Chroniques noires et partisanes

Étiquette : tiffany quay tyson

LES TROIS RIVIÈRES de Tiffany Quay Tyson / Sonatine.

Three Rivers

Traduction : Héloïse Esquié

« Claviériste d’un groupe de pop chrétienne minable, Melody Mahaffey traîne depuis trois ans son mal-être sur les routes des États-Unis. Lorsqu’elle reçoit un message de détresse de sa mère, Geneva, avec qui elle entretient une relation difficile, elle décide de revenir à la ferme des Trois Rivières, cette vaste propriété à l’abandon dans le sud du pays, que sa famille continue d’appeler « la maison ». Là, elle découvre avec stupeur que son père est mourant et que Geneva a déserté le foyer conjugal pour effectuer une retraite spirituelle. Alors qu’une pluie torrentielle s’abat sur la région, et que le Mississippi entre dans une crue sans précédent, un fugitif et son jeune fils trouvent refuge sur la propriété. À mesure que la terre se désagrège sous les flots, des rancunes, des mensonges et de sombres secrets refont surface, prêts à tout emporter sur leur passage. »

Une fois de plus, j’avais remarqué Un profond sommeil, second roman de l’autrice américaine Tiffany Quay Tyson, paru en 2022 chez Sonatine, mais j’ai certainement manqué de temps pour le lire. C’est désormais son premier roman, Les Trois Rivières, qui se voit publié chez Sonatine, l’occasion pour moi de me rattraper et de découvrir un peu tardivement une autrice dont j’ai entendu du bien et qui semble avoir trouvé son lectorat.

Bienvenue dans le Sud des Etats-Unis, une nouvelle fois cette année chez Sonatine, souvenez vous le roman Nos derniers jours sauvages d’Anna Bailey. On ne va pas se mentir, c’est une destination littéraire que l’on aime bien. Cette fois-ci nous partons à la rencontre de trois personnages, dont les trois histoires se dévoilent à nous sur une période de trois jours et dont le climax se déroulera à Trois Rivières. Je vous laisse vous amuser à chercher la symbolique derrière le chiffre trois… Il y a Melody, la musicienne catho paumée et un peu exaspérante qui quitte du jour au lendemain son groupe de musique chrétienne (c’est tellement américain…) pour s’en retourner vers sa famille, Geneva, sa mère, qui est gentiment perchée et pas moins paumée, et enfin Obi, un homme des rivières qui vit en marge de la civilisation avec son jeune fils, et qui va commettre par mégarde un crime qui va mettre en péril l’équilibre de son quotidien. Trois personnages qui se retrouvent submergés par les évènements, au propre comme au figuré. Trois histoires, trois trajectoires de vie qui vont finir par se percuter de plein fouet.

Dans une première partie plutôt lente, Tiffany Quay Tyson, prend le temps de poser le décor et de bien développer ses personnages, nous laissant le temps de nous familiariser avec leur vie et leur personnalité. S’en suit une deuxième partie, aux allures de déluge cataclysmique, où tout s’enchaîne sans temps mort. Son écriture, plutôt fluide et bien maîtrisée pour un premier roman, a les qualités requises pour maintenir sans difficulté l’attention du lecteur et installer une atmosphère plutôt convaincante. Pour autant, si on sait bien qu’on est dans le Delta du Mississippi, la dimension mystico-religieuse pas très subtile de l’histoire m’a semblé un peu rébarbative sur la longue et pas franchement passionnante non plus. Religion qui est néanmoins un peu questionnée, mais pas trop non plus… Le livre de Tiffany Quay Tyson trouvera certainement une résonance plus importante chez les femmes qui pourront s’identifier plus facilement aux personnages de Melody et Geneva, dont l’histoire soulève des sujets tels que la foi, l’hérédité, la transmission, la famille, la rédemption et bien évidemment l’amour.

Avec Les Trois Rivières, Tiffany Quay Tyson signe un premier roman de southern gothic à la narration solide mais demeurant un peu inégal, qui manque peut-être d’une certaine maturité. Quoi qu’il en soit, c’est un premier roman prometteur et si son second a apparemment confirmé un certain talent pour l’écriture, celui-ci a déjà de quoi plaire.

