La Mansuétude des orques de Corinne Stanciu Lacroix est un premier roman ambitieux dont le titre intrigue d’emblée. La mansuétude, douceur d’âme sereine et inaltérable, s’oppose à la figure prédatrice et puissante de l’orque. La question du monstre surgit immédiatement. Le roman ne s’y attarde pourtant pas et déplace le regard vers les rapports de domination entre l’homme et l’animal, jusqu’à interroger l’instrumentalisation du vivant.

Ancré dans le Dartmoor, territoire isolé du Devon aux allures gothiques, le récit déploie une atmosphère sombre de landes et de brumes. La couverture et l’écriture aux tonalités de bleu Klein assombri participent de cet imaginaire, où les cétacés restent en périphérie comme menace ou promesse.

Le roman s’inscrit dans le sillage de Moby-Dick d’Herman Melville, où la confrontation à une altérité insaisissable prend une dimension spirituelle, presque eschatologique. La baleine blanche laisse ici place à l’orque Oyouk, tandis que le polar glisse vers l’éco fiction, dans la lignée de certains romans de Caryl Férey, avec en arrière-plan l’idée du Jugement Dernier.

L’intrigue repose sur une enquête autour de sévices infligés à des Welsh Blacks. Le lieutenant Freya Di-Mayo et le sergent Ramzi y explorent moins un crime qu’un système de domination, où la violence faite aux animaux révèle celle des relations humaines.

La vétérinaire Tatiana Bungler incarne une forme de lucidité clinique. Elle se refuse à la compassion et adopte une posture abrupte, jusqu’à mettre un cheval sur le flanc sans empathie. Ce personnage, l’une des réussites du roman, aurait pu relever d’une figure de l’antispécisme, mais elle s’attache à justifier un comportement dénué de respect sous prétexte de dénoncer l’industrie des animaux.

Les enjeux éthiques et narratifs contrastent toutefois avec une écriture dont la densité peut ralentir la lecture. Les images et métaphores s’accumulent et détournent parfois l’attention du fil narratif. Certains procédés séduisants finissent par se systématiser, et produisent parfois un effet de saturation et un ralentissement de la dynamique du récit.

Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt du projet. L’enquête policière, la réflexion sur l’éthique animale et l’héritage de Melville s’articulent avec cohérence. Corinne Stanciu Lacroix signe une œuvre singulière, à la croisée du polar et de l’écofiction, portée par une réflexion stimulante sur les formes de domination du vivant.

Chiara Zinc