Chroniques noires et partisanes

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CHER MONSIEUR M de Herman Koch chez Belfond

Traduction : Isabelle Rosselin.

Herman Koch est très connu aux Pays-Bas, acteur et réalisateur d’émissions de télévision, éditorialiste dans le journal de Volkskrant et bien sûr écrivain. Son livre « le dîner » a connu un immense succès international, c’est un des livres néerlandais les plus traduits, et il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Ce roman est son troisième traduit en français.

« Herman a un passe-temps : il écrit des lettres. Pas n’importe lesquelles, des lettres de menace à son voisin, monsieur M., auteur de best-sellers internationaux.

Des lettres qu’il n’envoie pas mais dans lesquelles il fait part de sa fascination mêlée de dégoût pour ce romancier, gloire passée des librairies, vieux beau fortuné, à l’épouse trop jeune, trop belle.

Ce cher monsieur M. avec lequel Herman joue les gentils voisins, en attendant son heure.

Car Herman le sait, le succès de monsieur M. est bâti sur un mensonge. La vérité, lui seul la connaît. Et aujourd’hui, il est bien décidé à se venger. »

Le livre commence bien : les lettres d’Herman sont franchement inquiétantes. Ce voisin qui guette, qui traque tel un chasseur à l’affût… on craint le pire pour Monsieur M. l’écrivain, mais surtout pour sa jeune épouse et leur fillette, le suspense monte. Puis Herman Koch change d’approche, il suit l’écrivain vieillissant et fait de nombreux retours dans le passé où on découvre peu à peu le fameux voisin alors adolescent, le drame qui a marqué sa vie et que l’écrivain a utilisé pour écrire son meilleur livre. Se posent alors beaucoup de questions sur la création littéraire, la fiction et la réalité, le droit qu’a un auteur de l’utiliser, de la modifier…

Herman Koch dresse en plus un portrait assez grinçant du monde littéraire : les auteurs, les éditeurs, les séances de lecture, de dédicaces, les bibliothécaires, les profs… tout le monde en prend pour son grade. Aucun des personnages n’est sympathique, mais ce n’est pas forcément gênant dans un livre de vengeance où tout le monde a quelque chose à se reprocher, ça va avec le ton du bouquin. C’est parfois drôle, dans le genre caricatural et provoquant.

Mais cela ne rentre pas vraiment en résonnance avec la partie thriller, ça l’alourdit. Herman Koch fait un mélange des genres qui ne prend pas, brouille les pistes et l’intérêt décline. On a le fin mot de l’histoire principale, bien sûr, mais on reste sur sa faim.

Décevant. Si on veut découvrir cet écrivain, mieux vaut se tourner vers « le dîner ».

Raccoon

ROUTE 40 de Romain Slocombe chez Belfond

Romain Slocombe, auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe…  réunit dans « route 40 » cinq nouvelles qu’il a écrites entre 1980 et 2005. Deux d’entre elles n’étaient pas des nouvelles  à l’origine : « fantôme du passé » était une pièce radiophonique et « weekend à Tokyo », un scénario. Romain Slocombe les a toutes révisées et retravaillées avant cette édition.

 « Quel est le point commun entre un shérif posté dans le désert de Mojave, une hippie qui sillonne les routes californiennes en stop, une musicienne suicidaire égarée dans une petite station des Alpes, et une vieille touriste à Paris désireuse de renouer avec son passé ?

Le Japon, leur pays de naissance ou d’origine et inspiration éternelle de Romain Slocombe, qui ajoute à la liste de ses talents celui d’auteur incomparable de nouvelles.»

Le Japon comme fil conducteur, donc, ce pays qui fascine Romain Slocombe et qu’il connaît bien, il y a situé plusieurs de ses romans. Ce fil est parfois évident comme dans «fantôme du passé » qui évoque un pan de l’histoire d’après-guerre au Japon, parfois ténu, juste dans l’origine des personnages, en particulier pour celles qui se passent aux Etats-Unis, « June’s highway » et « route 40 ». On retrouve également dans ces nouvelles notre lot de femmes blessées, bandées ou non, autre obsession de Slocombe.

L’univers de ces histoires est un univers noir et trouble où les apparences sont trompeuses, les victimes, les coupables, les gentils, les méchants ne sont pas forcément ceux qu’on  croit. Romain Slocombe, nous entraîne rapidement dans l’ambiance de chaque nouvelle, toujours noire mais avec parfois une note d’humour, une certaine ironie.

