Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 61 of 162)

DERNIER TOUR LANCÉ d’Antonin Varenne / La manufacture de livres.

Antonin Varennes signe son 10ème roman avec « Dernier tour lancé » qui s’inscrit dans l’univers de la moto GP. Il relate avec beaucoup d’humilité la relation père-fils, celle d’Alain Perrault qui donne tout à son fils Julien. Julien est né dans la douleur, enfant chétif et lent à l’école qui devient prodige de la moto, piqué à la vitesse, aux courbes au cordeau. 

Alain l’élève seul dans un pavillon modeste de Villeneuve-Lès-Maguelone, mécanicien, homme simple et analphabète, il consacre tous ses revenus à la passion de son fils et fabrique ses premières motos.  Julien connaît une ascension fulgurante, devient le numéro 5 adulé de tous, battant tous les records de temps et de vitesse sur les pistes du monde entier jusqu’au drame. Ce fameux virage du Mans ou il percute deux autres concurrents, l’un décède, l’autre devient paraplégique, lui s’en sort vivant mais brisé. Il est devenu l’assassin, le paria du circus.

Le fils prodige passe de longs mois à l’hôpital, en sort, devenu l’ombre du champion et reclus chez son père jusqu’à la tentative de suicide.Pour sa sécurité et le mettre à l’abri des médias, Alain le place dans une clinique psychiatrique, sous prétexte de repos uniquement. Interviennent deux nouveaux personnages clés du roman, Emmanuelle Terracher, la psy qui passe le plus clair de son temps au travail pour éviter sa vie de couple compliquée et François Buczek, l’artiste peintre déluré, perdu dans ses paradis artificiels, interné pour sa sécurité.

Julien va mieux et se retrouve de nouveau chez son père. La vie reprend tant bien que mal, l’ancien champion retourne au circuit près de chez lui, rencontre le propriétaire, autrefois admiratif et lui propose simplement de donner des cours aux jeunes au sein de l’école qui portait son nom. Refus et nouveau coup dur.

Ne jamais rien lâcher est l’adage du numéro 5, il se remet au sport, redécouvre son corps, celui de l’athlète qu’il a été et qui le fait tant souffrir aujourd’hui. Un nouveau locataire anime la maison, François s’est échappé de la clinique et y a élu domicile. Emmanuelle passe un pacte avec le trio, elle viendra de temps en temps s’assurer que tout se passe bien, devenant psy à domicile. La maison subit les délires de François sous l’impulsion de ses coups de pinceaux et de ses trips psychédéliques. L’ambiance est bonne.

Step by step, Julien se reconstitue une condition et décide de partir en road trip en moto, une de plus préparée par son père. C’est une forme d’évasion, un temps à la réflexion pour l’homme sur sa vie passée et celle à venir, au guidon, il sent la machine, les vibrations et ses sensations. À son retour, il se fait approcher par un sponsor nébuleux, la rencontre se fait, le contrat se signe, il revient sur les pistes. C’est un retour fracassant dans le monde du GP, le numéro 5 revient. Il est accompagné de son père qui l’a toujours suivi depuis son poste télé, d’Emmanuelle en pleine séparation qui a posé une année sabbatique et de François toujours défoncé. Les tours de piste s’enchaînent, la moto est dépassée, le pilote souffre, les premiers chronos sont mauvais. Julien s’accroche, malmène son corps rafistolé, les chronos commencent à attirer l’attention. La fine équipe parcourt le monde au gré des courses, Julien devenant de plus en plus compétitif, François de plus en plus défoncé. Entre-temps, Emmanuelle et son père se rapprochent, mettant à jour un lourd secret concernant la mère de Julien, ce secret qu’ils ont tacitement entretenu depuis si longtemps. L’abcès est crevé, la psy a fait son taf.

De nouveau le drame, François en plein trip après une grosse injection, part sur une des motos de Julien sur le circuit proche de la maison. Alain part à sa poursuite et le retrouve sur la piste, l’artiste peintre roule complètement déchiré, se prenant pour un pilote à faible allure, ce qui fait sourire Alain qui l’observe depuis le bord, rassuré dans un premier temps. À proximité du circuit, Julien qui s’entraîne en vélo, reconnaît le bruit de sa 500 et approche du circuit. Derrière le grillage, il y voit son père au bord de la piste et François sur sa moto. La vitesse augmente, François en plein trip met les gaz dans la ligne droite. Le virage approche, Alain lui fait des signes, trop tard, François va tout droit là ou il regarde. Choc. Julien assiste à ce que son père a vu un an plus tôt, la boucle est bouclée. Le père et son fils n’ont pas eu le temps de se dire qu’ils s’aimaient. C’est la malédiction Perrault. Les médias s’emballent, les millions publicitaires coulent à flot, Julien fera la course avant les obsèques car seule compte la course, il ne sait faire que ça.

