranges. Seul, désespéré, il n’est pas loin de renoncer à tout. Dans les recoins sombres où il se cache, il fait forcément des rencontres bizarres qui tour à tour l’effrayent ou le subjuguent et finalement apprend à relever la tête : une étincelle d’espoir dans un monde franchement noir, pas vraiment réaliste mais qui colle avec l’ambiance poétique du livre.

Un roman initiatique comme un conte, un univers bien particulier.

Raccoon.

HONG KONG NOIR de Chan Ho-kei chez Denoël / Sueurs froides

Traduction : Alexis Brossolet.

Chan Ho-Kei, informaticien, scénariste, concepteur de jeux vidéo hongkongais a commencé par écrire des nouvelles. Son premier roman non traduit en France a reçu le prix Shimada, le plus important de la littérature policière en langue chinoise en 2011. Dans cette littérature, les polars sont classés en deux catégories : les romans orthodoxes où l’enquête est primordiale et les romans sociétaux. Deux genres entre lesquels Chan Ho-Kei n’a pas pu choisir : « Hong Kong noir », son deuxième roman appartient aux deux et de belle manière ! Il doit être adapté au cinéma par Wong Kar-Wai.

« C’est l’histoire d’un homme qui croyait qu’une justice était possible dans un pays en pleine mutation. C’est l’histoire de Hong Kong.

Hong Kong, 2013. L’inspecteur Kwan Chun-dok, véritable légende de la police, surnommé par ses collègues «le Divin Détective», est mourant. Des années durant, il a traqué les criminels sans faire de vagues, indifférent aux nombreux bouleversements qui ont secoué le pays. Et aujourd’hui son partenaire, l’inspecteur Lok, vient lui demander une dernière fois son aide pour une enquête particulièrement délicate. Une enquête qui le ramène des années en arrière, à l’époque où il faisait ses armes au sein de la police hongkongaise et cherchait à mettre un des plus dangereux mafieux des triades derrière les verrous. »

Ce roman est construit avec six histoires où on retrouve les personnages principaux : Kwan Chun-dok, Sherlock Holmes chinois, la crème du « détective en fauteuil » et Lok Siu-ming, son disciple, son fils spirituel. Kwan Chun-dok est un policier génial avec un taux d’élucidation de 100%, mais surtout il est prêt à tout pour attraper les coupables qu’ils soient terroristes, gangsters, mafieux ou policiers ripoux… Kwan Chun-dok a voué sa vie à combattre le crime, à protéger ses concitoyens et il vient à bout des criminels les plus retors. Il est intègre et incorruptible mais ne respecte que très peu les criminels et n’hésite pas à bluffer, à tendre des pièges, à les battre à leur propre jeu en étant encore plus retors, tenant peu compte de la légalité de ses stratagèmes. Rien ne le révolte plus que des coupables impunis surtout quand ils sont puissants avec une grande capacité de nuisance. Issu lui-même du peuple, il sait ce qu’être pauvre veut dire et que ça signifie aussi souvent sans défense. Sa vocation est là : protéger ceux qui en ont besoin même s’il doit aller à contre-courant de sa hiérarchie.

Chan Ho-kei remonte le temps à chaque histoire, de 2013 à 1967 et chacune est une enquête entière, comme une nouvelle, qui dévoile un pan de l’histoire de Hong Kong, l’ambiance de l’époque… On y retrouve Kwan Chun-dok, parfois Lok Siu-ming, on comprend leur évolution, leur rencontre, leurs rapports. D’autres personnages apparaissent dans plusieurs histoires, leurs vies sont brillamment imbriquées dans le récit, fils de trame d’un tissage savant aux motifs complexes qui finit par former une grande fresque de Hong Kong, un panorama historique de cette ville dont l’histoire a été mouvementée au cours de ce demi-siècle. Des émeutes de 1967 à notre époque, en passant par la rétrocession en 1997, Chan Ho-kei retrace l’histoire de Hong Kong. Une histoire très noire, le pouvoir a changé de mains, mais les pauvres n’ont pas forcément profité de ce changement et la corruption n’a pas reculé.

