Chroniques noires et partisanes

Étiquette : chris pavone

LE PORTIER de Chris Pavone / Série noire / Gallimard.

The Doorman

Traduction: Jean Esch

« Le SUV s’arrête.
Ils tiennent tous une arme. »

Chicky est un gentil costaud. Depuis vingt-huit ans il est portier au Bohémia dans le très chic Central Park West, avec la Cinquième Avenue encore plus chic de l’autre côté. Uniforme immaculé et nuque bien dégagée sous la casquette, « il est tissé dans la trame du Bohemia ».

Depuis plusieurs années, il sent sa vie se rétrécir, mais assurer la sécurité justifie encore son existence. Et ce soir, il va devoir redoubler de vigilance : une manifestation a éclaté sur les lieux du meurtre d’un Noir par des policiers, et la tension menace d’embraser ce quartier de New York.

Alors qu’il est en poste sur le trottoir – son trottoir –, Chicky voit surgir un imposant SUV. Quatre hommes tout de noir vêtus en descendent, lunettes aux verres réfléchissants, masques sur le visage…

Il faudra attendre plus de trois cents pages pour que ces hommes fassent irruption dans le Bohémia. Leur arrivée déclenchera une cascade d’événements inattendus, époustouflants et explosifs.
En attendant, l’écriture de Chris Pavone, très cinématographique, semble mettre le Bohémia en « pause », en contraste avec la violence qui gronde à l’extérieur.

« Ici, tout est en marbre, en cuivre et en verre, immaculé et scintillant. »
« La lumière elle-même paraît plus riche »

Des vases Ming sur les paliers, des fleurs fraîches, des Hopper, des Rothko (vrais ou faux ?).
Tous les habitants sont fringués haute couture et font avec ostentation des dons fiscalement déductibles de leurs impôts…
Avec élégance et une ironie discrète, Chris Pavone prend le temps d’installer ses personnages dans cette forteresse pour milliardaires :

Emily Longworth, ses moments d’introspection, ses conflits intérieurs – sauf lorsqu’il s’agit d’argent –, et ses hésitations entre diamants et émeraudes ;

Julian Sonnenberg, qui a peur de tout : de son opération à cœur ouvert, de ses finances, de son mariage, de ses enfants éloignés, de son chien mourant, de la manifestation du soir, de l’état de la politique intérieure et étrangère, et même de la crise climatique ;

Chicky, qui connaît tout de ces gens : leurs secrets honteux, les détails sordides de leurs problèmes les plus intimes, leur hypocrisie, leur égoïsme et leurs histoires d’amour.

Malgré quelques longueurs et des réflexions sociales parfois appuyées, Chris Pavone séduit par une écriture visuelle, précise et immersive. Le Portier est un thriller ambitieux et redoutablement efficace, où la critique sociale nourrit une intrigue aussi spectaculaire que maîtrisée.

Soaz.

Également de Chris Pavone chez Nyctalopes : Deux nuits à Lisbonne.

DEUX NUITS A LISBONNE de Chris Pavone / Série Noire

Two Nights in Lisbon

Traduction: Karine Lalechère

Chris Pavone, auteur et éditeur américain, fait son entrée à la Série noire avec ce roman. On l’avait découvert en France avec “Les expats” sorti au début des années 2010. On entre dans la saison des gros romans des beaux jours ou de plage, ceci dit sans connotation négative ou élitiste, et la SN n’est pas en reste. Vous n’ignorez pas non plus que les thrillers ne sont pas le principal carburant de Nyctalopes et vous serez pertinents en prenant encore plus que d’habitude mon modeste avis avec des pincettes.

“Ariel et John, récemment mariés, sont à Lisbonne pour le week-end. Dès le premier matin, John disparaît. Ariel le cherche sans relâche, à l’hôtel, à l’hôpital, elle se rend au commissariat et à l’ambassade des États-Unis. Partout, on l’accueille avec réticence et suspicion. Il faut dire qu’Ariel n’a rien d’une fille fiable ; son récit est fluctuant et lacunaire. Et elle ne semble pas connaître si bien que ça ce mari beaucoup plus jeune qu’elle.Or John a été kidnappé et, à la veille de la fête nationale américaine, les ravisseurs réclament une rançon de trois millions de dollars dont Ariel n’a pas le premier cent. À moins de solliciter celui qui…”

Alors que dire ? Il est situé à Lisbonne mais vous pouvez aussi imaginer à la place Berlin, Prague ou n’importe quelle capitale d’ Europe occidentale avec les barrières de la langue, de culture et de lois pour les Américains et son antenne de la CIA. Bien que ce ne soit pas le sujet, il est très difficile de se rendre compte qu’on est dans la capitale portugaise et vous n’apprendrez pas grand chose sur la cité et les Lisboètes à part qu’on peut s’y camer en toute légalité et qu’on y mange une sorte de ragoût…

Par ailleurs, “Deux nuits” semble indiquer un temps assez court, synonyme de roman speedé et ce n’est vraiment pas le cas avec tous les flashbacks new-yorkais sur la vie d’Ariel. Si le début est très réussi, ensuite, ça se traîne et parfois, on a l’impression que c’est plutôt “deux ans à Lisbonne”, enfin… soyons juste, uniquement dans la première partie du roman. La seconde moitié s’avère beaucoup plus passionnante aussi il est bon de persévérer, d’ailleurs l’ennui ne nous accompagne jamais.

La multitude de personnages, certains accentués alors qu’ils sont très accessoires, permet de multiplier les sources de danger mais ralentit un peu l’intrigue et tous ces retours sur la vie d’avant de l’héroïne finissent par lasser. Sinon, Chris Pavone maîtrise très bien les codes du thriller et la fin s’avère très surprenante même si certains twists seront peut-être des flops pour les plus habitués du genre. Ariel a eu beaucoup de malheurs  avec la gente masculine dans sa vie et a appris à se défendre, cela ne garantit pas forcément une empathie débordante de la part du lecteur, à voir…Néanmoins, avec des thèmes comme les « fake news », un virage très prononcé vers le politique, les violences faites aux femmes, Deux nuits à Lisbonne est un bon témoin d’une certaine Amérique d’aujourd’hui. 

Bref, un très honnête thriller mais qui aura peut-être un tout petit peu de mal à pleinement convaincre les plus exigeants.

Clete.

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