
Dans un monde noyé sous une pluie éternelle, deux policiers errent parmi les ruines d’une civilisation dissoute, incapables de distinguer les vivants des morts, le réel du délire. Dépouillés, perdus, parfois déjà cadavres sans le savoir, ils s’acharnent pourtant à « enquêter » : retrouver des voleuses fantasmées, reconstituer un crime qui semble les impliquer eux-mêmes, sauver ce qu’il reste d’un ordre disparu.
Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques : clowns promis au peloton, prêtres analphabètes brandissant Frankenstein comme texte sacré, vieilles chamanes qui invoquent des esprits interdits, révolutionnaires fanatiques rééduquant les valets des riches, enfants à naître qui complotent dans l’ombre du ventre maternel, exorcistes épuisés errant dans les sous-bois.
L’événement littéraire de la rentrée 2026, c’est certainement Antoine Volodine (hétéronyme de Jean Desvignes) qui apporte une conclusion au mouvement littéraire dit du « post-exotisme » qu’il a créé vers 1990. L’oeuvre d’Antoine Volodine, relativement pléthorique (48 romans sous l’étiquette post-exotisme !), a fait du lui un écrivain certes atypique, mais néanmoins incontournable du paysage littéraire français, voire au-delà de nos frontières puisque même l’américain John Darnielle, avec qui je m’étais entretenu, le cite comme référence.
Cette conclusion du mouvement post-exotique, intitulée Retour au goudron, fera certainement date dans l’édition, mais peut-être avant tout du fait de la démarche elle-même. En effet, celle-ci se traduit par la publication en simultané de onze livres chez onze éditeurs différents. Ainsi, les éditeurs font le choix de privilégier l’œuvre littéraire plutôt que l’objet commercial exclusif. On ne peut que saluer cela. Ces onze livres sont signés Infernus Iohannes, un collectif fictif puisque rassemblant les différents hétéronymes de Jean Desvignes qui furent les voix du post-exotisme.
Je ne suis pas spécialiste du post-exotisme, de loin pas, puisque je n’ai lu que Black village publié sous l’hétéronyme Lutz Bassmann en 2017. Mais curieux, toujours, j’ai voulu tenter au moins l’un de ces onze livres et mon choix s’est porté sur Les meilleurs d’entre nous publié aux éditions du Seuil. Un choix qui s’est fait un peu par hasard, tout simplement intrigué par le résumé.
Parlons en, du résumé. Plusieurs lignes évoquent une enquête menée par deux policiers errant parmi des ruines. Résumé un peu trompeur. Ces lignes concernent seulement 38 pages du livre. On peut donc être déçu si on pense avoir là le fil conducteur du livre. Le deuxième paragraphe du résumé est tout de suite plus juste et reflète clairement le contenu : Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans Les meilleurs d’entre nous, mais plutôt un enchevêtrement de nouvelles ou de vignettes, plus ou moins courtes, qui brosse ainsi un tableau d’un monde en déliquescence et de ceux qui l’habitent encore. Certains textes sont plus intéressants que d’autres, généralement les plus longs, et le reste est peut-être un peu trop anecdotique ou inégal pour vraiment marquer, même si on ne passe pas un mauvais moment pour autant.
Bien des personnages, bien des destins, et quelques clins d’œil cachés ici ou là. Un parmi d’autres, j’ai apprécié quand un certain Gompo vit sa première expérience cinématographique face à un film magnifique que l’on devine, j’ai nommé Damnation du regretté Béla Tarr. Un court moment de grâce nimbé de mélancolie.
Le livre a quand même un petit côté exercice de style qui manque un peu de naturel, néanmoins l’écriture est fluide et il y a une maîtrise évidente qu’on ne peut nier. Pour un univers post-apocalyptique que l’on peut supposer sérieux et peu joyeux, un certain humour traverse tout de même ces pages, éloignant ainsi le spectre du désespoir qui aurait pu émaner d’un univers au potentiel très noir. Notre collectif fictif s’amuse, c’est évident, jouant avec la langue et les points de vue.
Les meilleurs d’entre nous n’est qu’une pierre d’un édifice bien plus conséquent qu’il convient certainement d’analyser dans son ensemble, mais ce défi éditorial qui tient lieu de conclusion au post-exotisme mérite qu’on lui prête une attention tout particulière. Peut-être pas le livre le plus marquant de cette œuvre foisonnante, mais une atmosphère de monde d’après dans laquelle on apprécie s’immerger.
Brother Jo.
Laisser un commentaire