Chroniques noires et partisanes

Étiquette : Martin Harníček

ALBIN de Martin Harníček / Editions Monts Métallifères.

O Albinovi

Traduction: Benoit Meunier

Afin de lutter contre la surpopulation, le Parti mondial décrète la « dévitalisation » systématique des hommes à 50 ans et des femmes à 45 ans. Dans cette société hyper répressive où il faut savoir tuer, la violence et l’absence d’empathie deviennent les valeurs essentielles, et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux.

Albin, que ses parents destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. Vite repéré et choyé par les autorités, il met son génie au service de ses ambitions dans l’espoir de devenir, un jour, président du Parti mondial. Mais les règles du jeu peuvent changer à tout moment…

Déjà pleinement convaincu par Viande, le second mais premier roman de l’auteur tchécoslovaque Martin Harníček publié en France en 2024, par les éditions Monts Métallifères dans leur réjouissante collection Pb82, nul besoin de dire que j’attendais vivement de pouvoir lire autre chose de ce curieux et passionnant écrivain. C’est désormais chose faite avec Albin. Ecrits au début des années 1980 sous le régime en place en Tchécoslovaquie, ces romans qui circulèrent alors sous le manteau auraient très bien pu ne jamais arriver jusqu’à chez nous puisque Harníček fut contraint de quitter son pays et a depuis longtemps cessé d’écrire. C’est donc une chance que l’on puisse enfin lire son œuvre, et ce grâce au travail des éditions Monts Métallifère qu’il me semble pertinent de saluer.

Sous un régime totalitaire, comment un monstre devient un roi parmi les monstres ? En nous confrontant à la trajectoire d’Albin, un ignoble et sadique manipulateur dont on va découvrir le parcours, Martin Harníček met en exergue les rouages d’un système qui traversé l’Histoire de l’humanité et aura permis les pires exactions. Nul besoin de citer d’exemples puisqu’ils sont nombreux et pour certains ont toujours cours. Notre cher Albin, très tôt appelé par une volonté de faire le mal, va suivre une ascension parfaitement calculée et assez fulgurante, au sein du Parti mondial au sein duquel il va pouvoir allègrement satisfaire son sadisme exacerbé et jouir d’une redoutable réputation. Il est sans pitié et entend bien grimper au plus haut de la pyramide hiérarchique. Mais pour ce faire, « dévitalisation » oblige, soit mis à mort des hommes à partir de 50 ans, le temps lui est compté. Pensant que jamais rien ne pourrait se mettre en travers de son chemin, trop obsédé par sa propre réussite, il ne voit pas venir l’inéluctable chute.

Plus classique dans l’écriture et le traitement de son sujet que Viande, donc à mon sens un poil moins fascinant quand même, Albin demeure tout à fait percutant et incisif. C’est encore une fois un roman court qui ne laisse, ni à l’auteur ni au lecteur, le temps de se disperser. Martin Harníček est efficace dans sa narration et le propos est sans ambiguïté. Il va à l’essentiel, peut-être parfois un peu vite, mais arrive tout de même à déployer un récit fort qui pousse inévitablement à la réflexion et marque les esprits.

A l’image de Viande de Martin Harníček, Albin est un livre rude et sans espoir. Une dystopie qui prend sa source dans le paysage politique vécu par l’auteur dans les années 1980 en Tchécoslovaquie et qui se fait aujourd’hui encore l’écho de régimes pourris qui continuent de gangréner notre monde. Une plongée dans l’abject qui doit impérativement faire peur tant on est encore en mesure de percevoir des ponts avec le réel. De la littérature qui remet les idées en place et n’est pas là pour divertir.

Brother Jo.

VIANDE de Martin Harníček / Monts Métallifères éditions.

Maso

Traduction: Benoit Meunier

Il n’y a plus ni animaux, ni végétaux, et la seule nourriture disponible est la viande humaine. Ce qu’il reste de vie s’organise autour des halles, une immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité impitoyable, punissant le moindre faux pas d’abattage immédiat : il faut bien approvisionner la ville en viande fraiche.

Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur de Viande est un monstre ordinaire. Affamé perpétuel, obsédé par la viande, il comprend que le meilleur moyen d’en obtenir est de collaborer avec la police et de devenir un délateur professionnel. Mais, lui-même victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville…

Vous ne connaissez peut-être pas encore la petite maison d’édition des Monts Métallifères mais ses publications, intéressantes et particulièrement soignées, méritent toute votre attention. Il fallait oser publier Viande pour la première fois en France, œuvre de l’écrivain tchèque Martin Harníček, un court roman initialement publié en 1981 et qui, aussi bon soit-il, s’avèrera peu ragoûtant pour beaucoup et ne sera définitivement pas le livre préféré des végétariens.

Avec Viande, peut-être tenons nous le feel-bad book de l’année. La couleur est d’ailleurs annoncée par la collection dans laquelle celui-ci est publié, j’ai nommé Pb82, soit le plomb dans le tableau périodique des éléments. Une collection dédiée aux fictions plombantes ! Qui dit mieux ? 

133 pages qui nous embarquent dans une spirale infernale. Dans une société dystopique totalitaire, notre narrateur est aux prises avec un système asservissant les gens par la faim, un système qui pousse les êtres humains à assouvir leurs instincts les plus primaires dans d’ignobles conditions. Ici, c’est le cannibalisme qui permet à l’humanité de survivre. Manger son prochain ou être mangé. Pour être le plus légal possible et ne pas finir abattu par la police, puis vendu sur un étal de boucher, il faut se faire remettre des tickets pour aller chercher sa viande dans des halls. Le hall de première classe pour les mieux lotis (la viande y est plus fraiche), de deuxième classe ou de troisième classe pour les plus miséreux qui n’ont le droit qu’à une viande infâme. La déshumanisation est totale et notre narrateur est obsédé par sa quête de viande. Mais dans sa lutte pour survivre, il va aller de déconvenue en déconvenue et terminer au plus bas de la société. Si en fuyant cette ville si suffocante il aura l’opportunité de trouver son salut, cela ne se passera comme on aurait pu l’espérer.

Viande est ce que l’on pourrait qualifier de littérature sans littérature. L’écriture à la première personne est complètement factuelle, crue, sans aucune empathie ou émotion. Rien n’est fait pour vous faire aimer Viande. L’expérience de lecture, bien que fluide et limpide dans le texte, se veut tout ce qu’il y a de plus désagréable et dérangeante. Nul plaisir à éprouver mais ça ne peut laisser indifférent. 

Le roman de Martin Harníček est un roman trouble et dérangeant sur les rouages du mal. Une lecture percutante pour laquelle il faut avoir l’estomac bien accroché. A consommer de préférence à distance des repas.

Brother Jo.

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