Ce roman sent l’huile de moteur, les gaz brûlés et pour autant frappe fort par la finesse de son écriture. J’ai été très surpris par la noirceur de l’histoire qui est très subtile et latente, celle qui touche à la psychologie de l’homme. Il met également en lumière un univers où règnent l’argent, les sponsors, les marques et les droits de diffusion dans le monde du grand prix moto. Un univers où les pilotes sont rois, sans cesse entourés et en même temps seuls sur leurs montures mécaniques pour défier les lois de la gravité et de la vitesse. 

Nikoma

TOUTES LES CHANCES QU’ON SE DONNE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

DEBRIS

Traduction: Janique Jouin-de-Laurens.

On avait découvert Kevin Hardcastle en 2018 avec “Dans la cage” un premier roman qui décrivait un homme qui retournait dans le monde du free fight pour sauver sa famille. Si le roman était plaisant, il ne se distinguait pas non plus réellement et souffrait de la comparaison sur le thème de la boxe. L’histoire était parfois poignante mais manquait comme une étincelle pour en faire un grand roman et ce malgré une écriture impeccable, marque de fabrique de la collection “Terres d’Amérique” de Francis Geffard. Ce dernier m’avait d’ailleurs conseillé à l’époque d’attendre la sortie de ce recueil avant de juger hâtivement Hardcastle.

Les onze nouvelles de ce recueil sont antérieures à “Dans la cage” et on peut décemment se demander pourquoi certaines n’ont pas été l’objet de son premier roman tant leur fin prématurée surprend et déçoit parfois de manière particulièrement injuste. On est au Canada au fin fond de l’Ontario et de l’Alberta avec des flashs en Colombie britannique. Bon, en gros, ça pèle, c’est isolé, la vie est rude, les gens sont rudes et leurs histoires sont au triste diapason.

Au cours de ces onze nouvelles, la plume de Kevin Hardscastle est à nouveau impeccable, alliant belles descriptions et dialogues percutants. Alors, pas de Line Renaud dans une cabane, pas trop le monde romantique Timberland non plus, les histoires s’avèrent violentes et révèlent les mêmes plaies que les Américains. De toute manière, les Canadiens sont des Américains, plus cools peut-être, mais des Américains quand même. On croise donc la même violence aveugle, les flingues, l’auto justice, la délinquance, la maladie, les addictions, la folie, la marge…

Si la plupart des histoires vous portent dans des univers à pick-up que vous connaissez déjà très bien si vous affectionnez ce genre de littérature noire rurale ricaine, trois d’entre elles surprennent et font pour moi vraiment la différence. Elles font le show au point de mériter une suite, des développements ou des flashbacks… “Bandits”, “Poursuivi par les coyotes” et la nouvelle éponyme “Toutes les chances qu’on se donne” ne seraient pas reniées par le Daniel Woodrell du “ Manuel du hors-la-loi” ou le Chris Offutt de “Kentucky Straight”.

L’un des thèmes principaux du recueil semble être les relations entre parents et enfants, les efforts que les uns doivent faire pour sauver les autres de leurs tourments. S’il y a beaucoup de violence dans les faits, beaucoup de réponses sont apportées par l’empathie, l’humanité et parfois aussi par la résignation des proches. De la tendresse pour soigner les maux mais aussi des moyens parfois nettement moins académiques et pacifiques, souvent épicés de l’humour brut de grands gaillards à chemises à carreaux un peu bourrés, un peu dangereux.

“Toutes les chances qu’on se donne” pour vivre, survivre, mieux vivre. 

Solide!

Clete.

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages.

Stepnqc od swiatel

Traduction: Kamil Barbarski.

“Or nous sommes en Pologne, un pays où chacun veut arnaquer son voisin, un pays où, pour chaque billet de banque, il y a trois personnes prêtes à le chourer, un pays où, il n’y a pas si longtemps, les gens bouffaient de la terre, des oignons dénichés au marché noir et des saucisses de gencives bovines. Des phénomènes tels que l’amitié sont foutrement rares, ici, et la simple camaraderie peut s’évanouir pour quelques billets.”

