Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 50 of 80)

LE POIDS DU MONDE de David Joy / Editions Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

“Là où les lumières se perdent”, premier roman de david Joy avait été une très bonne surprise en 2016 et l’homme lors de ses interventions lors du festival America à Vincennes avait gagné rapidement la sympathie de tous, passionné et un peu habité, rien de tiède dans tous les cas. Parfait original, David Joy nous avait offert à cette époque un entretien de grande qualité.

“Là où les lumières se perdent” participait au grand rush de ces dernières années de romans noirs ou polars chez les bouseux ricains, surtout chez les plus tarés, qu’on nomme “rural noir” ou appalachien (qui fait plus classe) aux fins de lui donner des lettres de noblesse ou pour bien vous faire comprendre que vous aurez le cocktail habituel de flingues, de gros cons, de femmes battues, d’histoires misérables, de bastons, fusillades et outrances et une partie d’humanité, de compassion selon les livraisons, avec toujours comme reine de la fête l’inévitable meth, grande corruptrice qui rend furieux et parfaitement imprévisibles les tarés oligophrènes que l’on rencontre dans tous ces romans. Alors, au bout d’un moment le “rural noir”, ça va bien, ça tourne un peu en rond au niveau des intrigues qui sont dynamisées trop facilement par les actes des dégénérés quand ils sont sous acide.

Et puis, il y en a certains qui se distinguent, qui ont le petit truc qui émeut ainsi qu’une plume qui est capable de faire ressentir un peu de grandeur, de chaleur, d’humanité au milieu du cloaque, du carnage, de la misère. Et tout comme Benjamin Whitmer qui me vient de suite à l’esprit en illustration, David Joy sait lui écrire des très bons “country noir”  et pourtant…

Et pourtant “Le poids du monde”, je l’ai déjà lu précédemment et à de nombreuses reprises, je l’ai même déjà lu écrit il y a deux ans par David Joy. Choisissant donc de rester en terrain connu et sur une thématique déjà parfaitement évoquée , Joy écrit une nouvelle histoire de jeunes adultes en difficulté dans le comté de Jackson en Caroline du Nord avec trafic de meth et avec encore un côté œdipien bien ancré même si c’est par transfert…Du déjà vu donc mais c’est sans compter sans la puissance de la plume de l’auteur, sa propension à créer de l’empathie pour des personnages forts dans leur vie, dans leur complexité, dans leurs désirs d’une vie un peu moins moche. Le regard fraternel envers les paumés et ceux-là, au nombre de trois sont vraiment des damnés de la terre, est constamment apparent dans la narration exemplaire de David Joy.

Extrait de l’entretien de septembre 2016:

« Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé. »

Aiden, à douze ans, a vu son père abattre sa mère avant de retourner son arme contre lui. Thad Boom a caché et hébergé son pote dans la caravane isolée dans laquelle il vit au fond de la propriété de son beau-père, triste sire passant sa vie à picoler et à battre sa femme. April, la quarantaine, est la mère de Thad, fruit d’une grossesse non désirée. Elle n’a jamais aimé son fils, s’en veut mais chaque jour, il lui rappelle sa jeunesse volée,  l’abandon par sa famille, l’humiliation, ses années de souffrance. Pendant l’absence de Thad, au combat en Afghanistan dont il reviendra bien déglingué, son alcoolo de mari enfin mort, April est devenue l’amante d’ Aiden. Du pur « white trash » et ce n’est que le début.

En l’absence de boulot pour eux, Aiden et Thad vivotent de petits vols minables et se défoncent.Et puis, cadeau des dieux, à la mort accidentelle et particulièrement nulle de leur dealer sous leurs yeux, les deux compères se retrouvent avec une quantité de came à revendre, une quantité modeste mais difficile à fourguer dans leur coin de miséreux. Commence alors une lente et longue descente aux enfers pour les trois, hélas bien désunis et démunis au moment d’affronter un cauchemar qu’ils ont eux-même convoqué.

Et dès les premières lignes, on cogne, on flingue, on gueule , on baise, ça pue le mauvais alcool, la came pourrie, les nanas barges, la sueur, le tableau accablant de la misère ordinaire … Roman violent, “ Le poids du monde” est mû par un tempo impeccable, pas de temps mots. Violence des actes dictés par la came, plongée sidérante dans la Cour des Miracles des tweakers  mais aussi dureté du propos, de l’histoire…des montagnes de Caroline de tristesse, d’injustice dégueulasse et la certitude que Dieu invoqué à un moment ne fera rien pour vous. Le seul cadeau céleste ici , c’est cette nature omniprésente que décrit souvent de bien belle manière David Joy, amoureux de sa région.

Roman particulièrement dur, désespéré, triste,  “Le poids du monde” est une belle tragédie américaine, une illustration de l’âpreté de l’existence, un peu à la “ Sinaloa cowboys” de Bruce Springsteen”.

