Chroniques noires et partisanes

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TOUT CE QU’ON NE S’EST JAMAIS DIT de Celeste Ng chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

 

Premier roman de Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » a eu un grand succès, critique et public, lors de sa publication aux Etats-Unis en 2014. Celeste Ng, comme beaucoup d’écrivains américains a d’abord écrit des nouvelles avant de s’attaquer à l’écriture de ce roman.

« Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…

Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.

Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.

Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés. Des secrets si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées. »

 

Le livre commence par le jour de la disparition de Lydia. « Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. » Celeste Ng nous fait vivre en direct avec les membres de la famille cette découverte et on est immédiatement  embarqué par la tension de son écriture. Tout de suite, c’est l’angoisse qui monte : Lydia est en retard au petit déjeuner, Lydia n’est pas dans sa chambre… L’auteure nous plonge dans les pensées des personnages qu’elle décortique avec talent et justesse. C’est par leurs yeux qu’on découvre l’histoire… L’enquête de la police n’a aucune importance, de toute façon elle est vite réglée, la jeune fille, issue de la seule famille mixte de cette petite ville ne les intéresse pas trop. Suicide ou accident, la piste du meurtre est rapidement évacuée par la police.

Pour la famille, le suicide est impossible en ce qui concerne Lydia, jeune fille modèle, sage, docile, bonne élève… Et chacun de l’évoquer, de remonter le  temps, pour essayer de comprendre ce qui a amené à ça : cette mort inacceptable, incompréhensible, cette chose insupportable qui les brise tous. Celeste Ng construit son histoire de manière classique par un va et vient entre le présent et passé mais cela fonctionne grâce à la justesse de son ton et de ses personnages qu’elle décrit avec intelligence et finesse et le suspense est bien là. Des ombres apparaissent assez vite dans le tableau, tous les membres de la famille n’ont pas les mêmes éléments…

On remonte aux origines: la rencontre des parents, un mariage entre une Blanche et un Chinois dans les années 60, leurs rêves, leurs aspirations contrariées, leurs blessures qu’ils taisent. Celeste Ng dévoile l’ampleur des failles chez tous ses personnages : la mère qui a renoncé à une carrière pour son mariage, le père issu d’émigré chinois prêt à tout pour se fondre dans la masse, le frère délaissé au profit de Lydia qui focalise tous les espoirs de ses parents, la petite sœur arrivée après la première grande bataille de cette famille et qui n’y a pas de place. Elle nous montre les dégâts des non-dits, la pesanteur des rôles imposés, endossés, acceptés parfois dans les familles et dont il est si difficile de se départir.  Et comment face à la mort, à la douleur, au deuil, tout peut exploser et chacun se retrouver seul.

Tous les personnages sonnent vrai : pas de méchants, de mauvais. Juste des humains qui se débattent pour ne pas souffrir et deviennent parfois, sans le vouloir, des bourreaux. Des mécanismes familiaux pas si rares mais qui se dévoilent dans toute leur cruauté dans ces conditions extrêmes et que Celeste Ng dépeint à la perfection. Comme elle décrit parfaitement le rejet au quotidien et la difficulté d’être différent dans une petite ville d’Amérique.

Du bon noir psychologique, finement ciselé.

Raccoon

VIENS AVEC MOI Castle Freeman Jr./Sonatine

« Dans les fins fonds désolés du Vermont, la jeune Lilian est devenue la cible de Blackway, le truand local.
Son petit ami a préféré fuir, elle a décidé de rester.
Bien résolue à affronter celui qui la harcèle.
Alors que le shérif se révèle impuissant, Lilian se tourne vers un étrange cénacle.
Sous la houlette de Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante, quelques originaux de la région se réunissent chaque jour dans une scierie désaffectée pour disserter en sirotant des bières.
Devant la détermination de la jeune femme, Whizzer décide de l’aider en lui offrant les services de deux anges gardiens peu ordinaires : un vieillard malicieux, Lester, et un jeune garçon, Nate, plus baraqué que futé.
Avec eux, Lilian se met à la recherche de Blackway dans les sombres forêts qui entourent la ville pour s’expliquer avec lui.
De bar clandestin en repaire de camés, la journée qui s’annonce promet d’être mouvementée, l’affrontement final terrible. »