Bienvenue en Pologne et plus particulièrement à Varsovie dont Jakub Zulczyk nous fait découvrir les nuits. Comme partout ailleurs, de la thune, de la came et du sexe. Et surtout en arrière-plan, ce monde de la pègre local que nous allons découvrir ébahis avec Jacek, prince de la blanche, plus gros dealer de cocaïne de la ville, Hermès de la jet set locale. Un long monologue de six jours et six nuits, un cauchemar d’une semaine avant qu’il n’embarque pour des vacances en Argentine en espérant la submersion de la ville en son absence.

Alors, je dois avouer que la Pologne en général et sa littérature noire en particulier, je n’y suis pas vraiment sensible. Mais Rivages cartonne tellement en 2021 et il y a encore Burke, Mullen et Sallis à venir qu’une couverture encore une fois magnifique, un gentil oxymore dans le titre et un ton résolument agressif dès les premières lignes, ont eu raison rapidement de ma frilosité malgré 500 lourdes pages.

Au départ, on peut envisager Jacek comme un personnage assez similaire au héros de “Drive” de James Sallis. Froid, organisé, méthodique, il reste autant que se peut à la périphérie de la violence du groupe de truands auquel il appartient, contraint, semble-t-il. Et puis, l’arrivée d’un nouveau caïd va mettre le bordel dans ce petit monde de la dope aux mécanismes pourtant bien huilés et Jacek va y laisser des plumes, beaucoup. Peu à peu, il replonge dans la coke pour tenir, pour comprendre, et il se rapproche de plus en plus du héros paranoïaque de “Glamorama” de Brett Easton Ellis par son comportement délirant, ses hallucinations, ses pensées et ses agissements de plus en plus dégueulasses. Il vomit dans la soupe, montre la belle enflure qu’il est en fait. Le personnage est exécrable et on pourrait trouver juste qu’il morfle, souhaiter sa fin. En fait, ses ennemis sont tellement des salopards que ce semblant d’humanité chez Jacek notamment vis à vis des lolitas qui viennent se perdre dans cet enfer incite à le suivre. Le roman devient hallucinant par sa violence visible ou larvée et par les comportements imprévisibles de Jacek traqué, piégé, en proie à des délires de plus en plus monstrueux.

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.

Clete.

RÉSINE d’Ane Riel / Seuil/ Cadre noir.

HARPICKS

Traduction: Terje Sinding.

Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley” de Hannah Tinti, “My Absolute Darling” de Gabriel Tallent, “La place du mort “ de Jordan Harper, les romans noirs traitant des relations père/fille dans des mondes hostiles sont nombreux ces dernières années. Et “Résine” est un autre exemple de réussite dans le genre et sa présence dans cette liste de romans très recommandables n’est pas scandaleuse.

“Une presqu’île, aux confins d’un pays du Nord. C’est là que vit la famille Haarder, dans un isolement total. Jens a hérité de son père la passion des arbres, et surtout du liquide précieux qui coule dans leurs veines – la résine, aux capacités de préservation étonnantes. Alors que le malheur ne cesse de frapper à la porte des Haarder, Jens, obsédé par l’idée de protéger sa famille contre le monde extérieur qui n’est pour lui que danger et hostilité, va peu à peu se barricader, bâtir autour de la maison une véritable forteresse, composée d’un capharnaüm d’objets trouvés ou mis au rebut, et séquestrer sa femme et sa fille. Du fond de la benne où il l’a confinée, Liv observe son père sombrer dans la folie – mais l’amour aveugle qu’elle lui porte va faire d’elle la complice de ses actes de plus en plus barbares, jusqu’au point de non-retour.”

“Résine” est le premier roman d’Ane Riel proposé aux lecteurs français. L’auteure danoise est déjà traduite dans une vingtaine de langues et a souvent été récompensée en Scandinavie. La dame sait écrire et vous accroche d’entrée par un incipit qui vaut son pesant de rollmops et d’aquavit, montrant ainsi une belle aisance à choquer d’emblée le lecteur.

“La chambre blanche était plongée dans l’obscurité quand mon père a tué ma grand-mère. J’étais là. Carl aussi était là, mais ils ne l’ont pas vu. C’était la veille de Noël, au matin. La neige commençait à tomber, mais nous n’aurions pas un vrai Noël blanc”.