Malheureux comme les pierres.

Wollanup.

PS: Côté zik, c’est également du bonheur avec du Jason Isbell et du Drive-by-Truckers, références musicales très logiques.

 

DANS LA CAGE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Janique Jouin.

“Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd’hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d’Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts. Aussi Daniel accepte-t-il de se mettre au service de Clayton, un caïd de seconde zone qu’il a connu dans son enfance, le temps de se renflouer. Mais vite écœuré par la violence de ce milieu, il décide de s’affranchir et de remonter sur le ring.”

La cage, c’est l’espace dévolu aux combats de free fight et comme le roman parle beaucoup de boxe tout est empreint de testostérone et d’adrénaline, parfait exemple littéraire de la célèbre déclaration de Churchill durant le blitz londonien “blood, sweat and tears” mais ce n’est pas dans cette zone de douleur sportive que l’on ressent le plus la souffrance de Daniel et de sa famille.

Roman de la précarité, version canadienne, “Dans la cage” narre avant tout le combat d’un homme pour arriver à faire vivre sa famille décemment. Ces mauvais choix dictés par l’urgence se retourneront évidemment contre lui, nul ne peut jouer avec le feu impunément. Alternant les chapitres familiaux intimistes et les épisodes violents, le roman offre un rythme abouti tout en donnant la certitude que le KO final sera funeste.

Du  roman noir sociétal sans aucun doute mais finalement pas encore aussi percutant que Craig Davidson de “Cataract City” avec qui il partage la nationalité et les romans parlant de boxe. On pourrait plutôt voir ici une version sanglante et violente des romans de Willy Vlautin. La dimension humaine est très bien ancrée tant dans la lutte pour s’en sortir, le désir d’arriver à un mieux tout simple que dans l’acharnement à faire le mal.

Premier roman de Kevin Hardcastele, “Dans la cage” est l’augure de romans séduisants à venir.

Dans les cordes.

Clete.

LE ROMAN DE JEANNE de Lidia Yuknavitch / Denoël.

Une couverture magnifique, l’adaptation dans un futur proche de la vie d’un personnage historique français que j’ai toujours trouvé très intriguant, il n’en faut parfois pas beaucoup plus pour quitter son petit univers et rejoindre des espaces qui vont sont inconnus et parfois aussi de le regretter amèrement.

Encensé par les plus grands médias aux USA, “Le roman de Jeanne” arrive chez nous en cette fin d’été précédé de la bonne réputation de son auteure Lidia Yuknavitch dont les ouvrages souvent autobiographiques comme “ la mécanique des fluides” ont montré la puissance et la dureté de sa plume. Ici, changement total de genre et de thème, quoique, on entre  dans la si à la mode dystopie, le roman post-apocalyptique, la SF du chaos à venir.

Certains y ont vu une diatribe contre Trump comme la série “the handmaid’s  tale” tirée d’un roman de Margaret Atwood publié en 1985 mais le roman a été écrit sous Obama… Certains y ont vu aussi un roman féministe que la fin de l’histoire contredit totalement. C’est vrai que l’héroïne que certains survivants attendent, espèrent pour mener le combat, c’est la réincarnation de Jeanne d’ Arc, l’icône recréée par l’ Histoire et les cathos. Jeanne d’Arc, le sabre et le goupillon, symbole fort et très différent selon les types de populations qui se l’accaparent reste quand même un des grands personnages de l’Histoire, occidentale tout au moins.

Destin extraordinaire d’une petite bergère lorraine en ligne directe avec la vierge Marie qui lui dit d’aller bouter les Anglois hors de France. Et ce qu’elle fait direct, quittant veaux, vaches, cochons et sa famille pour devenir chef des armées du royaume de France. Les cathos en ont fait une sainte… une jeune fille qui a passé sa toute petite vie à tuer, étriper, amputer et qui avait comme fidèle compagnon d’armes le sinistre Gilles de Rais violeur et tueur d’enfants sur ses loisirs, quand il n’était pas occupé aux mêmes boucheries que Jeanne. Ils ont des héros très sympathiques chez les cathos. Je vais revenir à mon sujet car je risque de déraper sur leurs serviteurs de la région de Philadelphie qui aiment aussi beaucoup les enfants. Ah cette histoire de la vierge et de Jeanne, vous imaginez un peu la même chose de nos jours: une petite nana Rmiste qui va voir le président pour lui dire que la vierge lui est apparue à Pôle emploi lui demandant de virer les Qataris et les Saoudiens de France? Même monsieur Macron, élevé chez les Jésuites, les soldats de Dieu, il ne la croit pas. De plus, il ne comprendrait mais alors jamais que Marie ne soit pas adressée à lui, d’abord, quand même.                                                                 

Mais comme disait Jeanne, revenons à nos moutons.