Dans un style épuré, il dévoile en même temps l’action et les personnages et avec un grand talent nous captive et nous surprend. On s’attache vite à ses personnages souvent désespérés, seuls, en quête d’amour qui affrontent la vie et ses cruautés d’une manière différente allant de la résignation à la violence.

Cinq très belles nouvelles qui se dévorent en un rien de temps, on en aurait voulu plus !

Raccoon

LA MARQUE ET LE VIDE de Paul Murray chez Belfond

Traduction : Chloé Royer.

Paul Murray est un auteur irlandais, il a étudié la littérature avant de devenir libraire. Ses deux premiers romans ont connu un grand succès outre-Manche et outre-Atlantique.  « La marque et le vide », son troisième roman, se situe au moment où le paradis financier qu’était devenu l’Irlande commence à se fissurer et les effets de la crise se font sentir.

« De l’action ! Du changement ! Une nouvelle vie ! C’est un peu tout ça que Claude, jeune trader ambitieux, est venu chercher en quittant sa morne banlieue parisienne pour Dublin, le nouvel eldorado bancaire du début des années 2000.

En réalité, Claude passe ses journées à étudier les fluctuations des cours et des taux, ne sort qu’en compagnie de ses collègues et s’autorise une seule fantaisie : desserrer sa cravate le vendredi.

Aussi, quand un écrivain prénommé Paul le contacte, entrevoit-il enfin l’excitation qui viendra briser sa routine. Longtemps en panne d’inspiration, Paul a pour projet d’écrire un livre sur la vie d’un monsieur Tout le monde. Et Claude en est un parfait spécimen.

Enfin une perspective intéressante ! Devenir un héros de roman ! Le début de la gloire !

Ou le début des ennuis… »

Claude, banquier d’investissement français travaille à l’IFSC (international financial services center) installé à Dublin pour accueillir les fonds d’investissements, banques et autres sièges sociaux d’entreprises qui brassent des milliards et préfèrent éviter de payer trop d’impôts. L’Irlande a construit son essor économique sur ce statut de paradis fiscal et financier. Ce centre regroupe des jeunes loups de la finance de tous les pays, les collègues de Claude sont anglais, allemands, australiens… et tous pataugent dans le fric avec joie et spéculent à qui mieux mieux. La plupart sont des pourris qui ne pensent qu’au fric et au pouvoir qu’il confère mais pas tous, certains ont juste remisé leurs rêves et se sont fait happer par cette vie trépidante mais vide de sens.

Claude, fils de soixante-huitard ne vient pas de ce milieu. Il a d’abord fait des études de philo avant de se tourner vers la banque. Poussé vers la réussite par un père qui lui en a ensuite voulu de trahir ses pairs, il a fui ces conflits en Irlande au moment où l’argent du tigre celtique coulait à flot. Il se noie depuis dans le travail, il se satisfait de cet abrutissement, du vide de sa vie et jongle avec des chiffres qu’il ne veut envisager que comme des abstractions sans être totalement dupe et inconscient des conséquences dans la réalité. La vacuité de sa vie le rend malheureux mais pas au point de tout envoyer bouler.

C’est pourquoi il va s’en remettre à Paul qui lui propose de le transformer en héros de roman, il voit là l’occasion de remplir son existence pour de bon. Paul, ruiné, croulant sous les crédits, est prêt à tout pour se refaire et se sert de son imagination créative sans aucun scrupule.

Le décalage entre les deux personnages : le banquier scrupuleux, intello, naïf et l’écrivain terre à terre, roi de l’esbroufe, crée des situations cocasses. Il y a toute une galerie de personnages secondaires soignés et drôles qui allègent par l’humour le ton du bouquin car le fond est vraiment sombre.

Paul Murray décrit ce monde qui décide de nos vies en brassant des millions, des milliards. On achète, on vend, on parie sur les succès ou les échecs avec un cynisme hallucinant. Toutes ces transactions sont coupées de la réalité, il n’y a pas un billet dans cette banque. C’est un jeu, avec bluff et triche, un jeu de massacre où quelques-uns s’amusent mais où bien des gens sont fauchés. Le produit ultime, inépuisable des profits, ce sont les pauvres. Le capitalisme sauvage en plein triomphe ! Les banquiers et les politiques, comme culs et chemises, font payer les pauvres pour les riches. Toute velléité de révolte est vite étouffée : on est trop pauvre et prêt à se vendre pour échapper à la misère, on veut aussi en croquer ou on se console dans une vie virtuelle plus intéressante. Ce système machiavélique s’impose partout, il gangrène jusqu’à l’art et la pensée, d’autres domaines vers où l’auteur pousse ses réflexions.