Viens avec moi c’est le jour où Lilian décide de tenir tête Blackway.
Blackway c’est la terreur locale d’un trou paumé du Vermont, Est Connardville comme dit l’ex de Lilian.
Blackway, ancien adjoint du shérif, fait ce qu’il veut, prend ce qu’il veut, quand il veut et il a jeté son dévolu sur Lilian, qui n’est pas du coin, et qui ne sait pas que la meilleure solution serait sans doute de se tirer bien loin au lieu de tenir tête à Blackway.

Ça c’est le point de départ de Viens avec moi  qui va se dérouler sur quelques heures. Flanqué du vieux Lester et du jeune et costaud Nate,  je vous laisse découvrir comment le trio s’est constitué, Lilian part sur les traces de Blackway pour régler ça définitivement sans avoir idée de ce que cela pourrait impliquer au final.
On suit en alternance le trio qui remonte la piste de Blackway et un quatuor hilarant qui commente, façon les Spécialistes du foot, les « exploits » des uns et des autres impliqués dans cette histoire.
Viens avec moi  c’est un roman simple, qui va pas chercher midi à quatorze heures et bavard.
Mais bavard dans le bon sens du terme. Les dialogues s’enchaînent, les répliques fusent et font mouche à chaque fois. Je ne sais pas ce que ça donne en VO mais le traducteur, Fabrice Pointeau, a fait un sacré boulot.
Une lecture réjouissante, pleine d’humour et où, dans les trous paumés du Vermont, les plus malins ne sont pas ceux que l’on croit.

Fab.

AU-DESSUS DES LOIS de Justin Peacock chez Sonatine

Traduction de Johan-Frédérik Hel Guedj

 

Justin Peacock, lui-même ancien avocat ayant travaillé dans de gros cabinets d’affaires et plaidé dans des dossiers criminels, livre ici son deuxième roman, après « Verdict », mettant en scène un avocat. Ici le héros est confronté à la puissance d’un promoteur immobilier de New York.

« Duncan Riley est l’étoile montante au sein du prestigieux cabinet d’avocats new-yorkais Blake and Wolcott. Aussi se voit-il confier l’un des plus gros clients de la maison : Roth Properties, une société d’immobilier, mise en cause après un accident sur un de ses chantiers à SoHo ayant couté la vie à trois ouvriers. Après avoir fait connaissance du clan Roth, Duncan noue une relation amoureuse avec Leah, la fille du patriarche, qui lui propose bientôt de devenir le conseil juridique du groupe.  Au même moment, dans le cadre des quelques heures qu’il consacre chaque mois à l’assistance juridique bénévole, Duncan est amené à défendre Rafael Nazario, un jeune hispanique accusé d’avoir tué un agent de sécurité qui le menaçait de l’expulser de son logement social. Lorsqu’une jeune journaliste d’investigation, Candace Snow, lui apprend que le groupe Roth est lié à cet assassinat, et que derrière les apparences respectables de l’entreprise se cache peut-être une hydre sans scrupules, Duncan est pris entre deux feux. Aurait-il vendu son âme au Diable ? »

La trajectoire semble toute tracée pour Duncan Riley, jeune avocat d’affaires brillant, bientôt associé dans un grand cabinet new yorkais. Conseiller d’une grande société immobilière, il a plus d’argent qu’il n’en peut dépenser, n’a pas trop de scrupules à défendre les grands de ce monde, même s’il sait qu’ils ne sont pas tendres. Né d’un père noir syndicaliste et d’une mère blanche assistante sociale, il a bien conscience d’être passé de l’autre côté de la barrière grâce à ses études et son travail et s’en accommode parfaitement. S’il s’est chargé pro bono du cas de ce jeune garçon accusé de meurtre, c’est à la demande de son boss qui avait besoin de redorer un peu le blason de son cabinet. Et la première fois qu’il rencontre la journaliste Candace Snow c’est lors d’une déposition en vue d’un procès en diffamation que lui intentent ses clients pour un article qu’elle a écrit… nous n’avons pas à faire là à un naïf ! Duncan est un être complexe, bien loin du preux chevalier, mais d’autant plus intéressant.