“Anéantie par les excès de l’humanité et des guerres interminables, la Terre n’est plus que cendres et désolation. Seuls les plus riches survivent, forcés de s’adapter à des conditions apocalyptiques. Leurs corps se sont transformés, albinos, stériles, les survivants se voient désormais contraints de mourir le jour de leurs cinquante ans. Tous vivent dans la peur, sous le joug du sanguinaire Jean de Men.
Christine Pizan a quarante-neuf ans. La date fatidique approche . Rebelle, artiste, elle adule le souvenir d’une héroïne, Jeanne, prétendument morte sur le bûcher. Jeanne serait la dernière à avoir osé s’opposer au tyran. En bravant les interdits et en racontant l’histoire de Jeanne, Christine parviendra-t-elle à faire sonner l’heure de la rébellion?”

C’est, isolés dans le CIEL, une base en orbite autour de la Terre que les derniers résistants au tyran vont mener cette lutte. “le roman de Jeanne » est un roman de SF montrant une fois de plus ce qui peut arriver à l’humanité, ce qui va arriver à l’humanité, espèce, elle-aussi, vouée à l’extinction ce que la plupart des scientifiques s’accordent aujourd’hui à dire tout en pointant les dérives des pouvoirs, l’embrigadement, la psychologie des foules, l’autocratie, les discours fallacieux… des trucs bien contemporains, actuels, pas de la SF, quoi.

Le Roman de Jeanne est, c’est certain, un roman engagé, de la littérature de combat qui revendique, qui hurle parfois dans sa dureté, une révolte contre la folie de l’humanité. On assiste à la lutte ultime avant la fin de tout espoir tandis que peu visible mais présent dans un monde bien triste et totalement concentrationnaire subsiste sous des formes nouvelles mais terriblement sclérosées l’amour, la tendresse. Lidia Yuknavitch écrit avec véhémence, puissamment, on sent la colère, la passion, un roman écrit visiblement avec les triples pour un résultat  abouti dans sa tension et surtout dans son message.

Cyberpunk armé.

Wollanup.

LA BELLE DE CASA de In Koli Jean Bofane / Actes Sud.

Si la belle de Cadix a des yeux de velours et vous invite à l’amour comme le dit la chanson, celle de Casa, par son regard de braise allume des incendies bien vains chez les hommes du quartier Derb Taliane. Les hommes la poursuivent de leurs assiduités plus ou moins innocentes et passionnées mais elle n’ en a cure concentrant son temps et son argent gagné dans des magouilles sur Internet et autres petits trafics à prodiguer des soins à sa mère malade et bien dérangée.

Mais un matin, Ichrak est retrouvée morte égorgée dans la rue…C’est son ami mais juste ami Sésé migrant en provenance du Congo et planté là en attendant l’aubaine pour passer la Méditerranée qui la découvre et qui sera le narrateur de cette histoire qui n’est que de très loin un “whobunit” même si le coupable sera connu à la fin.

Ni le thème, ni le lieu, ni la couverture n’auraient dû m’attirer mais dès les premières pages, on est emballé par le ton particulièrement réjouissant de l’auteur congolais résidant en Belgique et dont c’est ici le troisième roman à sortir chez Actes Sud. Il y a beaucoup de verve chez In Koli Jean Bofane, un ton endiablé , moqueur et tendre à la fois, lucide, agrémenté de considérations malicieuses sur Chergui, le vent capricieux, cause de bien des tourments des Casaouis.

Truffée de personnages principaux comme secondaires hauts en couleur, “La  belle de Casa” offre une splendide photographie d’un quartier et une belle chronique des gens qui vivent dans ce quartier délabré et victime de financiers voulant raser les bidonvilles pour ériger un quartier luxueux débarrassé des indigents et offrant le plus à une société moscopolite mais surtout argentée.

A la détresse de la pauvreté, s’ajoute la peine et la précarité des migrants venus de pays plus au sud, échoués là en attendant le grand voyage. Mais au lieu d’emprunter un discours lénifiant ou compatissant, l’auteur choisit un ton bonhomme, l’humour, seul antidote gratuit  au désespoir et à la misère. Au milieu de cette jungle qui survit, naît une amitié entre la Belle et Sésé lâché sur la côte un jour et pensant débarquer à Deauville.

Au coeur de cette belle photographie de Casablanca, l’auteur montre le racisme, le poids de la religion, la corruption politique et policière, la concupiscence mais aussi la générosité de gens qui n’ont rien, le système D. In Koli Jean Bofane possède la même tchache, le même bagout, la même faconde heureuse que l’auteur gabonais Janis Otsiemi proposant ainsi des dialogues et des portraits très réjouissants malgré la dureté de la situation.

