
On sait bien que c’est l’escalier qui serait le meilleur du rapport…
Une phrase, une seule, celle-ci dessus en lieu et place du résumé, citation de l’auteur. Une publication anonyme, qui plus est. Il fallait oser publier un livre de 535 pages, sans informations sur le contenu pour un lecteur en librairie, qui n’est de loin pas anodin. Un pari risqué que l’on doit à l’éditeur Allia dont l’exigence des publications a tendance, pour moi tout du moins, à susciter la curiosité.
Une beauté seule n’est point facteur de réussite en ces amours fugaces, car une présence, un trouble, un accord d’épidermes sont capables de renverser les canons de l’esthétique conditionnée…
Carnet d’un client, une publication un brin mystérieuse donc. Mais un titre, au final, plutôt explicite. Une préface nous en dit un peu plus. Point de fiction. Il est question ici d’un homme, dont on ne sait pas le nom mais on le devine est suisse, qui à sa mort laisse derrière lui quelques écrits découverts par sa femme. Du matériel que sa femme souhaite léguer au Centre des Littératures en Suisse romande pour honorer sa mémoire. Mais la vraie surprise, c’est ce qu’elle ne pensait pas découvrir, des feuillets relatant une deuxième vie qu’elle ne soupçonnait pas. Son mari était un client régulier des prostituées et il prenait des notes de tous ses rendez-vous secrets. Au total, ce sont 245 passes sur une période de 21 ans ici décrites. Des notes qui tiennent généralement sur une à trois pages, parfois accompagnées d’un visuel des petites annonces utilisées par notre client. Un choc, pour la femme du dit client, qui décidera néanmoins de faire le choix de laisser ces notes être publiées. Quelle est son intention derrière cette démarche ? Cela n’est pas très clair.
Le seul élément de décoration de la chambre était une reproduction d’un tableau. Quelque chose comme « Le repas », signé Tissot. C’est donc sous l’égide d’un homonyme ou d’un descendant du fameux docteur qu’il fut encore prouvé que l’onanisme, s’il rendait parfois sourd à certains charmes, permettait, seul, de trouver le sentier de la jouissance…
Des femmes aux travestis, de pays en pays (Espagne, Suisse, France, Allemagne, Danemark, Îles Canaries, Autriche, Angleterre…), nous voilà immergé dans le monde de la prostitution. Il existe bien évidemment toute une littérature sur le sujet, mais plus souvent du point de vues des travailleuses du sexe elles-même, que des clients. Cette somme de notes misent bout à bout devient une expérience de lecture en soi. L’auteur nous fait part, de façon plus ou moins détaillée, de ses pérégrinations sexuelles en suivant généralement le même déroulé descriptif. Tout d’abord, en guise de chapeau, la date, la ville, l’heure, le prix, le genre de la prostituée et son origine. Il commence par écrire où il a trouvé l’info du lieu où il envisage de se rendre et comment il s’y rend, avec ses premières impressions sur l’endroit. Une fois sur place, il décrit son arrivée et comment il opère son choix parmi les prostituées présentes. Le choix fait, s’ensuit le rituel de tarification, puis de préparation, avant la passe elle-même. Arrive alors le rapport sexuel, explicitement détaillé, accompagné du rapport humain dont il consigne les échanges, même brefs. Le temps ensuite d’un éventuel nettoyage, puis du rhabillage. Quelques mots de salutation et une appréciation générale qui tient en quelques lignes parfois très brèves.
C’est cru, pour sûr, mais jamais vraiment vulgaire. Même si, il faut le reconnaître, le vision de l’auteur sur les femmes et les rapports sexuels, est un peu d‘un autre temps. Comme lecture, je pense que l’on peut difficilement vivre plus réaliste sur le sujet. Certain(e)s seront peut-être rebutés car rien n’est épargné pour les plus prudes. Pour autant, il y a quelque chose d’assez fascinant à enchaîner tous ces textes où l’on saisit des bribes d’atmosphère, voire d’humanité, même si l’auteur ne cache pas quand la ou le partenaire semble jouer mécaniquement un rôle, voire s’exécute avec une froideur manifeste, mais il relève aussi, selon son appréciation toujours, quand le plaisir réciproque, ou possiblement réciproque, semble être de la partie. Encore une fois, je le souligne, c’est selon son appréciation personnelle. Il y aussi le temps qui passe. Plus de 20 ans. L’auteur commence ici dans la quarantaine et cela prend fin dans sa soixantaine. Son vieillissement est souvent évoqué dans l’état de ses rapports. On saisit également un peu de contexte, comme l’arrivée de la « loi Sarkozy » en France sur la prostitution ou encore le passage à l’ère d’internet. La plume reste froide, bien que minutieuse, car il n’y a probablement pas vocation ici à faire de la grande littérature, avec tout de même un sens de l’observation et du détail. On peut quand même se poser une question légitime, est-ce que toutes les prostituées dont il est question ici et qui elles sont clairement nommées et localisées, apprécieraient se savoir ainsi évoquées dans ce livre ?
Rhabillage. Elle a des opinions. Elle trouve qu’il y a trop de maquereaux ici en Allemagne, mais aussi en France et que Sarkozy, justement, veut les combattre…
Pour la Suisse, elle semble approuver les récentes votations contre les étrangers, pour expulser les délinquants…
Bref, elle serait plutôt Sarko-« facho » que sado-maso sympa… Diana est sans doute trop « pro » et pas assez fille-anthrope !
Carnet d’un client est un témoignage rare et évocateur sur le travail du sexe depuis le point de vue d’un client. L’intérêt documentaire et sociologique est évident. Certain(e)s auront, peut-être, plus de mal avec la description très clinique de tous ces rapports, voire pourraient questionner l’éthique d’une telle initiative. Un livre qui dénote dans les publications du moment et qui a de quoi faire débat.
Brother Jo.
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