Chroniques noires et partisanes

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DE GUERRE OU D’AILLEURS de Séverine Chevalier / La manufacture de livres.

« Trop de lumière, trop brusquement nuit. »

Le roman se découpe en onze chapitres aux titres explicites, autant de questions noires et crues : Pourquoi Lolita B. a-t-elle abandonné son travail ? Qu’a-t-elle fait de son million de francs ? Combien Lolita B. touche-t-elle en allocation ? Ces interrogations, sous couvert d’enquête, trahissent surtout le regard réducteur posé sur une femme devenue objet de curiosité.

Minerve Chabot vit à Aigu-les-Mines. Le récit ne raconte pas une chute, mais une dépossession : celle d’une femme dont le nom, le corps et l’histoire ont été confisqués par le regard des autres. Avant la figure publique, « scrutée et commentée« , il y a cette enfant dont l’histoire est restée dans le silence. Et cette violence intime éclate dès le deuxième chapitre :
« Enfant, comme tout le monde, Lolita B. est violée par un oncle super sympa.« 

La brutalité de la phrase tient à son apparente banalité. Le roman refuse le pathos, privilégie, une fois n’est pas coutume, la précision clinique : silences intérieurs, mémoire en lambeaux, effets durables du traumatisme. Il expose les mécanismes de la dissociation, cette survie par l’absence à soi-même, quand l’enfant, incapable de fuir ou de se défendre, se coupe de lui-même.

Ancienne candidate de télé-réalité tombée dans l’oubli, Lolita B. espère, vingt-cinq ans plus tard, renaître grâce à L’Émission. Derrière ce retour se joue une tentative désespérée : reprendre pied après des années de solitude et d’effacement.

De guerre ou d’ailleurs raconte aussi l’histoire de Rémi, son fils, qui découvre que la mère qu’il croyait morte existe toujours sous l’identité de Lolita B.
Sixtine Guilvinec, productrice de l’émission, lui promet une seconde chance qui exige une nouvelle mise à nu.

_ L’épée de Damoclès est visible ? Ding-dong.
_ Lolita B. est à l’agonie ? Ding-dong.

Face à Sixtine, l’asymétrie du pouvoir apparaît immédiatement. Productrice sûre d’elle, « longue et mince, ce qu’elle est à la fois bourgeoisement et naturellement », elle incite Lolita B. à faire de sa chute un récit. Mais Lolita B. ne cherche qu’à survivre. Sixtine contrôle l’information, entretient l’attente. C’est le mécanisme même de l’emprise.

La noirceur du roman naît de cette fracture entre celles qui observent et celles qui sont exposées. Lolita B. est visible, commentée, jugée, mais jamais véritablement reconnue. Le roman reprend les codes de la télé-réalité pour en démonter la mécanique : muer une existence en spectacle, puis abandonner celle qui en est devenue le personnage.

Lolita B. incarne l’underdog, celle que le regard social désigne comme perdante. De gauche ou d’ailleurs, elle est une white trash qui subit le mépris de classe jusqu’à la lie. Le roman place le lecteur dans une position inconfortable : il révèle combien notre propre regard est façonné par les récits médiatiques jusqu’à transformer la compassion elle-même en spectacle, sous le masque de l’empathie.

« Depuis l’Émission, Lolita B. était devenue une sous-femme.
Or, rien de ce qui arrive à une sous-femme ne compte.
Rien de ce qu’elle dit non plus.
« 

Toute la violence du roman est là : Lolita B. est suffisamment visible pour être commentée, jamais assez reconnue pour être véritablement vue.
Impossible de ne pas penser à Loana Petrucciani, icône de la première télé-réalité française. Lolita B. porte l’héritage d’une époque où l’exposition médiatique fabriquait des icônes aussi vite qu’elle les détruisait. Son prénom rappelle également la Lolita de Nabokov : une jeune fille enfermée dans le regard des autres, un rappel à la dépersonnalisation des personnages de Duras également.

Avec Lolita B., Séverine Chevalier met en fiction ce que Guy Debord analysait comme la domination des images sur les existences. Le paradoxe est implacable : plus Lolita B. est exposée, plus elle disparaît derrière l’image que les autres fabriquent d’elle.

