Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Marie-Laure (Page 5 of 7)

PARFOIS C’ EST LE DIABLE QUI VOUS SAUVE DE L’ENFER de Jean-Paul Chaumeil / Rouergue noir.

Boris a perdu sa femme Bérénice dans l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. C’était une militante engagée des droits des travailleurs et de l’égalité entre tous. Elle laisse une petite fille Julia et son père profondément dévastés. Il a perdu la femme de sa vie et ne peut regarder sa fille sans penser à elle et sombrer un peu plus dans le chaos et la haine. Alors, sa seule solution est la fuite, il abandonne sa fille et part en Afghanistan lutter contre ceux qui ont tué sa femme.

« Quand on ne se sent bien nulle part on peut aller se faire voir partout(…) la vie teste avec vous votre aptitude à ne pas pouvoir survivre et ça marche ».

Julia, grandit auprès de sa tante, mais sans père et sans mère, l’une tuée par des fanatiques, le second absent pour lutter contre ces mêmes fous qui l’ont privé d’une vie de famille.

A son retour à la vie civile, à Bordeaux, il ne renoue pas avec Julia, il se contente de vivre en marge, comme détective privé afin d’avoir de quoi vivre.

Lors d’une rixe un soir en rentrant chez lui, il se retrouve confronté à des militants d’extrême droite, un meurtre a lieu. Et stupeur, sa fille se trouve mêlée au meurtre, elle gravite dans ces mouvements de néo-nazis.
Pour Boris, une seule alternative, sauver Julia, la sortir des griffes de cette radicalisation et qu’elle retrouve un avenir.
Ce roman est une plongée dans la montée des extrêmes dans notre pays. Julia, qui a dû grandir sans repère, confrontée dès son plus jeune âge au terrorisme qui lui a pris sa mère, est aspirée dans ce tourbillon violent. Elle pense que tout est de la faute de ces étrangers qui cherchent à ramener la guerre en France et à imposer leur vision de la société et le repli sur soi.

Jean-Pierre Chaumeil se sert de cette atmosphère pour nous offrir un roman très noir, avec des personnages très marqués, qui ont tous connu la violence, la peur, et le manque. Le manque de repères mais aussi d’amour qu’ils ont pu perdre du fait de la guerre, de leur conviction. Boris doit évidemment sauver sa fille, mais il doit également apprendre à faire face, à surmonter sa peur, à faire confiance aux gens qui l’entourent et à accepter les décisions de Julia. Quant à elle, elle doit essayer de comprendre son père, le monde tel qu’il est, elle doit accepter de s’ouvrir aux autres, à les respecter. C’est un roman d’amour, d’amitié, de respect de l’être humain qui nous est offert sous un angle très sombre avec comme pendant la montée du fanatisme de tout ordre.

Un très beau roman dans un contexte de tension très forte qui secoue tous les protagonistes.

Marie-Laure.

SEANCE INFERNALE de Jonathan Skariton / Sonatine.

Traduction: Claude et Jean Demanuelli.

La quatrième de couverture avait de quoi me séduire, bien que,  n’étant pas une fan de Dan Brown, le bandeau me refroidisse un peu « Le Da Vinci Code du Cinéma ».

Et je dois dire que le bandeau prend le pas sur la quatrième de couverture.

L’intrigue : Alex Whitman est un expert, un archéologue du  7ème art, il déniche pour de riches collectionneurs, des pièces uniques, des affiches originelles,  des bobines disparues depuis des décennies. Il est embauché par un collectionneur pour retrouver un film mais pas n’importe lequel : Séance infernale, le premier film jamais réalisé par Augustin Sekuler, bien avant Edison et les frères Lumière. Selon l’histoire, Sekuler aurait mystérieusement disparu avant la présentation officielle de son film. Le roman est issu d’une histoire vraie, celle de Louis Aimé Augustin Le Prince pionnier du cinéma, et de sa disparition.

La base est posée, s’en suit alors une quête à travers l’Europe, afin de trouver des indices pour mettre la main sur ce soi-disant film. En parallèle une deuxième intrigue prend forme, celle d’un  homme, violeur et tueur, sans lien évident avec l’intrigue première si ce n’est Whitman et son histoire personnelle.

En effet, le protagoniste est un homme tourmenté, sa famille a volé en éclat, il y a 10 ans, avec la disparition de sa fille lors d’une promenade au parc. Ses recherches d’œuvres disparues lui servent de rédemption, lui qui n’a pas su protéger et par la suite retrouver sa fille. Le meurtrier a-t-il un lien avec cette affaire ?

