Chroniques noires et partisanes

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BUNGALOW d’Antoine Philias / Editions Asphalte.

La question se pose. Antoine Philias est-il écrivain ou ethnologue ? Après nous avoir décrypté les codes d’une zone commerciale achalandée pour les bien nommés chalands (Plexiglas, chez Asphalte en 2023), voire nous expliquer ensuite les affres de la liberté retrouvée par une horde de wallabys en Île-de-France (Walabi chez le même éditeur en 2025), le voici dérivant jusqu’au bord de mer, là où chacun change de bord pour quelques semaines de congés chèrement payées, là où déborde de tous les bords la France du Tour de la même France et celle de l’apéro sous une tonnelle d’un Bungalow côtier. À bord, moussaillons !
Antoine et son Elliot fétiche, quant à eux, ne virent pas de bord. Leur goguenarde et tristounette Société du spectacle humain reste conforme à celle annoncée de longue date par un autre Guy, « de bord ». On les retrouve donc en terrasse, l’été, plage de la Parée, Brétignolles-sur-Mer, Vendée DC. Le décor est avenant. Les personnages secondaires ne le sont pas moins : tous taillés pour la Série B, comme bord, bedonnant ou Bidochon. Notons en passant que Bungalow excelle dans l’art de la belle digression. Le fil conducteur et l’histoire épinière importent peu finalement. Elliot rencontre Sacha. Romane meets Camille, puis Alba. Le festival musical Rock’n’Beer succède à celui de la 7ème Vague. De la digue de la Sauzaie à celle du Marais Girard, l’Atlantique sourit de tous ses ressacs dentelés. La frange la plus franchouillarde du panel digère mieux les merguez de son barbecue que la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Mais ce n’est pas pire qu’ailleurs. Tout va bien : le soleil brille, brille, brille, entonnent en cœur les rescapés du Pont de la rivière Kwaï et ceux du pont du 14 juillet. Raccourci facile du coup, pour évoquer le présent feu d’artifice mené par un Antoine Philias en grande forme. Pas sûr que son camping fasse autant d’émules que celui de Fabien Onteniente et Franck Dubosc. Mais nos esprits chafouins trouveront matière à y paresser, à y observer derrière des verres fumés la danse des canards, la danse des paons ou celle du ventre, dilaté à la bière, aux coquillages et crustacés. Là où « sur la plage abandonnée » effeuillage et embrassés « déplorent chaque perte de l’été ». Et on pourrait continuer ainsi à en faire des tonnes…
On se laissera juste bercer par des températures clémentes et des formules amènes. Les pastels d’Antoine Philias ne s’autorisent aucune caricature. Jamais le trait n’est grossi ou grossier. Les estivants en prennent certes pour leur grade, mais sans morfler plus que de raison. Après tout, ils y ont bien droit à ces vacances, obtenues dans la lutte et le sang par leurs aïeuls, sur ce bout de littoral accueillant, équidistant de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et des Sables d’Olonne. Familles recomposées, retraités décomposés : laissons-les en paix, servis comme des pachas, par une jeune génération narquoise qui, elle, combine gentiment jobs d’été et amours du même nom. Entre deux vacations, eux aussi profitent. Saisonnier au tabac du coin, Elliot est l’un de ces valets consentants. Et c’est là, entre consentement et abandon qu’il laissera quelques plumes, sans pour autant se départir de son éternel laid-back mood.
Les jours passent, les aoûtiens se surpassent, la rentrée menace, le décor délasse, nos sourires s’y prélassent… Elliot angoisse, un peu quand même, à l’idée de perdre le beau Sacha, de perdre son temps, de perdre dans les rétros les dernières bribes d’une jeunesse déjà consumée.

JLM

PLEXIGLAS d’Antoine Philias / Asphalte

Cholet, Maine-et-Loire. Elliot, bientôt trente ans, revient chercher du travail dans la ville de son enfance et s’installe en périphérie, dans la maison vide de son grand-père. Lulu, bientôt soixante ans, est employée de caisse chez Carrefour. Ils vont se lier d’amitié.

La rentrée littéraire se passe aussi du côté de chez Asphalte. Entre autres sorties, voici Plexiglas, le nouveau roman de l’écrivain Antoine Philias, à qui l’on doit déjà Home Sweet Home (2019, L’école des loisirs) coécrit avec Alice Zeniter, ainsi que Stéréo publié en 2021 (Les équateurs).

Bienvenue à Cholet, ville comme il y en a tant en France, avec sa zone commerciale et ses gens qui la font vivre. Nous sommes en 2020, une année qui débute de façon plus ou moins ordinaire mais qui sera finalement bien singulière avec l’arrivée de la Covid. C’est dans ce contexte qu’une amitié nouvelle bourgeonne entre deux êtres. Il y a tout d’abord Elliot, blessé sur une manifestation contre la réforme des retraites, qui revient en terre natale, au chômage, homosexuel en quête de sa future moitié mais pour l’instant très seul, hantant la maison vide de son grand-père au crépuscule de sa vie. Et il y a Lulu, caissière chez Carrefour, dont le mari n’est plus de ce monde et dont le fils a quitté le nid familial pour gagner Paris, qui tente tant bien que mal de rester alerte aux maux qui traversent notre société, et qui se retrouve en première ligne au travail alors que le monde se confine. Elle aussi est en proie à une certaine solitude mais garde le cap.

Sur une durée d’un an, rythmée par les discours de Macron et les opérations commerciales de Carrefour, on assiste au rapprochement de Lulu et Elliot dans un monde qui ne tourne plus rond et auquel ils ne pourront malheureusement rien changer. Autour d’eux gravite tout un microcosme fait, pour beaucoup, de petites gens avec leurs galères et leurs opinions qui évoluent tous dans la même société consumériste. Une galerie de personnages, de travailleuses et travailleurs généralement au bas de l’échelle sociale, qui cumulent désillusions et déceptions dans un marasme politique, local comme national, où se révèlent des idées et idéaux contrastés. 

Dans une intimité bienveillante et réaliste, avec tendresse et non sans humour, Antoine Philias nous raconte la France du quotidien, du point de vue de ceux que l’on oublie souvent. Ici point de grande histoire, d’intrigue folle ou que sais-je, mais un instantané de notre monde qui brille avant tout par sa véracité. On voit défiler les absurdités du quotidien autant que les moments plus lumineux.

Ecrit dans une langue très orale, sur un ton un poil caustique, Plexiglas est un roman honnête et concret. Antoine Philias nous immerge avec justesse dans la réalité des classes populaires françaises. Un peu comme si Gustave Kervern et Benoît Delépine avaient fait un livre plutôt qu’un film.  

Brother Jo.

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