Boum, vous prenez cela dans les gencives pour démarrer. Bien sûr, et ce n’est qu’un début, un matricide mais il y a aussi et peut-être surtout le ton de la narratrice. Else, petite fille qui n’a jamais connu que la maison familiale et qui voue à son père une adoration, relate de manière très anodine l’étouffement avec un oreiller de sa grand-mère, exécution dans laquelle elle assiste le bourreau, son père, pour enchaîner sans problème sur la météo.

Liv est la narratrice des deux premiers tiers du roman et sa connaissance du monde se limite à cette petite île et à ce que son père et sa mère veulent bien lui enseigner. En conséquence, les événements sont racontés avec sa logique, avec sa maturité. Son raisonnement, sa conscience arrivent en ligne directe du cerveau dérangé de son père qui tombe dans une méchante folie développant un survivalisme de la pire engeance, soutenu au départ par son épouse, tant qu’elle sera valide…

Prendre le point de vue de la gamine permet à Ane Riel d’installer un climat très oppressant voire malsain à multiples reprises, distillant un écran de fumée sur l’histoire, laissant beaucoup de questions sans réponses, montrant des agissements et des comportements dangereux sans logique apparente. On ne sait pas trop au départ si Liv est déjà aussi aliénée que son père mais très vite, on morfle quand on voit la vie de cette pauvre môme et sans que l’auteure en fasse de trop, on est pris à la gorge, horrifié, triste ou révolté.

On trouvera facilement beaucoup de similitudes entre l’histoire de Liv et celle de Turtle de Tallent si on excepte l’inceste, la même fascination, la même épreuve dans l’horrible monde des survivalistes.  C’est dans la dernière partie, beaucoup plus rythmée vers l’Armageddon, qu’un autre narrateur extérieur permettra de mieux comprendre l’enfer vécu par Liv. 

On regrettera que l’étude psychologique des personnages ne soit pas plus aboutie malgré un retour vers l’enfance de Jens, âge d’or de la famille, où certaines pages sont fleuries d’une belle poésie qui tranchera avec le chaos final. On peut aussi se dire que l’enfance martyrisée permet de créer de l’émotion plus facilement et c’est bien le vœu, le projet de l’auteure. Néanmoins, il faut reconnaître que Ane Riel mène son roman de main de maître distillant émotion et horreur sans tomber dans le grand-guignol redouté.

Méchamment flippant.

Clete.

FRAKAS de Thomas Cantaloube / Série Noire / Gallimard.

“Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.

Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.” 

“Frakas” commence là où s’est arrêté “Requiem pour une république”, le premier roman du journaliste de Médiapart Thomas Canteloube, plusieurs fois primé et notamment auréolé du très sérieux “prix mystère de la critique” en 2020.

Suite directe de “Requiem”, “Frakas” nous fait retrouver Luc Blanchard, qui n’est plus flic mais désormais journaliste, ainsi qu’un autre personnage du premier roman dont je préfère taire le nom. Le cadre romanesque est parfois assez similaire au premier roman. Blanchard, qui conserve son rôle de Candide, cherche à connaître la vérité sur l’assassinat d’un opposant camerounais. L’Algérie n’est plus le décor et le Cameroun, l’hôte, offre une belle part d’exotisme en ce début d’indépendance en 62 pour la faune d’intrigants officiels et officieux s’employant à piller le pays de ses ressources en magouillant avec les dirigeants qu’ils ont mis au pouvoir. On assiste ici au début de la fameuse Françafrique, relation méchamment néocolonialiste entre la France et ses anciennes colonies.

Comme dans le premier opus, les politiques et leurs conseillers de l’ombre sont mis à l’index. Apparaissent dans la lumière, Pasqua, Deferre, Debré, Mitterrand et dans l’ombre de De Gaulle le monsieur Afrique Jacques Foccart, le SAC, le SDECE, la Main Rouge, les barbouzes, les mercenaires, les mafieux, beaucoup de Corses, la grande muette… L’enquête mènera Blanchard à Douala, Yaoundé et dans les endroits les plus paumés d’un continent abandonné. Mais, on le sait, toute vérité n’est pas bonne à dire, et très vite le journaliste va devenir une cible à abattre.

