
Journaliste, romancier, musicien, essayiste : raconter Cédric Fabre nous prendrait des lustres. Alors essayons de le résumer par les principales étapes d’une bibliographie substantielle, semée au fil des ans entre une naissance en 1968 au Sénégal et une installation, peut-être définitive, à Marseille, limon de ses ancêtres, en 1997. On se souviendra donc côté fiction de La Commune des minots en Série Noire, de ce Dernier rock avant la guerre chez Rail Noir ou de Marseille’s burning à La Manufacture de Livres, d’incursions en littérature jeunesse telles que Spoil!, La Fabrique des héros ou L’Invention du futur chez Faction, voire de ses galons de directeur d’ouvrage pour le très recommandable recueil collectif Marseille Noir chez Asphalte. Oui, c’est dense. Mais tout ceci élude néanmoins le principal trait de caractère du personnage. Sans doute le principal : celui de fan invétéré, de gamin sans cesse émerveillé, de voyageur impénitent, capable de faire le tour du monde pour un groupuscule punk ou un auteur américain reclus au fin fond du Midwest. C’est sur ces respectables et lumineux travers que se construit le présent Marseille-Montana Express, évident clin d’œil au Tokyo-Montana Express de Richard Brautigan. De fait, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un carnet de voyage rédigé en aval d’un road trip au cœur du meilleur de la littérature noire et de la sève génésiaque du western moderne.
Le petit bimoteur à hélices atterrit sur la piste surchauffée de Missoula, versant ouest du Montana, et l’immersion est immédiate. À flanc de Rocheuses, entre jeunesse universitaire et vieux cowboys traditionalistes, la ville brasse les générations et les étapes de la cristallisation des USA. Les décors qui ont nourri et nourrissent encore James Lee Burke, Richard Hugo, James Crumley, Thomas McGuane, Rick Bass, James Welch, William Kittredge, Robert Sims Reid, Jim ou Jamie Harrison, défilent. Les voies empruntées par tous ces patronymes essentiels se croisent et s’enchevêtrent en un élégant « memoir » comme disent les yankees pour qualifier ce genre de textes bâtis sur un thème donné et sur les souvenirs personnels engrangés, sans besoin d’érudition didactique ni de recherche d’exhaustivité. On en apprend pourtant beaucoup en 90 pages denses et déclinées sur un adéquat ton de routard : « la route c’est le centre et le cœur de l’Amérique ». Sur la route donc, pour saluer Kerouac en passant, on retrouve les piliers précités de la contre-culture locale, à l’ombre d’une friche ou accrochés au comptoir d’un bar, sur la terrasse de leur ranch, au hasard d’une balade downtown ou en territoire blackfeet… Ils impressionnent tous par leur calme et leur gentillesse, n’affichant leurs muscles qu’avec leurs mots et avec la force tranquille des courants de la Clark Fork River. Ils parlent. Les paysages aussi racontent, comme pour souligner les propos des maîtres d’un réalisme social carabiné. Et Cédric Fabre relaie, avec passion et décontraction. « Ce que nous avons à faire, c’est de profiter de la terre et d’en prendre soin. L’inquiétude nous prive de notre foi et de notre joie, sans rien nous donner en retour », La Fête des fous, James Lee Burke.
JLM
PS: Chez Nyctalopes: UN BREF MOMENT D’ HÉROÏSME de Cédric Fabre / Editions du Sang Neuf.


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