Ciganin, ali najljepši

Traduction: Chloé Billon

« L’histoire offre suffisamment d’éléments pour que chacun se raccroche à ce qu’il préfère. T’as des Roms, des immigrants clandestins, tu peux inventer ta propre théorie. «
Déjà, ce titre qui évoque une chanson populaire des Balkans, avec ce « mais » nous interpelle…

Dans ce roman magistral, quatre voix s’entrecroisent :

-Celle de Milena. Elle est de retour à Sabolščak, en Croatie, terre de frontières, ancienne cité minière, après quinze ans d’absence et de galères : licenciement, divorce, beuveries, coucheries…Elle s’installe dans la maison de son grand-père et embauche le jeune Sandi pour refaire les peintures. Sandi vient du hameau voisin, Bukov Dol, qui abrite une communauté Tzigane. Le climat entre les deux hameaux est tendu et complexe. Jalousie, mépris, entraînent injures et agressions sous l’œil « indifférent » voire partial de la police locale …

-Celle de Nuzat. Il vient de Mossoul, il est kurde et laisse sa femme et ses deux enfants pour fuir Daech. Il pense rejoindre un oncle à Calais. Longue errance, mensonges, maladies, humiliations, tabassages, découragement, désespoir. Amitié aussi. Et puis soudain, le récit semble perdre sa trace. Le retrouvera-t-on dans le livre ?

Milena et Sandi sont amoureux et bravent les rumeurs, la malveillance et les dangers. Mais soudain Sandi ramène beaucoup d’argent. Dans « quelles combines secrètes, dangereuses » s’est-il fourvoyé ?

Et le drame éclate :
« Sandokan Ignac, vingt ans, de Bukov Dol, transféré dans un état critique à l’hôpital régional de Čakovec »
« Tirs à bout portant, probablement avec un fusil de chasse. Nous avons donc trois victimes : une à l’article de la mort, et deux qui ont la tronche en bouillie »
Qui sont les deux autres victimes ? Qui est responsable de cette exécution ?

La police locale reçoit de l’aide : Bule, un inspecteur se révélant être « un mélange intéressant d’hypocondriaque et de suicidaire », Et Plančić qui « rêve de résoudre l’affaire en deux temps trois mouvements, et bim, je serai enfin là où je veux être, dans la vraie police… » La voix de Plančić construit un autre récit, celui des policiers, à partir de préjugés, d’ambitions personnelles et de cupidité pour certains.

Enfin, une autre voix va se faire entendre, celle de Sandi, dans le coma, ce « garçon doux et abîmé. » selon Milena. Cette partie m’a semblé un peu longue mais c’est aussi celle qui, avec la volonté de Milena, et un heureux hasard, permettra de découvrir la vérité et de résoudre l’énigme.

Mais quelle vérité ? Car chez Novak, résoudre l’énigme ne signifie pas retrouver une vérité simple, rangée au bout de l’enquête comme la pièce manquante d’un puzzle. Chacun possède une partie de l’histoire et chacun, avec ce qu’il sait, ce qu’il ignore et ce qu’il croit savoir, est tenté de combler les vides et le lecteur va parfois s’y perdre.

Et puis il y a la langue. Chloé Billon a su faire entendre ces voix différentes, leurs niveaux de langage, leur humour, leur brutalité, leurs silences. Cette polyphonie est l’une des forces du roman : La traduction ne gomme pas les différences : elle leur permet au contraire de coexister et de donner au roman son relief particulier.

C’est un roman grave, dense, parfois éprouvant.
Il faut du temps pour l’apprivoiser. Et sans doute un peu de temps encore, après l’avoir refermé, pour s’en défaire.

Kristian Novak fait entrer dans son roman, ceux que la société rejette : les Roms, les migrants, les exclus, et les place en face des intolérants, ceux du « droit du sol », les trafiquants et la force aveugle mais il ne prétend pas délivrer un message. Interrogé sur le rôle de la littérature aujourd’hui, il répond : « continuer d’exister. »

Et peut-être est-ce cela, au fond, le pouvoir du « mais ».

Il suffit parfois d’un petit mot pour fissurer une évidence.

Il est tzigane, mais…

Soaz.