Si Luc Blanchard n’a pas encore le charisme du commissaire Daquin de Dominique Manotti évoluant avec bonheur dans des romans contant aussi les dessous de la cinquième République, il ne devrait néanmoins pas tarder à faire sa place. Si l’aspect policier s’avère correct, ce sont les dimensions politiques et historiques dénonçant les fautes et crimes de l’État français, les ingérences, les pillages, les magouilles qui donnent son importance et sa force au roman.

Clete.

UN VOISIN TROP DISCRET de Iain Levison / Liana Levi.

Traduction:  Fanchita Gonzalez Batlle.

“Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…”

Iain Levison, Ecossais ayant débarqué enfant en Amérique continue d’explorer son pays d’adoption dans ce huitième roman, nouvelle radioscopie de la société américaine. Les romans de Levison racontent souvent les galères de types qui, un jour, décident de franchir la ligne pour s’en sortir mais qui souffrent d’un trop grand amateurisme pour les coups tordus pour en sortir vainqueurs. Cette petite classe moyenne qui peine à s’en sortir, qui tente des coups, espérant rejoindre un rêve américain est une fois de plus sa cible.

Iain Levison qui, lui aussi, a connu les galères, multiplié les expériences professionnelles, connu les secousses d’un ascenseur social particulièrement capricieux aux USA, met sûrement beaucoup de sa propre expérience dans ses romans. Il crée ainsi des histoires ordinaires arrivant à des gens tout aussi ordinaires à qui on s’identifie très rapidement dès que leur premier mauvais choix est fait. Les situations sont souvent très noires mais animées d’un méchant humour noir, d’une dérision bien sentie mais aussi d’une visible affection pour ces losers.

Dans “ Un voisin trop discret”, nulle surprise dans le schéma général avec néanmoins peut-être moins de corrosion qu’à l’accoutumée mais une histoire originale se situant souvent en Afghanistan avec les troupes spéciales US et les conflits nés dans les montagnes en zone de guerre se régleront, subtilement et étonnamment, sur le sol américain.

Cool une fois de plus mais sans plus et ce malgré un pied de nez final particulièrement hilarant, témoin, s’il en fallait encore d’une belle maîtrise des ressorts narratifs.

Clete.

PAR UNE MER BASSE ET TRANQUILLE de Donal Ryan / Albin Michel.

FROM A LOW AND QUIET SEA

Traduction: Marie Hermet

 

Donal Ryan a essuyé 47 refus d’éditeurs pour ses deux premiers romans “Le Cœur qui tourne” et “Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe” avant de faire son entrée dans les librairies irlandaises puis françaises. Quelques années et deux autres romans plus tard, Donal Ryan a connu beaucoup de distinctions et de nominations récompensant une œuvre de qualité. J’ai toujours bien aimé les bouquins de Ryan tout en lui préférant néanmoins Paul Lynch l’autre Irlandais de la collection “les grandes traductions” de Francis Geffard chez Albin Michel.

Donal Ryan sait parfaitement créer l’émotion, la vraie, celle qui touche, attriste ou révolte. Ses tableaux d’une Irlande rurale dont il est assurément le chantre, peuplés de personnages souvent fantaisistes, de gentils dingues qui dansent dans la tourmente, qui vous remontent quand vous tombez, qui oublient leur propre malheur pour vous réconforter, qui savent encore se réjouir de petits bonheurs sont vraiment sa patte. Mais, l’Irlandais, en littérature c’est connu, a quand même du mal à envisager des histoires qui finissent bien et Ryan suit la ligne nationale en vous flinguant à chaque fois à la fin, vous laissant bien amoché…

“Par une mer basse et tranquille” se révèle être un tournant dans l’œuvre de Ryan puisque pour la première fois, il ne situe pas l’action en Irlande. D’ordinaire, Ryan vous flingue à la fin, là, dès la première page, vous êtes dans la tourmente en plongeant dans l’enfer syrien avec Farouk médecin fuyant Daesh avec sa femme et sa fille. Cette première partie, très dure, très émouvante, crispante, raconte l’odyssée, la traversée vers l’Europe. 

Suit une partie racontant l’histoire de Lampy, 23 ans, qui rêve de quitter l’Irlande suite à un chagrin d’amour. Là, on revient de plain-pied dans le monde irlandais de Ryan et l’histoire est bien plus légère… Évidemment, Lampy est malheureux mais le petit monde de personnes âgées qui l’entoure est souvent drôle et toujours touchant. 