Heureusement, Paul Murray nous fait parfois sourire car le constat est réaliste et glaçant !

Un bon roman, vraiment intelligent.

Raccoon

SOMBRE VALLÉE de Thomas Willmann/Belfond

Traduction : Pierre Deshusses.

Avec « Sombre vallée » paru en 2010 en Allemagne Thomas Willmann journaliste culturel, spécialisé en musicologie signait son premier et seul roman à ce jour. L’histoire a été adaptée au cinéma en 2014 par Andreas Prochaska mais le film n’est jamais sorti en France malgré une bonne moisson de Lola d’or récompensant les meilleurs films allemands. Je ne l’ai pas vu, donc je me garderai bien d’émettre un avis. En revanche, je ne pourrai taire mon amour pour ce roman époustouflant de classe. Si, déjà malheureux, vous aviez loupé « un ciel rouge le matin » de Paul Lynch, il y a deux, trois ans, ne ratez pas ce roman, assez similaire dans le style et dans la puissance dégagée par l’intrigue.

Si Nyctalopes ne vous déçoit pas trop souvent, si vous m’ accordez une quelconque confiance, foncez l’acheter lors de sa sortie le 4 afin de le savourer le lendemain, férié.

Ne lisez pas, non plus, la quatrième de couverture, contentez-vous de ce petit extrait:

« Quand l’étranger est arrivé sur sa mule un soir, les villageois se sont interrogés. Greider est-il vraiment peintre, comme il le prétend ? Ou est-il guidé par de plus sombres desseins ?
Et puis un mort, un fils du clan Brenner, les fermiers qui règnent en maîtres sur la communauté. Et bientôt la mort d’un autre fils. Et d’autres encore… »

« Sombre vallée », c’est tout d’abord un décor montagneux des Alpes allemandes du XIXème magnifiquement décrit par une plume talentueuse et très évocatrice et vous entraînant dès les premières pages vers une histoire qu’on imagine très rapidement noire tant le peu d’empressement des habitants de la haute vallée, discrète pour mieux cacher ses richesses et sûrement son horreur, est visible. Le premier tiers du roman est assez lent, on assiste à l’installation de Greider, le peintre, dans cette communauté qui lui est assez hostile surtout le clan Brenner qui semble commander dans le village. Cette première partie est très paisible, on découvre le décor, on est un peu dans le tableau « Le voyageur contemplant une mer de nuages » de Caspar David Friedrich.

Mais très rapidement, si vous suivez bien, vous allez découvrir des détails: une peinture dans une grange, un discours d’un notable extrêmement surprenant et choquant… quelques détails qui interpellent le lecteur qui ne sait rien alors de la quête de Greider le jeune étranger arrivé là avec sa mule et donc là, on est plus dans la veine du chef d’oeuvre de Peter Greenaway « meurtre dans un jardin anglais » où un artiste, par son travail de représentation et d’observation fine découvre les anomalies, les incohérences, les non-dits d’un environnement humain d’apparence si lisse et inoffensif malgré sa rudesse. Et même si les œuvres diffèrent dans les époques comme les supports, elles sont toutes animées du même immense talent de suggestion, du même sens divin du détail.

Et puis soudain, on voyage à travers l’Amérique à bord d’une diligence en compagnie d’un garçon de treize ans et de sa mère. Au gré des étapes, de relais en relais, des rencontres plaisantes et d’autres moins et une remarquable avec Holden, un juge qui voyage un temps en leur compagnie et initie l’enfant au tir à la carabine Winchester  avant de vivre en leur compagnie une tragédie. Par ce personnage du juge, bel hommage au Cormac McCarthy de « Méridien de sang » Thomas Willmann dépeint l’ambigüité dans la personnalité du jeune juge Holden, personnage affable, charmeur mais chez qui se cache une sourde violence qu’il a parfois du mal à dissimuler.

