L’aérodrome F67 des Forces armées suédoises en Laponie. La seule base à des centaines de kilomètres à la ronde, la plus au nord du pays, la plus proche des frontières norvégienne, finlandaise et soviétique. Dans la toundra, « un paysage des premières heures du monde », « une nature sauvage et désolée, harassée par la dureté du climat. »

Un aérodrome sur lequel le capitaine Stig Blumfors pose son Junkers F 13, le premier septembre 1939, avec une enveloppe cachetée annonçant que « L’aérodrome F67 vient de passer sous l’autorité des services de renseignement et d’être mis au secret. »

Et ce même aérodrome, devenu en 2023, terrain d’exercice en milieu enneigé et froid, pour une centaine de parachutistes français sous les ordres du capitaine Guy Puech et sous l’autorité de la capitaine suédoise Maria-Pia Tedelius.
« En l’espace d’une rencontre avec une vieille Sami et le temps d’un trajet à travers la toundra », les deux officiers vont être transportés dans une autre dimension avec la découverte de trois carnets rédigés dès 1939 par Sig Blumfors …
« Ils avaient quitté quelques heures plus tôt un terrain d’exercice. Ils revenaient sur une scène de crime. » Celui d’un pilote français assassiné, là, au même endroit.
Puech et Tedelius vont s’attacher à Stig Blumfors, à Brihta, la jolie cuisinière Sami amoureuse de Vivarès, le lieutenant assassiné. Crime passionnel ? Espionnage ? À travers les carnets de Blumfors, passé et présent se répondent jusqu’à parfois se confondre et faire surgir de nombreux rebondissements.
Puech et Tedelius vont aussi faire le triste constat que « tout semble recommencer comme avant » :

-Il y a quatre-vingts ans, la Finlande et la Norvège laissées seules face à la guerre, au nom de la neutralité suédoise. Une neutralité de façade avec le soutien caché à l’industrie de réarmement allemande, les trains de minerai de fer se déversant dans les navires belligérants, les transports de troupes allemandes à travers le pays, des stocks d’or confisqués et cachés sur cet aérodrome placé au secret…

-Et aujourd’hui, des compromis d’une autre nature, « un marchandage ignoble » : les Kurdes extradés vers la Turquie pour obtenir le feu vert d’Ankara à l’entrée de la Suède dans l’OTAN…

« Maria-Pia regardait les manifestants scander leurs slogans anti OTAN. – Ils me font penser un peu à mes parents, à idéaliser la période de neutralité pendant la guerre, à refuser de voir que c’était une fable, comme l’image d’une Suède idyllique qui se croit toujours tournée vers le monde alors qu’elle se recroqueville. »

La narration épouse le rythme de la toundra. Elle pourra sembler lente à certains lecteurs ; elle est surtout d’une remarquable maîtrise…Olivier Truc a le souci d’écrire à partir d’une réalité géographique, historique et culturelle très documentée.

Il vit en Suède depuis plus de trente ans, il est correspondant de presse à Stockholm mais Base Toundra n’est pas un règlement de comptes avec la Suède ! Avec une lucidité presque mélancolique, Olivier Truc ausculte une identité nationale et interroge la manière dont un pays construit sa mémoire collective : sur des silences, des compromis et parfois des reniements.

Soaz.

Chez Nyctalopes : La montagne rouge, Les chiens de Pasvik.