Brother Jo.

UN PROFOND SOMMEIL de Tiffany Quay Tyson / Sonatine

The Past Is Never

Traduction: Héloïse Esquié

Alors, la rentrée littéraire, ce n’est pas toujours bon. Parfois, on a l’impression de se faire refiler de la mauvaise came, faut se méfier. Là, dès la couverture, mille fois vue, on soupçonne l’arnaque. Combien de couvertures avec des marécages, la mangrove ou le bayou pour des histoires n’ayant rien à voir? A croire que le sud des USA est une immense mangrove. Bon d’accord, la référence à “Là où dansent les écrevisses” de Delia Owens semble néanmoins confirmer que le roman sera, en partie au moins, aquatique. A la lecture de la quatrième de couverture, vous sombrez déjà dans l’ennui avant d’avoir ouvert le roman. Pitié, pas une disparition d’enfant de plus…L’auteure, inconnue chez nous, a-t-elle cru au pouvoir de sa plume pour se différencier sur un terrain déjà outrageusement labouré ou a-t-elle voulu tout simplement emprunter un chemin déjà bien balisé ? Des a priori bien mal à propos, le roman est divin et très loin de ce qu’il laisse présager.

“White Forest, Mississippi. Cachée au milieu de la forêt, la carrière fascine autant qu’elle inquiète. On murmure que des esprits malveillants se dissimulent dans ses eaux profondes. Par une chaude journée d’été, Roberta et Willet bravent toutes les superstitions pour aller s’y baigner avec leur petite soeur, Pansy. En quête de baies, ils s’éloignent de la carrière. Quand ils reviennent, Pansy a disparu.

Quelques années plus tard, Roberta et Willet, qui n’ont jamais renoncé à retrouver leur sœur, suivent un indice qui les mène dans le sud de la Floride. C’est là, dans les troubles profondeurs des Everglades, qu’ils espèrent trouver la réponse à toutes leurs questions.”

Dès le début, avec une plume impeccable, Tiffany Quay Tyson va écrire un roman autre, différent de la norme. Elle va conter bien sûr les recherches, le désespoir des parents, les soupçons, les rumeurs mais aussi d’autres histoires à travers le temps sur ce lieu maudit où la petite a disparu. Elle va retracer l’histoire de cette carrière, remonter jusqu’aux esclaves qui l’ont creusée, son exploitation, ses sales histoires, les fondements de cette malédiction. Si au début ces histoires peuvent être vues comme des digressions magnifiquement racontées à une histoire de recherche d’enfant, elles deviennent rapidement le tissu principal de la trame. Petit à petit, ces récits font sens pour le lecteur, ce passé connu permet ou aide à la compréhension des actes d’aujourd’hui.

Tous les personnages sont passionnants, sujets à débats… héros ou salauds, les interprétations sont nombreuses. Malgré une histoire souvent dure, certains personnages sont vraiment solaires. Le roman dégage une chaleur, un truc qui réchauffe même dans les heures les plus désespérées. Toujours une main tendue, un regard, une parole qui réconforte, un silence qui apaise, des gestes simples mais précieux.

Toutes ces histoires, ces destins, ces disparitions, ces lieux poseront les bases d’une famille selon Clémentine, cœur vibrant du livre. Un profond sommeil brille par son histoire douloureuse mais superbe, par son évocation d’un fleuve et par la construction brillante de Tiffany Quay Tyson. Sa plume chaleureuse et aimante bouleversera certainement plus d’un lecteur.

“Lui et Fern avaient huit ans quand leur père les abandonna sur le bord de la route. On l’appelait Junior à l’époque, le premier des nombreux surnoms qui lui colleraient à la peau toute sa vie. “Prends soin de ta soeur”, lui avait recommandé son père avant de monter dans un train en direction du nord. Ils ne se désolèrent pas de son départ. Ils en étaient encore à se faire à la perte de leur mère”.

Clete

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