“la belle de Casa” contient aussi plusieurs citations de Booba, l’un des guerriers « vigoureux » de l’aéroport d’Orly en août, dont est particulièrement friand un des flics locaux d’ un roman  particulièrement réjouissant et roboratif malgré ces drames si quotidiens et l’ horreur de la perte de la perle Ichrak.

Wollanup.

PS: Que vient faire Kéziah Jones sur la couverture ? Plus vendeur que Booba peut-être pour les lecteurs d’ Actes Sud?

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Traduction: Madame Hélène Fournier, rien que ça déjà !

Dan Chaon, auteur américain, déjà publié cinq fois par Francis Geffard chez Albin Michel revient cette année avec un roman encensé aux USA et qui devrait connaître pareil plébiscite ici, j’espère, tant il a la couleur des grands romans qu’on n’oublie pas.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire : la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

Dans un entretien accordé au quotidien le Monde en 2011, Dan Chaon déclarait à propos de son roman “cette vie ou une autre “:

         « Je voulais écrire un thriller, tout en même temps qu’ explorer les thèmes qui me tiennent à cœur. Pour moi, la plus inquiétante des questions reste : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? »

Huit ans après, Dan Chaon en est au même point de ses interrogations tout en tentant, enfin c’est ce qu’il prétend, malicieux, d’écrire à nouveau un thriller. Car en effet, le roman démarre comme un bon vieux polar avec deux intrigues criminelles. Dès les premières pages au son de Black Sabbath est racontée la tragédie des années 80 et le meurtre des parents de Dustin puis très vite le récit alterne avec le présent et une enquête officieuse sur un supposé serial killer avec, en fond sonore, le premier album de Modest Mouse, parfait pour illustrer le désarroi ambiant.

Puis, Dan Chaon passe à un tout autre genre de roman, très loin du factuel, même si bien sûr tout est étroitement lié et parfois de manière très fine, discrète, innocente, alors que rien n’est innocent chez Chaon, chaque détail parait millimétré. Partant de la rencontre entre Dustin et celle qui deviendra son épouse puis la mère de ses enfants, nous est racontée toute la vie de cet homme aujourd’hui complètement perdu par la mort de son épouse et l’innocence de son demi-frère qu’il a contribué à emprisonner et n’arrivant pas non plus à établir de liens avec ses deux fils ados. Dustin est Le personnage de cette histoire et Dan Chaon nous fait souvent voyager dans son cerveau, très loin…

Alors, “Une douce lueur de malveillance”, expression qui arrive tôt dans le roman comme un avertissement de la malice  de l’auteur qui brouille souvent les cartes, détournant, interrompant son propos, en repartant sur un autre sujet ou nous réexpédiant dans une autre époque tout en nous imposant parfois jusqu’ à la torture, une réflexion sur les actes de Dustin bien sûr mais aussi sur le ressenti, sur la vie de Rusty qui a passé 30 ans de sa vie derrière les barreaux alors qu’il était innocent. Dan Chaon est vraiment le maître du jeu et il impose son rythme de lecture nous harcelant, incitant à l’interrogation, créant le doute et par dessus tout un malaise bien tangible, omniprésent. Effarante narration. Dans un style qui ne brille pas particulièrement tout en s’avérant proche de l’exhaustivité, Chaon arrive à imposer questions, doutes, sentiments, remettant en cause les personnalités que le lecteur a pu bâtir partiellement au fur et à mesure de sa lecture.

La drogue, les médias, les légendes urbaines, la pensée mainstream, sont aussi citées, expliquées pour élargir la connaissance des deux affaires, montrant leur influence sur la perception d’un événement, sur la valeur d’un témoignage, sur la “vérité” qu’on peut bâtir, sur les souvenirs qu’on se crée, sur les moments qu’on veut oublier. Comment se crée notre conscience ? Quelle  est la part de l’inconscient ?

La citation de Lynda Barry: “L’avenir est immobile Le passé mouvant.”présente dans le roman est un judicieux résumé du périple dans l’inconscient individuel mais aussi collectif proposé magistralement par Dan Chaon aux lecteurs patients: le voyage est long, exigeant, périlleux, parfois fastidieux et imposant une totale immersion mais il vous porte très haut, très loin…

Vertigineux, trouble, dérangeant jusqu’au malaise, la grande classe !

Wollanup.

PS et NB: L’auteur sera présent au festival America à Vincennes lors du weekend du 20 au 23 septembre et participera à une rencontre animée par Christine Ferniot  de Télérama à la médiathèque d’ Alforville  le 19 septembre à 20 heures 30  ( 82 rue Marcel Bourdarias 94140 Alfortville tel 01 43 75 10 01 pour réserver)  . A ne pas rater, je pense.

MORONGA de Horacio Castellanos Moya / Métailié

Traduction: René Solis.