C’est ici que sont dévoilées les premières clés de l’énigme avant un retour empli de frustration pour les Alpes où, pour la première fois de l’histoire, va résonner le glas, lançant ce que l’on pourrait appeler un « western bretzel » mais sans une once mépris de ma part, juste une image pour mieux situer cette partie proche de l’univers de Sergio Leone.

Il y aura d’autres flash-backs situés vingt plus tôt où seront racontées la mégalomanie, la barbarie, l’asservissement, le sacrifice, le meurtre et qui expliqueront la présence, tout sauf fortuite, de Greider et annonceront deux cents pages ahurissantes, une tourmente de violence physique et morale, parfois modérée par des touches d’humanité, de tendresse, d’amour et qui guideront le lecteur vers  l’inévitable règlement de compte final génial et terrible à nouveau servi par un style magnifique.

Intelligemment violent et violemment intelligent.

Wollanup.

PS: Un immense merci à la fée Diane des éditions Belfond pour ce beau cadeau.

L’ ENFANT DANS LA TAMISE de Richard Hoskins/Belfond

« Le 21 septembre 2001, le torse d’un jeune garçon noir est retrouvé dans la Tamise. Certaines mutilations sur son corps donnent à penser qu’il pourrait s’agir d’un crime rituel.

Scotland Yard décide de faire appel à Richard Hoskins, professeur de théologie à l’université de Bath. Spécialiste des religions tribales d’Afrique, Richard a longtemps vécu au Congo avec son épouse Sue. Mais, alors que tous deux pensaient s’y établir définitivement, une tragédie avait précipité leur retour. »

Avant tout, attention ce livre est un document écrit par Richard Hoskins et non un roman et décrit l’enquête de la police anglaise comme la quête de vérité de Richard Hoskins, spécialiste des religions et lui-même profondément marqué par sa propre expérience dans l’ex Congo belge où lui et sa femme connaîtront un drame familial terrible raconté dans le livre.

Alors, on a toujours un peu peur de l’inconnu, de ce que l’on ne connait pas et à la lumière de ce que j’ai appris sur le Congo comme le Nigéria, il est certain que je n’y mettrai jamais les pieds tant la lecture de ce document est éprouvante et souvent synonyme de cauchemars que je n’aurais jamais imaginés. On entend souvent que l’Afrique est en train de crever dans l’indifférence générale des occidentaux et malheureusement c’est une triste réalité, complexe, contée par un auteur pourtant amoureux de ces régions où il était parti en coopération avec sa femme en 1986.

Ce témoignage de Hoskins sur dix ans d’une enquête qui à l’époque, dix jours après le 11 septembre de sinistre mémoire, avait choqué l’Angleterre stupéfaite que des pratiques liées à la sorcellerie puissent se dérouler sur son sol au XXIème siècle, est parfois particulièrement éprouvant. L’excellent « Lagos lady » parlait de meurtres rituels de façon explosive tout en mettant en évidence la condition de la femme, celui-ci montre l’enfer que peuvent vivre les enfants sous couvert de remédier à des maux parce que si le livre suit l’affaire proprement dite, on a le droit aussi au témoignage sur d’autres sévices et meurtres commis sur des enfants pour les « guérir ». Avec un vrai talent didactique, sans alourdir son propos et le suspense l’auteur nous explique ce coin d’Afrique, les maux qui le rongent, les meurtres rituels, les sacrifices humains et la survivance du cannibalisme et c’est un vrai choc.

« L’enfant dans la Tamise » se lit comme un thriller intelligent avec ce flot de renseignements, d’informations sur les rituels, les croyances, les comportements déviants non condamnés de gens ayant souvent pignon sur rue comme sur les superstitions obscures issues des centaines de religions qui fleurissent avec leur multitude de divinités. Le tableau dressé de la république démocratique du Congo comme du Nigéria fait frémir d’effroi.

Malgré quelque faiblesses lors de passages racontant des épisodes de la vie de la famille Hoskins en Angleterre, « l’enfant dans la Tamise » s’avère être un ouvrage très dur mais réellement stupéfiant par la somme et la teneur des connaissances apportées sur les meurtres rituels et les sacrifices humains pratiqués encore de nos jours par des Eglises revivalistes qui détournent des croyances religieuses africaines en abusant de la crédulité des plus démunis.

Wollanup.

 

Une chronique très complète par Sandrine de Tête de Lecture.