Il s’agit d’un premier roman, et Skariton a du mal à faire un choix dans son livre. S’agit-il d’une quête du St Graal, avec des rebondissements à la Indiana Jones, ou d’un thriller où le fil conducteur est notre enquêteur et notre violeur ? En fait, au bout de 350 pages, on ne sait pas vraiment. On a le sentiment qu’il s’agit de deux intrigues bien distinctes, qui mériteraient deux romans bien différents. Le mélange des deux histoires n’apporte rien, par contre cela génère une histoire confuse, brouillonne, qui m’a totalement perdue.

Skariton a fait sans nul doute, beaucoup de recherches pour écrire ce livre, je ne remets pas en cause son travail. Par contre, il n’est pas forcément nécessaire de retranscrire toutes ses études dans le roman. Nous sommes submergés par une multitude de détails qui n’apportent rien à l’intrigue mais rendent la lecture laborieuse et ennuyeuse. Certains passages, voire chapitre entier, sont longs et sans grand intérêt.

Ajouté à cela une écriture grandiloquente, pompeuse, sans aucune simplicité, et vous êtes coulé. L’idée de départ aurait pu être très bonne, mais cela souffre d’éparpillement sur plusieurs histoires, de simplicité et de cohérence.

Une vraie séance infernale, où nous n’espérons qu’une chose, arriver à sa conclusion et trouver la sortie au plus vite.

Marie-Laure.

POPULATION 48 d’ Adam Sternbergh / Super 8.

Traduction: Charles Bonnot.

« Tout le monde est coupable, personne ne sait de quoi ».

Imaginez un groupement de bungalows entouré d’une clôture, fermé par un portail, au Texas, au milieu de nulle part, 48 habitants, des hommes, des femmes et un enfant né il y a 8 ans dans cette ville fantôme de Caesura. Trois règles régissent cet endroit : pas de visiteur, pas de contact, pas de retour.

« Si tu veux garder un secret, commence par le protéger de toi-même » fut le credo fondateur de la ville.

Il s’agit en fait d’une expérience grandeur nature : une société privée découvre le moyen d’effacer la mémoire, partiellement ou totalement, et, après un accord avec le gouvernement, ils décident d’expérimenter sur de vraies personnes : des criminels, et des témoins bénéficiant du statut de protection. Leur mémoire étant effacée, aucun ne se souvient de pourquoi il est là, personne ne sait s’il fait partie des gentils (témoin à protéger) ou des méchants. Pour superviser le tout, nous avons Cooper, élevé au rang de sheriff de « Blind Town » avec pour insigne une étoile en plastique, jouet de pochette surprise.

Cela fait 8 ans que l’expérimentation se déroule, et tout va pour le mieux. Les gens cohabitent, créent des liens, aucune violence n’est à déplorer. Aucune interaction n’est possible avec le monde extérieur, seul le livreur de denrées vient une fois par semaine et casse cette routine très bien huilée. Les habitants ne se sentent pas  pour autant prisonniers, ils survivent dans cette ville fantôme, ils ne veulent pas se confronter au vrai monde : ne sachant pas pourquoi ils sont là, ils ont peur de se retrouver face à leur vraie vie, à des tueurs à leur recherche ou pire à des victimes de leur violence passée. Chacun s’est acheté une rédemption et veut à tout prix la conserver.

Mais soudain tout bascule, un des résidents se suicide, et quelques semaines plus tard un meurtre à lieu. C’est la fin de cette petite vie tranquille.  La société privée, le gouvernement, envoient des agents pour enquêter sur ces crimes. L’expérimentation est-elle en train de tourner au fiasco ou est-ce une suite de faits malencontreux qui  fait imploser la vie calme et tranquille de « Blind Town » ?

400 pages d’un huit clos angoissant avec des protagonistes auxquels on s’attache, pour lesquels on essaie de deviner de quels côtés de la barrière ils étaient : cet homme d’un certain âge,  qui passe son temps à bricoler dans son garage, cette femme douce et calme qui fait office de bibliothécaire, et cette jeune femme dont la seule passion est ses livres, maman d’un jeune garçon se peut-il qu’ils soient tous de  dangereux criminels ?

L’ambiance est oppressante, de plus en plus stressante au fil des pages. Les indices sont donnés au compte-goutte, et on tourne les pages afin de découvrir tous les secrets enfoui au fin fond du Texas, dans une ambiance de western. Pour chacun « leur victoire ou leur défaite ont été décidées pour eux il y a bien longtemps ».

Adam Sternbergh pose la question de la possibilité de la rédemption.  Peut-on, après avoir vécu une vie entière de crimes plus odieux les uns des autres, recommencer à zéro, oublier son passé, accéder à une terre promise où les compteurs sont remis à zéro ?

A-t-on le droit de se fuir soi-même, et plus que le droit, en avons nous le pouvoir ? C’est une chose de recommencer sa vie quand on oublie ce dont on a pu être capable, mais continuer quand on a connaissance de notre propre ignominie, peut-on faire comme si de rien n’était, nous regarder tous les matins dans une glace, entretenir son petit jardin, boire le café avec son voisin, faire comme si rien n’était arrivé, comme si non, nous n’étions pour rien dans les crimes affreux dont nous nous sommes rendus coupable ? Le jugement par des tiers peut-être compréhensif, dur, mais notre propre jugement n’est-il pas encore plus impitoyable ?