Après “la servante et le catcheur” et “le rêve du retour”, le Hondurien Horacio Castellanos Moya qui a passé son enfance et son adolescence au Salvador avant de s’exiler et qui est actuellement prof dans l’Iowa continue dans “Moronga” à creuser son sillon littéraire sur les conflits fratricides d’ Amérique centrale des années 80 et 90 et plus particulièrement sur l’histoire récente du Salvador.

« Moronga », c’est une espèce de boudin noir, de saucisse que l’on cuisine dans cette région du globe mais c’est aussi toutes les connotations sexuelles, les images qu’on peut y associer. Et vous pouvez oublier l’aspect culinaire du mot dans ce roman particulièrement réussi, comme les deux précédents, également très recommandables.

Dans “Moronga”, Castellanos Moya tisse son récit autour de deux personnages, deux histoires d’exilés aux USA, qui vont se suivre, n’ayant pas vraiment de lien autre que l’origine et bien sûr géographique puisque tous deux vivent et travaillent à Merlow City, ville bien ennuyeuse du Wisconsin. Les deux destinées  se rencontreront bien malencontreusement  à la fin du roman.

Écrites sur deux tons très différents, les deux destinées permettent d’évaluer le poids des souvenirs, de la tragédie vécue tout en montrant beaucoup des travers, des perversions sociales de l’american way of life avant la collision finale .

La première partie s’attache à José Zeledon, ancien guérillero exilé aux USA où il survit avec un job de chauffeur mais on sent bien que ses réflexes sont toujours vifs, qu’il ronge son frein. Ses quelques amis, vétérans de cette époque d’espoir et surtout de mort, l’aident à se tenir à flot dans un pays qui ne fait pas de cadeaux aux indigents, aux inutiles. Mais certains, y compris lui, ont franchi cette fine frontière entre le combat idéologique et la criminalité, c’est tellement simple avec une arme, tellement plus rémunérateur, dans un pays qui permet à chacun de se prendre pour un cowboy, d’instaurer sa propre justice… le ton est ici souvent mélancolique, proche des romans de Sepulveda sur les regrets des vétérans des guerres perdues, les drames revécus chaque nuit mais nul doute que José veut avancer et s’affranchir  des regrets, des remords, des rancœurs et autres rancunes.

Dans la seconde partie, sur un ton bien plus mordant, souvent très drôle, aux diatribes sévères contre les USA et le Salvador, rappelant le verbe acide et la truculence superbement roborative de l’auteur mexicain Enrique Serna, nous suivons le parcours chaotique d’Erasmo Aragon, prof fauché à Merlow City effectuant une recherche à Washington dans les affaires déclassifiées de la CIA sur un poète salvadorien soupçonné d’être une taupe des Ricains et abattu par les siens dans les années 90. Erasmo souffre de paranoïa et les situations dans lesquelles il va se mettre vont particulièrement éprouver son mental et ses intestins. Comme le garçon a l’imagination fertile et qu’il ne peut résister à un sourire féminin et encore moins à un joli minois ou une belle paire de jambes, il va se mettre dans des situations tragi-comiques en permettant à l’auteur d’ instiller son venin profondément et durablement.

Proche du polar, sans en être véritablement un, quoique… “Moronga” s’avère par contre être un roman noir de grande qualité racontant les décennies de violence aveugle en Amérique centrale, ses extensions criminelles vers les USA, trafics de came, essor des Maras tout en dévoilant les aspects très vilains d’une Amérique puritaine, procédurière et fliquant ses citoyens à l’échelle locale et d’une manière peut-être encore plus honteuse que les dérives organisées racontées par Edward Snowden.

De l’enchantement sur le désenchantement.

Wollanup.

ENTRETIEN AVEC PATRICK PECHEROT / HEVEL / Série Noire.

Véritablement épaté par « Une plaie ouverte » en 2015 puis par « Hevel » cette année, modestement, j’ai voulu en savoir en peu plus sur cet auteur au sommet de son art et trop peu visible dans les médias. Cet entretien réalisé avant le passage de Patrick Pécherot à « la grande librairie » n’a évidemment pas le même impact mais répond à une envie de rencontre avec un écrivain aux romans magistraux comme en parle si justement Télérama.

« Il préfère les ruelles aux avenues, les hommes seuls aux grandes causes nationales, le crépuscule au plein soleil. Patrick Pécherot s’est souvent promené sous les brouillards de la Butte, a traversé la guerre de 1914-18 et les années 30 du côté des anonymes et des révoltés…Et puis il y a l’écriture, comme un air mélancolique qu’on écoute entre chien et loup, à l’heure où surgissent les fantômes du passé, l’heure des brûlures d’estomac et des hommes qui s’essuient les yeux et écrasent leur dernier mégot avant de pousser la porte dans le froid cinglant. » Christine Ferniot, 

Vous écrivez maintenant depuis de nombreuses années, quel moment, quel événement ont fait que vous êtes passé à l’acte. Était-ce la mise en œuvre d’une envie lointaine? 