 

VIVANT, OU EST TA VICTOIRE ? de Steve Toltz chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

 

Steve Toltz dont le premier roman « Une partie du tout » a été finaliste pour deux prix prestigieux, signe ici son deuxième roman. Australien d’origine, il a vécu dans différents pays (Canada, France, Espagne) avant de s’établir à New York et a exercé des métiers variés : cameraman, agent de sécurité, responsable de télémarketing, détective privé… appliquant le conseil d’un de ses personnages de « Vivant, où est ta victoire ? » « Dès que vous aurez trouvé une voie de garage, vous vous y enfermerez. Quoi que vous fassiez, ne vous éparpillez pas, ne vous spécialisez pas ou ne maîtrisez pas quelque profession – une fois que vous serez « qualifié », vous ne vous en sortirez plus. »

« Aldo et Liam, deux amis, deux paumés, deux virtuoses du fiasco.
Aldo, inventeur insatiable de films de zombies made in Australia, de chewing-gums pour chiens, de vêtements de grossesse gothiques. Aldo, malchanceux perpétuel, phobique chronique, ami encombrant, amant lamentable. Aldo dont la vie semble guidée par une force qui le dépasse : l’échec.
Liam, ami indéfectible, flic cynique, écrivain raté, se détestant lui-même et détestant encore plus la société. Liam qui porte en lui, c’est certain, un chef-d’oeuvre. Et qui voit en l’existence même d’Aldo le matériau qui lui manquait.
Et Liam de se lancer un défi : devenir le biographe d’Aldo. Pour découvrir au passage que la cruauté humaine n’a guère de limites ; que Dieu rit de ses créatures ; et que nous créons de l’art parce que, être vivant, c’est être l’otage de ravisseurs silencieux dont nous ne pouvons même pas deviner les revendications.
 »

Dans ce livre, Steve Toltz, nous entraîne dans un univers très sombre. La vie n’est pas rose pour nos deux héros confrontés à la mort dès l’enfance, ils ont tous deux perdu une sœur. Ils ont une vision très noire du monde et un grand espoir chacun, une quête éperdue de réussite : dans la richesse qui les mettrait lui et les siens définitivement à l’abri pour Aldo, dans l’aboutissement de ses velléités artistiques et l’écriture de son grand roman pour Liam. En les confrontant aux difficultés, aux échecs, et pas qu’un peu, Steve Toltz nous livre une vision terrible de la condition humaine.

Il y a chez lui une critique violente de notre société et de notre mode de vie mais il va encore plus loin et touche à l’universel, en s’attaquant tout simplement aux questions les plus basiques et les plus essentielles : qui sommes-nous ? Pourquoi ?…  Il traite nos angoisses les plus primaires : la souffrance, le deuil, la solitude… de ce que nous sommes prêts à croire ou à faire pour les ignorer, de l’amour qui peut apaiser la souffrance. Et cela avec une verve et un humour ravageur qui font éclater de rire en lisant les pires horreurs.

Car la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour Liam et Aldo, loin de là ! Surtout pour ce dernier qui accumule tellement d’échecs qu’il n’en peut plus et tente plusieurs fois de se suicider, mais l’échec lui colle tellement à la peau qu’il rate même ses suicides. Et le spectacle de ses gesticulations, celles d’un homme qui se noie, est tel qu’Aldo devient la « muse » d’artistes en devenir (encore des portraits forts et cruels !). Il finit par être confronté à ses pires terreurs : la prison et l’hôpital, paralysé. Il y a là des pages criantes de vérité quand on sait que Steve Toltz a lui-même été paralysé pendant des mois avec beaucoup d’incertitude sur le pronostic.

Le roman est peaufiné à l’extrême.  C’est peu de dire que Steve Toltz écrit bien ! Les phrases sont précises, bien balancées, elles font toujours mouche et font passer outre que parfois les idées se répètent un peu. Liam et Aldo sont tour à tour narrateurs et livrent sans pudeur leurs pensées qui sonnent si juste. On a également le droit à une déposition chez les flics ahurissante, à un dialogue avec Dieu (oui, oui, lui-même !), à des poésies…

On se régale de cette variété de styles et on accepte de se coltiner toute cette noirceur car on y est entraîné de manière brillante, intelligente et drôle. L’humour, la « politesse du désespoir », est ici cruel mais il évite de fondre en larmes et permet de faire face au chaos absurde qu’est la vie.

Un roman brillant, très noir.