Dans la postface, Chan Ho-kei explique la genèse du livre : la première partie de ce roman était à la base une nouvelle pour un concours de nouvelles avec un détective en fauteuil. Elle était trop longue et il voulait mêler roman orthodoxe et roman sociétal : il l’a alors retravaillée, enrichie et c’est devenu ce livre.

Un défi complètement réussi : six enquêtes comme des pépites réunies en un roman passionnant. Le motif se dégage de l’ensemble des histoires et de l’éclairage que chacune apporte aux autres avec une facilité pour le lecteur qui démontre un grand talent et une grande intelligence.

Magistral.

Raccoon.

LE PORT SECRET de Maria Oruña chez Actes Sud / Actes noirs

Traduction : Amandine Py.

Maria Oruña est une jeune auteure espagnole née à Vigo. « Le port secret » est son premier roman.

« En délicatesse avec Londres et avec ses fantômes, Oliver Gordon gagne un petit village côtier de Cantabrie afin de redonner tout son lustre à l’imposante bâtisse familiale héritée de sa mère espagnole et de la transformer en havre de paix pour citadins stressés. Au cours des travaux, les ouvriers exhument le cadavre momifié d’un nouveau-né (qui semble dater de la Guerre civile) accompagné d’une mystérieuse et anachronique amulette aztèque. À la macabre découverte succèdent l’assassinat d’un vieil homme puis celui d’un paisible médecin de campagne – autant de faits divers qui détonnent dans ces contrées tranquilles. La garde civile est dépêchée sur place.

À mesure qu’avance l’enquête, se mêlent au récit les fragments d’un journal anonyme ouvert pendant les prémices de la Guerre civile. On y lit l’existence d’une famille ordinaire dont le destin bascule sous les mitrailleuses des avions de chasse nationalistes. À la suite de la mort de la mère et de son plus jeune fils, le père, incapable d’élever seul ses enfants, commet l’irréparable en séparant la fratrie ; qui partira travailler à la ferme et qui ira “servir” chez les riches. La rancœur et l’ambition nourries par les années d’infortune ont engendré un monstre insatiable qui crie vengeance. Pourrait-il être lié aux inquiétants secrets que recèle sa maison ? Pour le découvrir, Oliver devra laver tout le linge sale de sa famille sous le regard intrigué d’un mystérieux lieutenant aux yeux vairons. »

C’est un premier roman très réussi, Maria Oruña capte vite notre attention dans cette enquête entre présent et passé et les personnages sont attachants : Oliver Gordon, un Anglais un peu paumé venu panser ses plaies en Espagne et chercher une vie plus lumineuse que celle qu’il menait dans son pays, Valentina Redondo, policière maniaque de l’ordre qui cache elle aussi de sacrées blessures… Et beaucoup d’autres qui se débattent face à des vies parsemées de difficultés aujourd’hui ou broyées par la violence de la guerre civile et les années de dictature de Franco hier. Car les enquêteurs vont devoir remonter assez loin dans le temps, au moment où ont été commises des horreurs dans la folie meurtrière de la guerre.

Maria Oruña alterne le récit de l’enquête, menée par des personnages dont les vies sont tourmentées par des drames actuels et le journal d’un mystérieux narrateur dont on comprend vite qu’il est lié de près à la tragédie sans pour autant savoir qui il est. Et le suspense fonctionne, il va même aller crescendo au fur et à mesure de la lecture. Le mystère s’épaissit et on se rend compte que la découverte de ce cadavre de bébé a réveillé un monstre qui n’hésite pas à tuer encore pour couvrir ses méfaits.