La violence et l’angoisse sont présentes tout au long du roman, et pour faire passer le tout, Stenbergh distille une touche d’humour bien noir. Le roman se lit très vite, vous êtes emportés dans ce tourbillon de secrets, de non-dits, et vous vous interrogez sur le bien-fondé de cette expérimentation et sur notre capacité, à chacun, d’accepter de vivre à côté, avec de potentiels dangereux criminels.

Un grand moment de lecture, un véritable roman noir, avec des héros et des méchants, chacun ayant une frontière assez floue, méthode western spaghetti,  chaque personnage étant assez complexe pour flirter avec le bien et le mal.

Marie-Laure.

 

DÉLICIEUSE de Marie Neuser / Fleuve.

Un couple, Martha et Raph,  avec un enfant, ils se connaissent et construisent leur vie  depuis 20 ans, une vie de famille harmonieuse et tranquille. Soudain, tout bascule, un dimanche soir. Le mari, annonce à sa femme qu’il a rencontré quelqu’un d’autre, qu’il est amoureux, qu’il veut quitter le cocon familial pour vivre sa nouvelle vie avec sa nouvelle compagne. Pour Martha Delombre, c’est le choc, comment est-ce possible, comment a-t-il pu la tromper, comment peut-il l’abandonner ?

Après plusieurs nuits sans dormir, et à devoir reprendre sa vie, elle choisit de tout raconter dans une vidéo partagée sur les réseaux sociaux. De l’annonce de ce cataclysme pour elle, à la fin de sa vengeance. Car il s’agit bien d’une vengeance, celle d’une femme bafouée, malheureuse, qui est confrontée à la chute de tout ce en quoi elle croyait : sa vie, son couple, son amour.

Elle travaille comme psychologue criminelle, ainsi, elle a l’habitude d’entendre les pires confessions dont la nature humaine est capable. Mais ces monstres qu’elle interroge sont-ils vraiment des monstres ? Comment basculent-ils vers ces horreurs ? Il ne s’agit en fait que d’hommes et de femmes qui se sont laissés emporter par leur souffrance, qui ont craqué. Cela peut-il lui arriver à elle ? Peut-elle  tout envoyer balader pour essayer de faire ressentir à Raph cette même douleur, ce désespoir, celui du rejet et de l’abandon. Le temps n’arrange rien, la blessure ne fait que grandir en elle, jusqu’à prendre toute la place.

Marie Neuser a choisi de nous raconter cette histoire à la première personne : nous assistons, nous aussi, à la confession de Martha, comme des milliers de gens ont pu la voir sur les réseaux sociaux. C’est bien la force du roman, cela permet de rendre les actes de Martha plus humain, plus compréhensifs.

L’écriture est fluide, belle, on tourne les pages, on avance dans la confession, sans vraiment s’en apercevoir. Malheureusement, je n’ai pas réussi à véritablement rentrer dans le livre, je me suis essoufflée. Dès les premières pages, on imagine assez facilement le cheminement du livre jusqu’à sa fin qui ne m’a pas surprise. La confession de Martha s’apparente à la complainte d’une femme, et cela dure 450 pages, je dois avouer que j’ai trouvé cela assez long. Mais peut-être est-ce dû à mon manque d’empathie, de compassion pour une histoire somme toute assez courante : un homme qui quitte sa femme et son foyer pour une autre, plus jeune.

Marie-Laure.

 

LE FRUIT DE MES ENTRAILLES de Cédric Cham / Jigal .

Installez-vous bien confortablement au fond de votre canapé, vous allez assister à une séance de lecture cinématographique, ce livre se lit comme on regarde un bon film.

L’histoire raconte 3 vies, 3 personnalités solitaires, sans joie, 3 destins qui se croisent.

Il y a Amia, jeune prostituée, seule, abandonnée, qui n’a aucun rêve ou plutôt qui n’ose pas se permettre d’aspirer à une vie meilleure. Elle se sent faible car elle n’a aucune maîtrise sur sa propre vie. Elle appartient à Dimitri, son mac, homme sans scrupule, violent, gonflé à la testostérone.

Il y a Vrinks, fiché au grand banditisme, qui tire 10 ans de prison et qui a fait une demande de liberté conditionnelle qui est en cours. Aucun point noir dans son dossier, il se tient, aucune violence, prisonnier modèle. Mais l’emprisonnement l’a coupé de sa famille, sa femme l’a quitté, il n’a aucune nouvelle de sa fille, il est seul lui aussi.