Et tous les personnages sont du même acabit : Candace, Rafael, les Roth : père et enfants… tous sont terriblement humains, absolument crédibles. Pas de manichéisme : tous seront amenés à faire des choses qui les dépassent, entraînés dans une spirale assez sombre par de petits actes qu’ils pensaient bien plus anodins. Et c’est un premier tour de force de Justin Peacock de réussir à brosser ces portraits riches qui, insérés dans une enquête rigoureuse, lui donnent une dimension profondément authentique.

Justin Peacock réussit aussi à nous guider dans les arcanes du système judiciaire américain tout en restant toujours dans l’enquête, sans jamais nuire au suspense ou à l’intérêt de l’histoire. Il nous emmène également à la prison de Rikers où les conditions de vie sont loin d’être idylliques (joindre DSK pour de plus amples renseignements…). Evidemment, il maîtrise son sujet et ce qui se conçoit bien…

Enfin, Justin Peacock réussit à dresser un portrait de New York effrayant et virulent, un peu à la manière de Tom Wolfe dans « Le bûcher des vanités » ou « Un homme un vrai ». Il nous montre des hommes si puissants qu’ils peuvent se sentir intouchables. Comment ils se mettent dans la poche les politiciens ou frayent avec la mafia. Comment, sous couvert de réhabilitation, ils magouillent pour empocher de gros bénéfices sur les logements sociaux et chasser les plus pauvres. Comment ils tentent de museler la presse. Et tout cela, pour le plus grand bonheur des avocats, car dans les limites de la légalité, enfin presque ! La corruption new yorkaise, plus sournoise, n’a rien à envier à celle des républiques bananières sauf qu’on peut peut-être dénoncer ces scandales via la presse d’investigation et attaquer via la justice… Derniers espoirs…

C’est ce que faisait déjà Jacob Riis au XIX ème siècle. Le titre américain « Blind Man’s Alley » issu d’une citation de Jacob Riis mise en exergue lui rend davantage hommage que le titre français « Au-dessus des lois » explicite mais somme toute banal. Cela correspond au marché français sans doute, où on connait moins Jacob Riis. Immigré danois, ce journaliste de la fin du XIXème siècle s’est battu contre la misère et les conditions de vie insalubres des pauvres à New York. On a donné son nom à une cité sur l’avenue D de New York, cité célèbre pour son insécurité et dont il est question dans ce roman. En fait rien n’a vraiment changé, depuis Jacob Riis, un constat accablant !

Une enquête passionnante, intelligente, très documentée : que demander de plus ? Un excellent bouquin !

Raccoon

Une photo de Jacob Riis extraite de son livre « How the Other Half lives » 1890

La cité Jacob Riis en 2013

 

 

LES ASSASSINS de R.J.Ellory chez Sonatine

Traduction de Clément Baude.

On ne présente plus le grand écrivain britannique R. J. Ellory, maître du suspense ! Il nous offre toujours des histoires riches et fortes sur des thèmes importants de l’histoire américaine. « Après la mafia dans Vendetta, les services secrets dans Les Anonymes et le NYPD dans Les Anges de New York, R.J. Ellory s’attaque ici à une nouvelle mythologie américaine : les tueurs en série. »