Mon premier roman est né de la reprise des essais nucléaires en Polynésie, en 1995 . J’avais témoigné, des années avant, au procès en appel de détenus de droit commun qui s’étaient mutinés à la prison de Papeete pour demander l’arrêt des tirs à Moruroa. Mutinerie violente qui avait entraîné la mort de deux hommes (un gardien et un détenu) et avait donné lieu à une répression brutale. Témoigner aux assises est en soi une expérience très forte, elle s’est poursuivie pendant plusieurs années puisque j’ai suivi un des mutins dans les différentes centrales où il a été incarcéré en métropole. Lors de la reprise des essais nucléaires, ces souvenirs sont remontés et ont donné lieu à Tiuraï. Le livre est dédié à la mémoire de Jean Meckert Amila car il a été écrit l’année de sa mort alors que je devais le rencontrer.

Ce passage à l’acte  semble donc mû plus par un besoin d’écrire, de témoigner que par un désir. Votre expérience de journaliste vous a-t-elle été utile dans l’écriture de ce premier roman « Tiuraï » ?  

Besoin de témoigner. Non. Je n’ai pas écrit un livre  » à message « , je les déteste. Disons que cette expérience a été un déclic. Cela m’a permis de concrétiser une envie que j’avais depuis longtemps sans me mettre à la tâche. Quant à mon activité journalistique, elle est postérieure aux débuts de mon écriture romanesque. Ce sont de toute façon deux écritures très différentes.

Avez- vous connu le parcours du combattant de l’auteur cherchant un éditeur?

Parcours du combattant ? Non pas vraiment. Mon manuscrit achevé, je l’ai envoyé par la poste à plusieurs maisons d’édition, petites et grandes. Certaines l’ont refusé et un après midi, mon téléphone a sonné. C’était Patrick Raynal qui dirigeait la Série noire à l’époque. Il m’a dit :  » Ne placez pas votre roman ailleurs, je le prends ». J’ai cru à une plaisanterie et j’ai raccroché…. Heureusement pour moi, il a rappelé.

Vous êtes donc entré à la Série Noire dès votre premier roman et vous n’avez jamais quitté la collection mythique de Gallimard. A quoi est dû cet attachement, cette fidélité ?

Pourquoi aurais-je quitté une maison qui m’a donné ma chance, n’érige pas de murs entre ses collections et suit ses auteurs ? J’y ai eu, en 23 ans, trois éditeurs aux personnalités bien différentes mais tous amoureux de l’écriture et de leur métier. Je ne peins pas le tableau en rose, je me sens simplement plutôt bien dans la « grande maison ». Rien d’autre.

Vos polars évoluent à différentes époques et beaucoup s’accordent à dire que vous avez un talent pour nous couler dans un environnement historique qui nous est inconnu. Quels sont les éléments d’une époque qui font le plus sens, qui vont intégrer le lecteur dans le décor ? S’agit-il d’ailleurs de recréer un environnement historique ou de faire baigner le lecteur dans un espace constitué d’éléments issus de la mémoire collective et identifiables par le plus grand nombre?

Bigre ! Le travail d’un auteur est toujours une re-création. Avec la liberté que cela implique. S’il vaut mieux ne pas en prendre avec la vérité historique – ce qui n’exclut pas l’existence de lectures historiques différentes -, place à l’imaginaire. En ce qui me concerne, l’évocation est mon terreau . En tant que lecteur, un climat me touchera cent fois plus qu’un développement dont l’extrême précision, pour être historiquement au quart de poil, me laissera sur la touche. Ce qui m’importe, lecteur, c’est une petite musique des mots et ces détails  presque invisibles que d’autres négligeront. Je ne lis pas un roman pour « apprendre des choses ». Ecoute-t-on un morceau de musique pour apprendre quoi que ce soit ? Je transpose mes goûts de lecteur dans mon écriture en essayant de faire en sorte d’aborder, même dans des récits « historiques » des thèmes intemporels.

Quelle est la genèse d’un roman chez vous, l’histoire que vous voulez raconter ou l’époque que vous voulez montrer avec ses destinées tragiques et ses drames ordinaires ?

Sans doute un peu des deux. Ou peut-être rien de tout ça.

En suivant un peu vos derniers romans, on pouvait croire que vous remontiez l’histoire de la France, la première guerre mondiale avec « Tranchecaille », la Commune dans « Une plaie ouverte » et puis non, retour à la fin des années 50 avec « Hevel », pourquoi ce choix de traiter la guerre d’Algérie depuis le Jura ?

