Le Cercle de Thor scelle une évidence : pour qui a grandi avec les fantômes en costume froissé de David Goodis, le monde est une vaste arnaque. Lire Manfred Kahn, un grand lecteur de romans noirs, c’est avaler une vodka glacée à l’entonnoir, la menthe froissée n’y suffira pas : une expérience de lecture perturbante, riche, réflexive. Une question traverse le roman : Le Cercle de Thor montre-t-il que l’être et la guerre relèvent d’une même logique de destruction ?

Et certaines le sont-elles plus que d’autres ?

En première épigraphe, Manfred Kahn cite Robert Littell : Aujourd’hui, nous ne savons pas qui est l’ennemi, en tout cas nous ne savons pas où il est et nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il veut. Et pour nous clouer un peu plus, il cite Emmanuel Faye qui prolonge ce trouble à partir d’une lettre d’Adolf Eichmann à son frère, évoquant Heidegger, le philosophe dont l’adhésion au nazisme a marqué l’histoire de la pensée, dans Être et Temps. Le roman s’inscrit dans cet horizon où espionnage, violence politique, guerre et philosophie se croisent autour du lien entre pensée et destruction.

L’ouverture est située au Thor en Provence, dans le Vaucluse, le 11 septembre 1969, et réunit Heidegger, René Char et Jean Beaufret, dans une scène de séminaire nourrie de références à la Grèce présocratique. Héraclite, Parménide, la question de l’Être et de la modernité : le cadre intellectuel est posé d’emblée. Premier virage en Harley.

Le 13 octobre 2018, la référence à Virginia Woolf , une chambre à soi se renverse : l’espace de création devient espace du secret et de la stratégie, où la pensée porte désormais en elle la certitude de la guerre. Passée entre autres par le Liban et l’Afghanistan, Jeanne Doe dirige une cellule de contre-terrorisme à la DGSE : issue d’une mémoire familiale marquée par la déportation, celle-ci devient elle-même instigatrice d’un dispositif de surveillance et de ciblage .

Après les attentats du Bataclan, à travers l’opération Tamnavulin, menée dans une PMI de Saint-Denis, un centre de prévention maternelle et infantile, le roman montre comment le renseignement transforme un espace social en territoire d’infiltration, à dessein. Notre objectif n’est pas de faire de la surveillance, mais de l’infiltration, de recruter des sources dans le milieu où nous intervenons et de laisser la sécurité intérieure exploiter le renseignement que nous mettrons à jour de manière illégale. Comme quand nous renseignons les militaires sur le terrain. La lecture sécuritaire absorbe progressivement toute autre représentation du social dans un espace créé de toute pièce, soit 11 mois de préparation en amont pour monter une structure opérationnelle. But : infiltrer les réseaux islamistes radicaux, par les femmes de confession musulmane, et considérer ces femmes comme des otages confinées en milieu hostile.

Lorsqu’une de leurs sources est sauvagement assassinée, l’intrigue bascule. L’État moderne apparaît aussi vulnérable que les cibles qu’il entend surveiller.

Un dossier crypté fait resurgir le Liban de 1996 dans l’esprit de Nemo, personne, soit Jeanne Doe, la persona, au sens du masque, de l’absence d’identité : l’opération Raisins de la colère, les bombardements israéliens en réponse au Hezbollah, Qana, dit du massacre, l’horreur au rappel de la mémoire de Jeanne Doe. Le récit relie alors plusieurs décennies de guerres secrètes et d’opérations clandestines, l’ombre de la guerre civile libanaise, des attentats de Beyrouth en 1983, jusqu’aux conflits hybrides contemporains. Bartex, un officier sous couverture et ancien amant de Jeanne Doe issu de l’armée lui a légué la bombe en question juste avant de mourir : un dossier crypté, un dossier dangereux, du poison.

Jérémie Gauche, cet ancien militaire reconverti dans le renseignement intérieur, seconde Jeanne Doe pour l’opération Tamnavulin. Mais il s’éclipse devant sa demande de l’aider à s’occuper du dossier . Je suis comme Ulysse qui essaie simplement de rentrer chez lui, dit-il, mais dans un monde de mensonges, personne n’est ce qu’il prétend être.

Le récit reprend ainsi la logique d’errance de l’Odyssée et de traversée du temps, des identités, et des épreuves. ESG Polder, avocat d’affaires devenu opérateur clandestin dans des réseaux mêlant raison d’État, anciens militaires et services secrets, en est l’une des figures les plus révélatrices, quoique. La quête du retour vers Ithaque y devient une circulation continue entre zones de guerre, opérations clandestines et dispositifs contemporains du renseignement. Le récit fait circuler identités, informations et capitaux, notamment via des circuits financiers liés à des fonds issus de la Libye post-Kadhafi.

Le Cercle de Thor explore aussi la crainte des États face à l’émergence de nouvelles formes de conflits, comme la menace de groupes armés structurés en France, inspirés de modèles étrangers, soit l’idée d’empêcher la naissance d’un Hezbollah français. Or, le Hezbollah est un mouvement chiite armé, financé par l’Iran, avec une base politique et militaire très ancrée au Liban. La communauté chiite en France est minoritaire parmi les musulmans. Le Hezbollah n’a pas de base armée connue en France. Les services français surveillent les tentatives d’implantation de groupes armés étrangers. L’idée d’un Hezbollah français relève donc davantage de la fiction géopolitique ou d’un imaginaire sécuritaire que d’une menace avérée. On pense à Michel Foucault pour sa critique des dispositifs de pouvoir et de surveillance, voire Didier Fassin, et peut-être Giorgio Agamben sur l’état d’exception.

Dans tous les cas, Manfred Kahn a quelque chose de la poésie noire d’un tableau de Goya. Mais on veut lui dire non : cette lecture du monde appelle une résistance critique. Elle ne peut être l’unique grille de lecture des quartiers et des habitantes, pour ne parler que de cela. L’atmosphère du roman est celle d’un monde où la morale se dissout, où les repères s’effritent, et où les personnages, en perte de contrôle, naviguent entre ombre et lumière. Comme Odysseus, grâce au cheval de Troie, ils survivent grâce au mensonge, changent de nom selon les interlocuteurs, manipulent les récits, et deviennent invisibles.

Manfred Kahn compose ainsi un roman noir géopolitique où renseignement, violence d’État et économies clandestines dessinent une cartographie fragmentée du monde contemporain. L’écriture, dense et maîtrisée, fait circuler informations, capitaux et identités dans un univers où les frontières entre légal et clandestin ne cessent de se brouiller. Loin d’être une prose dépouillée ou d’une analyse chimiquement pure, l’écriture est riche, travaillée, sensible à l’esthétique, philosophique autant que poétique ou liée aux arts.

« Je n’ai pas de famille, je n’ai que la pensée, je suis le berger de l’Être », déclare un personnage.

Même en pensant au berger du Néant, ce bouquin m’a foutue sur les jantes.

Chiara Zinc