« Sur dix-huit mille assassinats par an aux États-Unis, seulement deux cents sont le fait de tueurs en série. Aussi les forces de police ne privilégient-elles que rarement la piste du serial killer. Lorsque quatre homicides sont commis en quinze jours à New York, selon des modes opératoires complètement différents, personne ne songe à faire un lien entre eux. Personne, sauf John Costello. Documentaliste au City Herald, et véritable encyclopédie vivante des serial killers, celui-ci découvre en effet que les quatre meurtres ont été commis à la date anniversaire d’un meurtre ancien, œuvre à chaque fois d’un tueur en série célèbre, selon des procédures rigoureusement identiques jusque dans les moindres détails. Y aurait-il dans la ville un serial killer qui s’inspire de ses prédécesseurs et leur rend ainsi un funèbre hommage ?  En compagnie de Karen Langley, une journaliste du City Herald, et de Ray Irving, détective du NYPD, John va se livrer à la traque de cet assassin très particulier, à l’intelligence aussi fulgurante que morbide et à la virtuosité impressionnante. »

Effectivement, Ellory bâtit son histoire avec tous les ingrédients de la traque d’un tueur en série : le flic fatigué de côtoyer ce qu’un humain peut infliger à un autre, les auxiliaires journalistes, le tueur implacable qui a toujours une longueur d’avance sur la police… Mais sur cette base, Ellory écrit bien autre chose qu’un simple thriller, il nous fait plonger au plus profond de l’âme humaine et nous mène au cœur de nos angoisses les plus profondes : la solitude, le deuil, la mort…

Car il sait y faire Ellory, et on tremble avec Ray le flic, Karen la journaliste et l’énigmatique John Costello, rescapé d’une attaque d’un tueur 20 ans auparavant… On avance avec Ray, on ne sait rien du tueur, on n’a aucun indice et on partage sa souffrance et sa frustration… on tâtonne avec lui dans le noir en sachant que ça ne s’arrêtera pas. Pire même, car on connaît les victimes avant les enquêteurs : Ellory nous les présente en quelques pages et grâce à son talent, son humanité on connaît leur vie avec ses grandeurs et ses faiblesses, on les comprend déjà et on sait que leur existence va finir sans qu’ils aient rien demandé, alors on rage… le suspense se fait oppressant…

C’est le grand Ellory qui mène la danse et il s’intéresse aux sentiments ressentis face à la barbarie. Les pensées du tueur, ses motivations ? Peu importe, on ne peut pas « rationnaliser l’irrationnel ». Le tueur, un dingue qui réédite les meurtres de ses prédécesseurs à leur date anniversaire, est le moteur de l’histoire mais il n’en est pas le héros.

Dans sa traque, Ray va être obligé de plonger dans la lie de l’humanité : les tueurs et tous ceux qui sont fascinés par le mal qu’on peut faire subir à quelqu’un. Il va rencontrer tant de noirceur, de malheur qu’il lui est difficile d’imaginer qu’il existe autre chose. Et on assiste à son désespoir, à sa lutte… Certains parviendront à ne pas être aspirés dans ce tourbillon de destruction, d’autres non, aucun ne sera indemne… une course contre la mort…

Avec tous les poncifs du genre, Ellory parvient à nous captiver. Ce commémorateur, qui synthétise tout ce que ses semblables ont réalisé, le Mal absolu, importe peu, il faut juste l’empêcher de nuire. Ce pourrait être un autre fléau de l’humanité. Ellory nous fait ressentir ce que ce combat entraîne d’angoisse et d’urgence comme personne.

L’enquête est bien la trame principale (et elle n’est pas négligée) mais se greffent dessus tant de tranches de vie, d’intrigues secondaires, de pistes qui n’aboutissent pas… autant de boucles dans le récit qui l’enrichissent et s’y raccrochent tellement parfaitement qu’elles lui donnent une profondeur, une beauté, une universalité rares dans les thrillers. Une fresque gigantesque et magnifique de l’humanité, car on comprend toutes les douleurs : celles des enquêteurs, des victimes, de leurs proches… Un travail d’orfèvre !

Un thriller noir, oppressant dont on tourne les dernières pages avec angoisse et qui nous touche profondément, car il fait écho à nos angoisses les plus profondes et il résonne en nous longtemps après avoir fermé le livre.

Raccoon

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