Chroniques noires et partisanes

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UN JEU SANS FIN de Richard Powers / Actes Sud.

Playground

Traduction: Serge Chauvin

“Tu sais pourquoi j’aime les jeux ? Pour la même raison que j’aime la littérature. Dans un jeu… un bon poème, une bonne fiction… C’est la mort qui engendre la beauté.”
Il s’interrompit et pivota pour me regarder en face. “Tu vois ce que je veux dire ?
— Pas du tout.”

Dans ce livre, « chaque organisme, terrestre ou aquatique », joue, même les grandes raies manta de récif …
Et peut-être que l’auteur lui-même joue avec le lecteur…C’est comme s’il l’installait devant le tablier quadrillé d’un jeu de go. Il va distribuer les pierres. Les noires. Les blanches. Construire des territoires  (La banlieue chic de Chicago, ses quartiers défavorisés : le South Side, le prestigieux lycée Ignatus, l’université d’Urbana, la bibliothèque municipale de Taylor Street, la minuscule île de Makatea) .Placer minutieusement ses pions. En décidant des intersections dans le temps (de 1947 à 2027), et dans l’espace…

Todd Keane est devenu ingénieur, spécialiste de l’intelligence artificielle et milliardaire. Sa mémoire s’efface peu à peu mais c’est lui qui va replonger dans les souvenirs : Son enfance, sa fascination pour la première femme océanographe Evelyne Beaulieu, ses parents riches mais « ineptes », son père acharné du jeu de dames, son amitié avec Rafi Young.
Cette amitié qui va naître autour d’un échiquier avant d’être supplantée par une passion dévorante pour le jeu de go, leur point commun étant « d’être les fils de pères déconnants et de mères erratiques incapables de maîtriser leur couple. »

Rafi Young, jeune noir, que sa mère affuble d’un blouson et d’une casquette orange vif qui peupleront à jamais ses cauchemars et qui, à « treize ans décida de vivre à jamais dans la vérité », passionné de philosophie, de poésie.

Ina Aroita vit depuis 4 ans dans l’île de Makatea, (82 habitants) où Rafi Young « a fini par la rattraper ». Elle fabrique « des choses » avec ce qu’elle ramasse sur l’estran, y compris les déchets plastiques rejetés par l’océan.

Evelyne Beaulieu, Evie, qui plonge toujours à 92 ans.(Son père s’étant pourtant servie d’elle comme cobaye, la jetant à l’eau à 12 ans attachée à un prototype…) Qui plonge dans les eaux de… Makatea… et se perd dans la contemplation et l’écoute de la cacophonie des fonds sous-marins.

Makatea…on sent déjà que c’est là que tout va se… jouer !…

Alors, on patiente encore un peu…

Les longues énumérations de Cnidaires et autres bestioles pélagiques nous séduisent et nous fatiguent pourtant.
Les fantasmes de Todd « enivré par la croissance exponentielle de la puissance de programmation du monde», même s’ ils nous défripent un peu les neurones au passage, nous ennuient quelques temps …

Et puis, tous les personnages sont si brillants, si intelligents, qu’on se trouve fatalement un peu idiot !

Mais…

«Je ne veux pas gâcher la fête, mais quelque chose est en train de se passer et il faut que tout le monde en soit informé. Un groupe d’entrepreneurs américains, des spécialistes du… capital-risque, sont en train d’explorer la possibilité de construire des communautés flottantes à partir d’éléments modulables. Ces communautés s’assembleraient d’elles-mêmes dans les eaux internationales. » va annoncer le maire de Makatea. Un référendum va donc être organisé : « On va cocher votre nom sur le registre et vous donner à chacun deux pierres : une noire et une blanche.»…

Ni noir, ni polar, avait déjà prévenu Nyctalopes à propos de Sidérations paru en 2021. C’est encore le cas pour ce nouveau roman de Richard Powers Un jeu sans fin. Sciences, technologie, poésie …il y a beaucoup d’érudition, mais l’écriture reste limpide malgré une architecture complexe. C’est un roman brillant.

L’extinction des espèces se profile évidemment, ainsi que la menace des intelligences artificielles au service du cynisme humain …mais Richard Powers nous fait miroiter que la partie n’est peut-être pas encore tout à fait jouée ?

Soaz.

SIDÉRATIONS de Richard Powers / Actes Sud

traduction: Serge Chauvin

“Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, un astrobiologiste, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni.

Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.

Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.

Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions.

Après quelques séances, les résultats sont stupéfiants.”

Bien évidemment ce roman ne se situe pas dans les univers du polar ou du noir. Néanmoins, si vous avez lu “ Le Temps où nous chantions”, Richard Powers n’est plus un inconnu pour vous et ses parutions, même si vous ne les lisez pas toutes, sont certainement dignes d’intérêt.

En ce qui me concerne, quels que soient les divers sujets abordés, souvent scientifiques, les bouquins de Powers me marquent durablement, me rappellent aussi que, pendant la lecture, à quelques moments, je me suis senti un peu moins bête. Pas longtemps je le concède… Quand Powers s’attaque à un sujet, que ce soit le chant choral ou des thématiques scientifiques explorant les relations entre physique, génétique et technologie, il l’explore très profondément pour en sortir la sève permettant au béotien de comprendre certains phénomènes, de suivre une histoire qui demande souvent une grande implication du lecteur.

Dans “Le dilemne du prisonnier”, Richard Powers avait déjà traité la relation père/fils, mais ici il intimise beaucoup plus le rapport entre un enfant qui perd peu à peu pied en société et son père détruit parce qu’il n’arrive pas à redonner vie et confiance à son enfant. Il y a des côtés charmants rappelant parfois “Le petit prince”, mais le monde est cruel, très cruel avec ceux qui ne rentrent pas dans la norme. 

“Sidérations” est certainement le roman le plus abordable de l’oeuvre de Richard Powers et ceci de façon totalement délibérée, je pense, afin de toucher un public plus large et de faire comprendre une fois de plus le mal que l’humanité fait à la planète, une sorte de réplique à “L’arbre-monde”, son prix Pulitzer de la fiction 2019.

L’histoire, très touchante, se termine dans des pluies de Perséides de larmes…

Clete. 

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