Dans un troisième temps, Ryan raconte John qui, sentant la fin approcher, cherche une rédemption après le bilan d’une vie passée à faire du mal aux gens. Ces deux parties seront beaucoup plus familières aux habitués de l’auteur et leur permettront de refaire le plein de mouchoirs ou de cannettes de Harp avant un final où Farouk, Lampy et John, forcément, vont se rencontrer et unir leurs talents pour vous faire chavirer.

Attention, Donal Ryan n’écrit pas des niaiseries, mais bien des histoires de vie douloureuses, dramatiques et l’émotion dure est souvent au coin de la page. “Par une mer basse et tranquille” est un roman qui émeut, ébranle et en en même temps permet de croire toujours un peu en l’humanité. Et même, paradoxalement, la lecture de certaines pages avec Lampy et son grand-père Pop peuvent vous rendre heureux pour la journée. 

En fait “ Par une mer basse et tranquille” n’est pas un vrai roman, juste trois portraits joliment mais aussi durement troussés, reliés par un fil très, très ténu dans le final. Donal Ryan n’avait sûrement pas en tête la fin de son roman quand il a écrit la partie sur Farouk, il n’avait pas besoin d’un Syrien en exil pour boucler le roman. Non, Donal Ryan avait juste envie, besoin de parler de cette tragédie du peuple syrien et cela l’honore d’être ainsi sorti de sa zone de confort pour le montrer.

On peut regretter une couverture qui induit un petit peu trop un roman consacré aux migrants alors que la plus grande partie du roman est purement irlandaise. On peut s’interroger sur le point commun aux trois histoires et d’emblée viennent les thèmes de l’empathie, de l’humanité. Dans tous les cas, “Par une mer basse et tranquille” est un sacré bon roman et Donal Ryan sûrement un mec bien.

Comhghairdeas.

Clete.

UNE VIE DE POUPÉE de Erik Axl Sund / Actes Noirs Actes Sud.

« Une vie de poupée » est un roman écrit par un duo d’écrivains suédois, il s’inscrit dans une trilogie autour du thème de la mélancolie. Il en est le 2ème opus totalement indépendant et ça tombe bien, n’ayant lu aucun autre ouvrage du duo.

Le roman nous emmène en Suède dans un pays plus sombre et glauque que la carte postale habituelle.

Le thème est la prostitution et la pédopornographie, et la narration est très crue, sans filtre, droit au but. Les personnages principaux sont deux jeunes adolescentes, Nova et Mercy, l’une suédoise, issue d’une famille disloquée sur fond d’alcool, et l’autre d’origine nigérienne, ayant fui son pays avec sa famille pour échapper au terrorisme, seule rescapée du voyage.

Les deux amies se retrouvent dans un centre de jeunes filles cabossées par la vie et sont suivies par Love Martinsson, leur thérapeute qui tente de les reconstruire. À chacune une histoire différente, le lien commun est une vie brisée par le sexe sale, la violence, la prostitution.

L’une d’entre elles se suicide, une enquête est ouverte, le détective Kevin Jonsson entre en scène et va bien entendu croiser sur sa route Nova et Mercy. 

Les deux filles sont en cavale suite à une mauvaise passe et ont quitté le foyer. Elles sont prêtes à tout pour gagner suffisamment d’argent et réaliser leur rêve, repartir d’une page blanche, loin de toute cette merde.

Leurs péripéties font froid dans le dos, elles se vendent à des hommes aux profils variés, souvent pères de famille aux situations confortables. Parfois par Webcam, le plus souvent au contact. Ces hommes assouvissent leurs fantasmes les plus sordides. Certains passages sont difficiles d’autant que l’écriture est très imagée. Pour oublier la douleur et faire le job, l’usage d’alcool et de drogue est nécessaire, les filles sont des poupées, de simples jouets entre les mains d’adultes répugnants.

En parallèle, Kevin continue d’enquêter et se retrouve vite face à ses propres démons, lui aussi a morflé petit, tout remonte à la surface lors de l’enterrement de son père quand il recroise son vieil oncle. Il aimerait tellement lui cracher à la gueule sa haine refoulée. Cette enquête est la sienne, celle qui lui permettrait aussi d’aller mieux.

Les personnages sont torturés et on découvre les non-dits dans les familles, les faux semblants derrière le vernis impeccable et ces actes qui brisent l’innocence.

Le roman se compose de courts chapitres et c’est très appréciable car cela permet de reprendre son souffle après les scènes les plus hard ou d’aller vomir pour les plus sensibles avant de poursuivre parce que c’est compliqué de le lâcher. 