Raccoon

DES PETITES FILLES MODELES… de Romain Slocombe chez Belfond

Belfond dans sa collection remake propose aux auteurs de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d’en faire le remake. Tout est permis, pourvu que le souvenir de l’original ne soit jamais perdu. Ici c’est Romain Slocombe qui s’y colle. Auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe… il revisite ici « Les petites filles modèles » de la Comtesse de Ségur, classique s’il en est de la littérature enfantine et le fait basculer dans son univers.

 
« En 1858, la Comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au coeur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d’enfants bien nés saisis au moment où ils s’interrogent sur le bien et le mal, tableaux d’un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être « modèles » en vertu d’un idéal de comportement. Mais l’atteindre n’est pas si simple ! Et l’on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la Comtesse de Ségur, les bourgeons de l’ambigüité.»

 
Slocombe réussit à merveille à redonner le ton de la comtesse de Ségur qui s’adresse à ses jeunes lecteurs pour les édifier et leur inculquer les notions de bien, de mal, de convenances.
On retrouve Mme de Rosbourg, jeune veuve très comme il faut qui éduque sa fille selon des principes hautement chrétiens et très stricts, agrémentés d’un sentiment de supériorité de classe, inculqués pour garder cette société très bourgeoise en eau calme. Dès le début, ça gite un peu : Mme de Rosbourg, si distinguée est kleptomane et fait même un petit séjour à l’asile pour cela.
Marguerite, la douce et sage petite fille s’approche de la puberté dans l’ignorance totale des changements qui vont survenir. Éduquée par les curés dans le mépris de tout ce qui touche au corps et surtout au corps féminin, évidemment ses premières règles la rendent malade et voilà la mère et la fille parties prendre les eaux dans les Pyrénées. Arrivées en pays cathare, elles ont un accident de voiture non loin du château de Mme de Fleurville, veuve elle aussi qui vit avec ses deux filles Madeleine et Camille… Marguerite et sa mère, blessée, sont recueillies chez les Fleurville le temps que la maman guérisse…
L’accident !!! Il permet à Slocombe de rejoindre l’univers  du « medical art » de ses photos, il s’en donne à cœur joie et on retrouve Mme de Rosbourg dans les positions de ses modèles qui nuisent certes à sa pudeur mais réjouissent le lecteur tout en amenant le récit vers des eaux un peu plus troubles et sensuelles.

 

 

Yoko on hospital bed with multiple fractures, Romain Slocombe, 1993.

 

Nous voilà avec les personnages réunis ! Manque Sophie, morte depuis quelques temps, petit écart qu’on comprendra par la suite. Le scénario est fidèle : on joue aux poupées (elles sont blessées, bandées bien entendu), on va vivre ensemble, on se perd dans la forêt, il y a bien le boucher Hurel, un chien enragé…
Romain Slocombe nous plonge dans l’état d’esprit de l’époque, on ressent le poids de la chape morale avec les pensées de Marguerite, pieuse jeune fille. Puis par petites touches, le récit bascule un peu plus : Madeleine et Camille sont un peu plus délurées qu’il n’y paraît, un peu plus libres, la façade de principes se craquelle et Marguerite se laisse aller à quelques plaisirs, quelques émois dont elle se punit bien. On est encore dans le réel, comprenant comment tous ces principes ont pu mortifier les femmes et les dégâts qu’ils ont pu provoquer dans les psychismes.
Et le roman bascule encore. Tout en gardant ce ton bien élevé qui sied aux gens de bonne compagnie, on garde les particules, mais c’est le marquis de Sade qui est évoqué, et le récit dérive vers la perversion, les abus, le crime… et ce n’est pas fini ! Une autre invitée de marque, la comtesse sanglante, Elisabeth Bathory s’invite dans l’histoire apportant la touche finale d’horreur fantastique…
Marguerite et sa mère, puisque le récit est centré sur elles, vont affronter de fortes tempêtes!!!
Un excellent roman en exercice de style, c’est jouissif de voir ce récit si sage sombrer lentement dans le noir, l’horreur et le sang !
Raccoon

LE POUVOIR DU CHIEN, Thomas Savage chez Belfond

Traduction : Pierre Furlan.