Maria Oruña rappelle ce que fut la vie en Espagne pendant la guerre civile et juste après : les attaques des avions, la terreur, la misère, les républicains pourchassés, les franquistes triomphants, les riches encore plus puissants parmi toute cette détresse. Un temps d’horreurs, de traumatismes énormes, propice à l’éclosion d’un tueur psychopathe. Pour survivre ou échapper à la misère, certains ont dû passer outre certains scrupules mais quelqu’un y a pris goût et est tombé dans une malfaisance profonde…

Un temps béni pour un meurtrier : il est facile de camoufler une disparition ou de faire endosser un meurtre à d’autres. Un temps pas si lointain dont les souvenirs sont encore vifs dans certaines têtes avec des conséquences violentes. Maria Oruña réussit à mêler les deux récits habilement, l’enquête est bien menée et le journal dévoile un personnage de plus en plus inquiétant mais dont l’identité n’est percée qu’à la fin.

Le roman se finit sur un début d’idylle qu’on voyait venir, elle, à  grand pas et sur un rebondissement qui laisse à penser qu’on pourrait peut-être retrouver ces personnages… et pourquoi pas ? Le voyage n’était pas déplaisant.

Un bon polar noir.

Raccoon.

LE BIG BOSS de Bill James chez Rivages/Noir

Traduction : Danièle Bondil.

Bill James est né au Pays de Galles où il a fait ses études avant de devenir journaliste. C’est un écrivain très prolifique qui a écrit plus d’une cinquantaine de romans sous différents pseudonymes. Il a notamment écrit « lettres de Carthage », un roman épistolaire et subversif sur la bourgeoisie et la série des Harpur et Iles dont  « le big boss » fait partie. Sur les trente volumes que comprend cette série, douze ont été traduits en français mais ils n’ont pas été publiés dans l’ordre de parution original, comme souvent, je ne sais pas pour quelles raisons. Ce livre date de 1996.

« Elle s’appelle Mandy mais a décidé qu’elle serait « NOON ». Elle a 13 ans, vit dans une cité et a fait les gros titres des journaux : elle a pris une balle perdue lors d’un règlement de comptes entre truands. Cependant, l’histoire se révèle plus complexe ; Mandy transportait de la drogue pour le compte d’un gang et l’examen balistique démontre que la balle lui était destinée. Qui pouvait avoir intérêt à sa mort ?

Du côté de la police, l’enquête s’enlise car le torchon brûle entre le chef de la police Mark Lane et son adjoint, le retors Desmond Iles. Mais comme toujours, le superintendant Colin Harpur tirera son épingle du jeu. »

La fusillade a lieu dans un quartier où les trafiquants font la loi, il y a vingt ans c’était déjà d’actualité… Dans cette petite ville ravagée par le chômage, le trafic rapporte, c’est le seul débouché pour les enfants qui n’aiment pas trop l’école et il fait bouillir bien des marmites. Les truands contrôlent le quartier et les flics se heurtent à la loi du silence, seuls des gens étrangers au quartier parlent.

Mais la mort d’une enfant est choquante, elle fait les gros titres de la presse et les policiers sont sous pression. Certains dépriment même, estimant avoir déjà perdu la bataille, culpabilisant d’avoir laissé les choses en arriver là. Les tensions qui règnent au commissariat de police s’intensifient. Différentes écoles s’affrontent sur fond de luttes de pouvoir entre le chef Lane et son adjoint Iles : passer des accords avec les gangs pour gagner la paix dans la rue, ou intensifier la lutte en infiltrant les gangs quitte à mettre la vie d’un policier en danger…

Bill James connaît bien le milieu de la police. Il nous décrit les rapports existants dans ce commissariat où tous se connaissent depuis longtemps, femmes et enfants compris : l’ambition, les entourloupes, les coups bas, les rapports dangereux avec les indics, la trahison qui peut parfois aller très loin… Il suit également les truands : le chef de gang aux grands principes, un « baron de la drogue » qui se prend vraiment pour un seigneur, sûr de son pouvoir, ses associés, ses concurrents… Tout cela avec un regard un peu ironique qui donne un ton particulier au roman, tout le monde se connaît, personne n’est dupe.

Bill James n’est pas un débutant, et si l’enquête est menée de façon classique elle fonctionne, et très bien même.

Un bon polar noir.

Raccoon.

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