« Une vie de poupée » est un très bon roman scandinave alternant entre l’innommable, sans concessions et de belles valeurs empreintes d’espoir.

Nikoma.

KOMODO de David Vann / Gallmeister.

Traduction: Laura Derajinski

Quand on ouvre un roman de David Vann, on sait forcément qu’on ne s’embarque pas dans une gentille petite promenade de santé. On se prépare au choc, au chaos, à l’atmosphère pesante, à ce sentiment de claustrophobie magnifique qui hante toute son œuvre. Komodo ne fait pas exception à la règle. Voilà donc un nouveau coup de poing aux tripes signé David Vann.

L’auteur quitte cette fois le sol américain, les paysages enneigés de l’Alaska et les forêts californiennes, pour mettre le cap sur l’Indonésie. Direction l’île de Komodo, ses panoramas idylliques de carte postale, ses eaux limpides où abondent une faune et une flore exotiques. Sous la surface de l’océan, « tout est si fragile, sur le point de se briser, mais rien n’est encore abîmé, la visibilité est infinie, un univers immaculé. » 

Sauf qu’on est dans un David Vann, il n’y a donc que le paysage qui est paradisiaque. Changement de décor pour explorer – et exploser – la thématique des liens familiaux.

Roy, la cinquantaine, est un auteur en mal d’inspiration, divorcé, un peu à la dérive, venu s’échouer sur le sable indonésien où il passe son diplôme d’instructeur de plongée sous-marine. Il invite sa mère et sa sœur, Tracy, à le rejoindre pour une semaine de vacances, de repos, de retrouvailles, de sorties en mer.

C’est Tracy qui prend les rênes de la narration, dans Komodo. Tracy, la quarantaine, impitoyable, sans filtres, toute en piques et en vannes, un ouragan de femme. En proie à la désillusion, à la fureur, elle mène une vie en contradiction totale avec ses rêves de jeunesse : mère de deux jumeaux infernaux de cinq ans (têtes à claques en puissance) qui la dévorent presque littéralement, mariée à un homme narcissique qui la délaisse, une carrière de biologiste marine avortée pour s’occuper pleinement de ses mômes et de la maison, un corps qu’elle ne reconnaît plus après la grossesse. Et cette maternité vécue comme une prison, quand Tracy l’imaginait source d’épanouissement. « Personne ne vous prévient de ce que cela signifie, de devenir mère. Une connivence entre toutes les mères, la vôtre incluse, jusqu’à ce que les enfants arrivent, et même à ce moment-là, la compassion semble lointaine. […] C’est le confinement et la constance des besoins. Pas même cinq minutes de temps libre quand je suis avec eux, depuis des années. Maman. L’appel incessant. » Alors quelques jours de vacances ne peuvent que lui être salutaires. Mais ces journées passées en compagnie d’un frère insupportable, ce fils prodigue que leur mère semble toujours favoriser, vont prendre très rapidement un tournant infernal.

Le lecteur est balloté dans les tempêtes intérieures d’une femme submergée par la colère, prise au piège de ses frustrations, rongée par la rage et la rancœur, au bord de l’implosion. Et Tracy n’a pas l’intention de couler seule dans les eaux merveilleuses de Komodo : si elle doit toucher le fond, elle compte bien emporter d’autres personnes avec elle. Elle est à l’image de cette mer indonésienne, son eau « si sombre, […] la surface calme et mensongère cachant le courant en contrebas. »

Entre scènes sous-marines d’une époustouflante beauté, joutes verbales teintées d’un humour grinçant, et pugilats familiaux d’une violence croissante, David Vann tisse ici une tragédie moderne où les personnages sont les artisans de leur propre malheur. Le lecteur est témoin impuissant de leur lente noyade.

« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n’aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. […] Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu’on ferait mieux de se noyer. »

Vann maîtrise à la perfection l’art de nous maintenir la tête sous l’eau, on traverse ce roman en apnée, secoués dans les remous d’une tension palpable. Il est le grand dynamiteur des liens familiaux et dans Komodo, il dégomme tout sur son passage avec une efficacité redoutable : le couple, la filiation, la liberté, les rêves, la maternité. En donnant ainsi la parole à Tracy – la fureur incarnée – il réalise un nouveau tour de force brillant, incisif, sensible et terrifiant. À chaque page de ce roman hypnotique et sublime, on s’enfonce plus profond encore, à bout de souffle, dans les abysses insondables et les courants périlleux de l’esprit humain où tournoient pêle-mêle la haine, l’amour, la culpabilité et la colère.