En redonnant une histoire à Lolita B., une mémoire et une voix à celle que le regard public avait réduit à une image morcelée, Séverine Chevalier révèle la violence d’un système qui transforme une femme en objet d’exposition. Mais combien a- t-elle rapporté et combien rapporte-t-elle encore ?

Chiara Zinc.

Egalement chez Nyctalopes: Les mauvaises.

LES MAUVAISES de Séverine Chevalier / La manufacture de livres.

Ce roman est un poème. En conjuguant les émotions, les expressions viscérales, les horizons qui cherchent à s’éclaircir on nous donne un écrit bouffé de lyrisme et de beauté textuelle brute. Dans ces Causses du Massif Central, l’existence se délie, s’assouplit par l’amitié et par ses liens imputrescibles. L’aridité et la rudesse de cette contrée sont contrebalancées par les mots justes de Séverine Chevalier et ce théâtre propice à l’abandon de consciences formatées par la société.

«Deux jeunes filles d’une quinzaine d’années et un petit garçon aiment à s’aventurer dans une forêt du Massif Central, au bord d’un lac qui vient d’être vidé. Autour d’eux, les adultes vaquent à leur existence, égarés, tous marqués de séquelles plus ou moins vives et irréversibles. Il y a les anciens, ceux qui sont nés ici, aux abords des volcans d’Auvergne. Il y a les moins anciens, il y a les très jeunes, puis ceux qui viennent d’ailleurs. Il y a aussi ceux qui sont partis, ont tout abandonné, et dont les traces subsistent dans les esprits. Une des deux jeunes filles est retrouvée morte, puis c’est sa dépouille à la morgue qui disparaît en pleine nuit… »

Pas ou peu de métaphores, d’images, la couleur sémantique de l’auteur se pare d’épithètes calibrés, de tournures justifiées, de phrases denses et percutantes. Et dans ce cadre rugueux du piémont auvergnat ce groupe de potes tente de vivre, survivre, se construire dans leurs valeurs , leurs idéaux, leurs conceptions propres de leur vie. Nous, lecteurs, on évolue à travers cette  prose tragique. Car la dramaturgie est belle et bien présente, sécante dans les fils existentiels de ses amis unis, où rien n’est épargné dans ce tumulte, ces affrontements insensés.

La profondeur des protagonistes principaux porte les habits de leur temps. C’est d’ailleurs dans cette avancée cassant la chronologie que l’on s’attache à eux et où l’empathie nous enduit d’une couche durcie, étanche de sentiments intérieurs. La physique des fluides volatiles génère cette osmose propre aux relations intangibles, insolubles mais néanmoins ineffable. Ces jeunes ados ont aussi cette volonté de s’inscrire dans leur monde avec ses problèmes. Ils ne les éludent pas et risquent même à les affronter avec détermination et pensées structurantes. Leurs inconscients ont le gradient de leur âge sans pour autant définir stricto sensu leurs actes dictés par la seule volonté de s’affirmer. C’est sans nul doute cette dichotomie des esprits qui fait le sel de leur personnalité dans cette maturité inconstante.

Harponné on peut l’être… Je l’ai été dans cette dimension tenant du conte et l’envergure tragique d’une amitié d’ados refoulée par les préceptes, les règles rigoristes, perdant de leur insouciance, du monde des adultes. La couleur finale du tableau dressé par Séverine Chevalier est « bien sûr » sombre en nous montrant à quel point cette tranche de la vie se dirige inexorablement par la perte d’utopies. La réalité terne qui s’abat devant nos yeux embués nous cloue au pilori de songes atrabilaires.

La sapidité de cette lecture reste un paradoxe, telle une rose noire comme présent létal, où le coeur du littérateur montre l’évidence exprimée de sa plume poétique, franche, mélancolique.

“Les Proverbes, c’est des conneries. Pourtant, quand on dit que toutes les bonnes choses ont une fin, c’est souvent le cas. C’est d’ailleurs injuste, car ce qui nous réjouit ne devrait jamais cesser. Ce qui nous peine, oui. Or, ce qui rend la vie parfois si compliquée, c’est que les bonnes choses peuvent devenir mauvaises au fil du temps.” Michaël Mention

Chouchou.

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