Thomas Savage (1915-2003) est un écrivain américain qui est longtemps resté méconnu du grand public malgré un succès critique et de nombreux prix. Il a grandi dans un ranch dans le Montana puis il a fait ses études et a fini par vivre dans l’est des Etats-Unis. « Le pouvoir du chien », publié en 1967, a permis à Thomas Savage de rentrer dans la cour des grands écrivains américains lors de sa redécouverte. Belfond l’a publié en France en 2002 et le ressort dans la collection vintage, spécialisée dans la réédition de grands noms. C’est tant mieux car je l’avais loupé à l’époque !

« En évoquant la lente dégradation des relations entre deux frères, que vient troubler l’arrivée d’une femme, Thomas Savage signe un huis clos d’une rare intensité psychologique, un western littéraire d’avant-garde qui scandalisa la critique lors de sa sortie en 1967 pour avoir porté atteinte au mythe du rude et viril cow-boy de l’Ouest.
Inexplicablement resté dans les limbes de l’édition pendant de longues décennies, redécouvert à la fin des années 1990, Le Pouvoir du chien est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature américaine du xxe siècle. »

A la lecture du livre, on comprend bien que ce roman n’ait pas eu de succès en 1967. Les thèmes traités sont bien trop modernes et iconoclastes. Ils écornent le mythe du cowboy viril protecteur de la veuve et de l’orphelin. L’homosexualité est encore un tabou à l’époque et inenvisageable sur ces terres de cowboys : des hommes, des vrais !

Le décor est planté magnifiquement. C’est bien un récit de l’Ouest et Thomas Savage qui y a grandi décrit parfaitement les paysages du Montana : le froid de l’hiver, les orages, les montagnes, les grands espaces… La nature qui fascine, domine et impose le respect, est très présente, comme souvent dans la littérature américaine, mais on ne s’en lasse pas! Ici, pas de visions fantasmées, c’est écrit de manière plus réaliste que romantique. Savage connaît son sujet et on découvre le travail du bétail, la vie rythmée par les saisons, les rassemblements des troupeaux, les foires, les saloons, les putes… Le western dans toute sa splendeur !

Thomas Savage a un talent particulier pour brosser des portraits extraordinairement vivants : de ses protagonistes principaux bien sûr, sombres et magnifiques, mais même des personnages les plus satellitaires, quelques lignes lui suffisent ! Ils s’intègrent parfaitement à l’histoire et les relations entre tous dévoilent des pans entiers de l’histoire de ce territoire : le sort des Indiens emmenés et parqués dans des réserves, celui des prostituées, l’antagonisme entre les éleveurs et les cultivateurs qui posent les fameux barbelés sur la prairie mais n’ont pas accès aux points d’eau pour irriguer… Tout un monde franchement cruel où il ne fait pas bon être faible ou différent !
Rien qu’avec ça, on avait de quoi avoir un bon roman ! Mais c’est encore plus et encore mieux !

On est en 1925, tout change : de nouvelles fortunes ont émergé de la guerre et de l’industrialisation, les premières voitures ont débarqué, le cinéma véhicule déjà le mythe du cowboy auquel essaient de se conformer les vrais cowboys du ranch sous le regard acéré et nostalgique de Phil, un des personnages de cette histoire. Cowboy macho, brutal, brillant et méprisant envers tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs et son mode de vie : Indiens, Juifs, « chochottes »… Il vit avec son frère Georges beaucoup moins flamboyant, effacé presque terne. Phil domine la vie du ranch : charismatique, il mène et entraîne sans difficulté tous ceux qui le côtoient par la fascination et la crainte. Quand Georges épouse Rose, veuve d’un médecin pied-tendre (et au cœur tendre) dont le fils, un peu bizarre est parfois la cible de la meute des gamins ordinaires, Phil ne le supporte pas et va faire vivre un enfer à la jeune femme… Il est prêt à tout pour retrouver sa vie d’antan, une vie où il chevauchait librement sur les terres indemnes de toute clôture en compagnie du célèbre Bronco Henry…

Je ne peux rien dire de plus de peur de dévoiler des ressorts de l’intrigue, mais là on a le droit à un thriller psychologique de toute beauté, une analyse fine avec tous les ingrédients de la tragédie classique : jalousie, honneur, vengeance, amour, désir, haine… et tout l’éventail de ce que les dogmes et l’intolérance peuvent provoquer comme souffrances…
La tension monte : on sait que ça ne peut que mal finir et … effectivement ! Mais comment ? Ne comptez pas sur moi pour vous le dire !

Un chef d’œuvre, à la fois moderne, classique et atypique.

Raccoon

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