Julia.

CASINO AMAZONIE de Edyr Augusto / Asphalte.

Traduction: Diniz Galhos

Dans Casino Amazonie, Edyr Augusto nous attire une fois encore sur son territoire de prédilection, Bélem, capitale de l’État du Pará au Brésil, où l’extrême richesse côtoie l’indigence la plus totale.

Il y a d’abord Gio, l’adolescent pauvre mais pétri d’ambition et d’audace, qui rêve d’ascenseur social, de fric, de reconnaissance. Tout, pour échapper à un destin de misère. « Cet emploi, c’était sa destinée, la perspective d’une vie de rêve dans un environnement idéal, les meilleurs mets et les meilleures boissons, à volonté, des femmes sublimes, superbement vêtues, qui ne cachaient rien de leur attirance pour lui, surtout les nuits où la chance leur faisait défaut. »

Le jeune Gio gagne un jour la confiance du richissime docteur Marollo, ophtalmologue qui gère de nombreux hôpitaux en ville, mais aussi le Royal, un casino clandestin dans un pays où les jeux de hasard sont illégaux. Marollo prend Gio sous son aile et à son service.

« Tous les jours, il naît un million d’abrutis pour un petit malin. Et quand tout ce beau monde se rencontre, on peut faire des affaires, tu me suis ? […] Tu sais, ce jeu ne repose que sur le talent des joueurs. En principe, c’est neuf personnes autour d’une table, deux cartes par joueur, cinq cartes sur la table, les mises de chacun, et c’est la meilleure main qui gagne. Mais il y a le bluff. »

À ce duo s’ajoute bientôt la sublime Paula, jeune fille ambitieuse, vénéneuse, et surtout joueuse de poker redoutable.

Les ingrédients sont réunis pour que ce triangle implose – sexe, pouvoir, triche et jalousie, tous les coups sont permis.

Autour d’eux évolue une faune hétéroclite de truands, de flics honnêtes ou véreux, de politiciens, chacun en quête d’adrénaline. (Sans oublier ce personnage terrifiant de médecin mû par ses pulsions meurtrières.) 

Dans ce grand jeu de convoitises, d’égos et d’ambitions où le hasard fait souvent mal les choses, les coups de bluff ne sont pas forcément là où on les attend.

Le Bélem de Casino Amazonie, terrain de chasse de la pègre qui règne en toute impunité, est rongé par la corruption, la pauvreté, les combines, la violence. Dans cette jungle de béton où tous s’entredévorent, les prédateurs d’un jour sont les proies du lendemain, ils prennent parfois des apparences trompeuses, rôdent, se camouflent. Chacun s’y vend, corps et âme, souvent à bas prix. L’argent domine le paysage en divinité absolue, l’argent sale et l’argent facile. Les personnages y meurent en quelques phrases assassines, en une brève volée de mots qui claquent comme des détonations. C’est percutant, impitoyable, sans concessions, impressionnant de rythme et de justesse. 

« Tire, putain. Fais pas ça, par pitié, j’ai une femme et des enfants ! Tire, gamin ! Tu vas perdre tes couilles, c’est ça ? Je t’en supplie, fais pas ça ! Trois coups de feu qui cinglent, et Gio qui vomit. Des bouts de cervelle éparpillés sur son visage et son t-shirt. Putain de sa mère. T’es un homme maintenant, un vrai. On le jette au fond d’un trou, après quoi tu te nettoies et on se casse d’ici. »

L’écriture magnétique et si singulière d’Edyr Augusto explose à chaque page comme les rafales saccadées d’une arme automatique qui viennent brièvement illuminer la pénombre des bas-fonds. (Je salue au passage le travail impeccable de Diniz Galhos à la traduction.)

Lire Augusto, c’est écouter un pote raconter une histoire : on se laisse porter par cette voix qui entremêle les dialogues à la narration sans ponctuation, dans un flot ininterrompu de discours rapporté. Par sa forme, par son rythme, sa prose nous implique totalement – impossible de rester passif dans cette lecture qui nous maintient en permanence aux aguets, sur le qui-vive. C’est puissant, terriblement fascinant, et très humain aussi.

Une belle réussite pour ce cinquième roman d’une maîtrise impressionnante.

Julia.

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