Comme j’avais traité la guerre d’Espagne sans quitter Belleville ou au contraire la Commune via les Etats Unis. Le décalage est intéressant. Il force à changer de regard, ou de focale. A prendre de la distance, du recul. A se rappeler, peut-être, que les conflits se vivent au-delà des frontières à l’intérieur desquelles ils font rage.

Les français ont vécu la guerre d’Algérie de manière différente selon qu’ils l’ont faite ou qu’un de leur proche y a participé. Elle a marqué de nombreuses familles. Que pouvait penser une sœur, un frère, un père, une mère, une amoureuse en voyant partir un jeune appelé vers une guerre dont on lui disait qu’elle n’en était pas une ? Que pouvait-t-on ressentir à la lecture ou à l’écoute d’une information surveillée, censurée, formatée ? Quel rapport cela induisait-il avec la population immigrée ? Voilà ce qui me semblait important à travailler. Par ailleurs, l’opposition du climat Jura neige et Algérie soleil me paraissait renforcer la description des  fossés qui ne cessaient de se creuser.

Vos derniers romans sont toujours situés en période de guerre, l’histoire de la France ne vaut-elle d’être racontée que pendant les conflits qui l’agitent ? Quelles sont les périodes qui vous fascinent le plus?

La question de la guerre a fait partie de mon parcours. Dans ma famille, je suis le premier, depuis 1870, à  ne pas avoir vécu une guerre. Par ailleurs, j’ai milité, plus jeune, dans des mouvements pacifistes et non violents. Cela explique peut-être en partie cela. Mais, contrairement à ce que vous dites, je ne vise pas à raconter l’histoire de la France. Simplement celle de personnages placés dans des situations paroxystiques et qui peuvent basculer à chaque instant. La guerre, pour horrible qu’elle soit, est un révélateur de l’humain et de son extraordinaire complexité.

Vous avez été journaliste et donc un observateur averti de vos contemporains. Si on vous téléportait dans 100 ans, quel événement, quelle situation, quelle période française actuelle aimeriez-vous raconter ?

J’ai été un journaliste un peu particulier puisque j’exerçais dans le monde syndical. A ce titre, j’aimerais sans doute raconter un de ces faits « mineurs’ qu’accomplissent au quotidien celles et ceux qui mouillent leur chemise pour changer un peu la vie.

Pour vous, qui fait l’Histoire, la grandeur d’une nation? les peuples ou les gouvernants?

A dire vrai, je me moque un peu de la grandeur, elle est souvent mesurée à l’aune de la place qu’une nation entend occuper dans le monde. Et cela passe trop souvent par la guerre, classique ou économique, et un certain mépris pour les autres cultures. Mais gandeur et histoire (qui ne sont en rien synonyme)  sont issues à la fois des peuples et des gouvernants. Je n’oppose pas les uns aux autres, de façon tranchée. Ils peuvent en outre interagir même lorsqu’ils sont en opposition frontale. De plus, le discours simplificateur répandu ici et là, traçant une ligne de front entre « les gens » et « ceux d’en haut », ne sent pas très bon.

Qui considérez-vous comme vos maîtres en littérature ?

Giono, Céline, Maupassant, Meckert, Simenon, Modiano, Duras, Camus, Ramuz, Brautigan … Et bien d’autres. J’ai beaucoup de maîtres. Vous en voulez un seul ? Giono

Un roman récent qui vous a séduit?

« La nature exposée » d’Erri de Luca.

Enfin, où comptez-vous nous emmener dans votre prochain roman ?

Aucune idée. Mais dans un texte qui vient juste de paraître aux éditions du Petit Ecart, je vous invite à Brest sur les pas de la Barbara de Jacques Prévert.

 

 

Entretien réalisé par mail en mai et juin 2018. Merci à Patrick pour sa patience et sa disponibilité.

Wollanup.

 

DES NOUVELLES DU MONDE de Paulette Jiles / Quai Voltaire.

Traduction:  Jean Esch.

“Hiver 1870, le capitaine Jefferson Kyle Kidd parcourt le nord du Texas et lit à voix haute des articles de journaux devant un public avide des nouvelles du monde : les Irlandais migrent à New York ; une ligne de chemin de fer traverse désormais le Nebraska ; le Popocatepetl, près de Mexico, est entré en éruption. Un soir, après une de ses lectures à Wichita Falls, on propose au Capitaine de ramener dans sa famille, près de San Antonio, la jeune Johanna Leonberger. Quatre ans plus tôt, la fillette a assisté au massacre de ses parents et de sa sœur par les Kiowas qui l’ont épargnée, elle, et élevée comme une des leurs. Le vieil homme, veuf, qui vivait jadis de son métier d’imprimeur, profite de sa liberté pour sillonner les routes, mais l’argent se fait rare. Il accepte cette mission, en échange d’une pièce d’or, sachant qu’il devra se méfier des voleurs, des Comanches et des Kiowas autant que de l’armée fédérale.”

Ainsi introduit ce roman peut donner l’impression d’être un western, ce qu’il est à sa façon dans son décor texan mais prenant parfois des allures de “True Grit”, il raconte avant tout la rencontre d’un vieil homme, bienveillant passeur de culture et d’une enfant devenue une Indienne malgré elle mais qui a fait sienne la philosophie et la vie des Kiowas, oubliant, comme beaucoup d’autres victimes comme elle, à l’époque sa vie antérieure et ne souhaitant qu’une seule chose, repartir vers sa famille indienne, loin de la civilisation des Blancs dont elle ne comprend rien.

Au cours de ce périple périlleux où les rencontres montreront souvent le côté haïssable de l’humain, naîtra puis se développera avec le temps, patiemment une relation entre le vieil homme et l’enfant. Entamée par des regards, des gestes puis par des échanges verbaux, une communication dictée au départ par la survie s’épanouira pour se transformer en affection, en tendresse où chacun, équitablement, apprendra de l’autre. Le capitaine Kidd et Johanna, chacun avec ses atouts, affronteront des obstacles naturels et humains mais aucun ne pourra les détruire tant l’amour qui est en eux soulèvera des montagnes.

Ceux qui espèrent un western classique resteront certainement sur leur faim, les amateurs de suspense n’y trouveront pas non plus leur compte malgré certaines scènes violentes. Par contre si vous désirez lire une belle histoire d’amitié dans un décor majestueux et hostile où les petites conquêtes affectives vous paraîtront bien plus marquantes que les scènes de violence, ce livre est fait pour vous. Le genre de livres qu’on a envie de partager avec les gens qu’on aime. Un immense merci à Paulette Jiles pour ce personnage inoubliable du capitaine Jefferson Kyle Kidd.

« Il ouvrit le .38, le nettoya, le remonta. Il dressa une liste: farine, munitions, savon, viande de bœuf, bougie, foi, espoir, charité. »

Intelligent, tendre, touchant, BEAU!

Wollanup.

LA LIGNE DE FUITE de Robert Stone / Editions de l’Olivier.

Traduction: Philippe Garnier

Originellement titré Dog Soldiers, Les Guerriers de l’Enfer, en 1974, lauréat du National Book Award en 1975 et adapté pour la toile trois années plus tard par Karel Reisz, ce roman décrit le pays à la bannière étoilée qui ne réfère plus à ses valeurs. Il est une version d’une Amérique désenchantée, sortant de ce conflit vietnamien, en exposant au monde des stigmates profondes, traumatisantes.

Robert Stone est un ancien correspondant dans cette guerre pas comme les autres et il construira patiemment son roman durant six années durant son séjour londonien.

«Saigon. La guerre du Vietnam touche à sa fin. Un journaliste, Converse, confie un paquet d’héroïne à Hicks, un Marine. Celui-ci doit livrer la drogue à Marge, la femme de Converse, en Californie. De retour aux États-Unis, Converse découvre que Marge et Hicks ont disparu avec la marchandise. Il est enlevé par des agents fédéraux aux méthodes peu orthodoxes. Leur folle course-poursuite se terminera tragiquement dans le désert du Nouveau-Mexique. »

De ce trafic de stupéfiants depuis le Vietnam, l’auteur ramène bien une désillusion, une amertume suivant les aspirations beatniks. C’est ce dont fait état ce roman commençant tranquillement et se poursuivant tel un thriller, pour se conclure sur un retentissant “marche ou crève” dans le désert du Nouveau-Mexique. Tout comme il est ardu de faire preuve d’une réelle empathie envers les combattants d’un conflit armé quand soi même on n’y a pas participé, il apparaît probablement qu’il faut avoir vécu aux States à cette époque pour saisir la justesse de ton affichée par Stone.

De ses phrases consciemment empesées, il présente le contexte avec une ironie non feinte mais conserve cette volonté de morale et de voyeurisme, qui pourrait sembler antagoniste mais qui, bel et bien, fait montre d’une orientation précise, déontologique. De part ses deux personnages principaux, Converse et Hicks, il renvoie dos à dos deux personnalités contraires en marquant le courage et la prise de décision du second manquant cruellement au premier. On pourrait d’ailleurs se poser la question si le personnage central n’est pas Hicks, celui par qui les destinées des acteurs sont bouleversées.

Certains pourraient y voir un négatif des livres de Kerouac, sans le sentimentalisme bien que Stone démontre son indulgence face à ses personnages perdus, il ne se veut pourtant pas cynique ni pervers.

Stone était un photographe littéraire se son époque et un dialoguiste hors pair. D’aucuns y verraient un chef d’oeuvre et je ne suis pas loin de le penser mais est-ce que ce terme signifie quelque chose?

Belle découverte!

Chouchou

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