Et il y a Alice, flic de la brigade de recherche des fugitifs, elle aussi, seule, pas d’homme, pas d’enfant, pas de famille, femme forte qui vit pour son boulot, et se retrouve face à elle-même, ses peurs, ses doutes, le soir quand elle rentre chez elle.

Vrinks apprend soudain que sa fille a été violemment assassinée et que son corps a été abandonné : tout bascule. Il décide de partir à la recherche des bourreaux de sa fille et de se venger. Sur sa route, il croise Amia. Ces deux-là ont beaucoup de points communs, notamment leur solitude, leur sentiment qu’aucun avenir durable n’est pour eux.

C’est un livre qui va à cent à l’heure, l’histoire est noire, dure, on ressent la grande souffrance des protagonistes. Nous sommes accrochés par leur rage, leur mal-être. Et on en vient à avoir de l’espoir pour eux, que cette course contre la montre, cette plongée dans les abîmes, s’ouvre enfin sur une étincelle de bonheur. Que chacun trouve enfin une certaine douceur, une sérénité qui leur permettrait de s’autoriser à rêver d’un futur possible et un tant soit peu heureux.

L’histoire en elle-même est assez classique, pour autant, la force des personnages, la qualité de l’écriture vous emporte malgré tout, et vous prenez part à cette vengeance, vous tournez les pages aussi vite que le roman défile, dans l’espoir de trouver une fin sereine pour ces trois destins entremêlés.

Cédric Cham nous offre un roman très sombre, avec des personnages très marqués, une tension qui ne redescend pas tout au long de la lecture. Accrochez-vous bien et plongez dans son univers, vous ne le regretterez pas.

Marie-Laure.

DINER SECRET de Raphaël Montes / Le Masque.

Traduction: François Rosso.

Raphael Montes nous invite à table. 4 amis partent de leur petite province du  Paraná pour venir faire leurs études à Rio. Ils arrivent la tête pleine de rêves, espérant échapper à une vie triste et difficile en rejoignant cette grande métropole. Mais la crise économique se fait durement sentir et peu à peu, les 4 amis sont confrontés à la réalité, de petits boulots en petits boulots, ils finissent par être au bord du précipice, pris à la gorge par les créanciers.

Une idée germe alors : organiser des dîners secrets, pour clientèle fortunée, où ne seront servis que des mets que l’on ne trouve nulle part ailleurs, avec de la viande exotique. S’en suit alors une descente aux enfers pour ces 4 amis, une chute dans le crime qui ne fait que s’accentuer au fil des pages.

L’histoire nous est racontée par Dante jeune diplômé en gestion financière et qui, pour survivre est employé dans une librairie. Il vit avec Miguel jeune étudiant en médecine sérieux et fidèle, Hugo cuisinier qui a soif de reconnaissance et rêve d’être reconnu comme un grand chef,  et Leitao, qui ne sort que très peu de l’appartement, caricature poussée à l’extrême du geek, obèse, autiste, et totalement déconnecté des réalités de la vie.

Hugo et Leitao s’impliquent un maximum dans cette descente aux enfers, poussant Dante et Miguel loin de leurs limites respectives. Dante, ayant une conscience flexible en fonction de ses besoins, se laisse finalement assez facilement emporter dans cette spirale. Sa condition économique prend le pas sur sa moralité, et il plonge, lui aussi, dans l’horreur, oubliant ses référentiels et idéaux.

Ce roman montre comment des jeunes, élevés avec une morale, et certaines valeurs, en arrivent à sombrer dans le chaos, à produire des crimes de plus en plus monstrueux, glauque, avec pour seule raison, leurs rêves de se sortir du marasme économique.

Raphael Montes est un jeune auteur de 28 ans qui parle à sa génération. Pour cela, il n’hésite pas à faire appel à des références de culture pop du 21ème siècle, et à changer parfois sa narration pour utiliser pendant un chapitre complet, une conversation WhatsApp. Cela séduira peut-être cette génération, quant à moi,  j’ai trouvé l’histoire parfois abracadabrantesque et qui tombe facilement dans l’horreur glauque. Les caricatures sont assez nombreuses, laissant une impression superficielle et peu approfondie, la sensation d’avoir essayé de faire de la surenchère dans le sensationnel et la cruauté.

En conclusion, un dîner un brin indigeste.

Marie-Laure.

 

TREMBLEMENT DE TEMPS de Kurt Vonnegut / Super 8.

Traduction: Aude Pasquier.

Kurt Vonnegut est un auteur américain mort en 2007 à 84 ans. Durant la Seconde guerre mondiale il fut fait prisonnier et ce qu’il vécut durant cette période marqua considérablement son œuvre.

Tremblement de temps est son dernier « roman » publié aux Etats-Unis en 1997.

Le livre parle d’un tremblement de temps, un bug, qui a lieu en 2001 ramenant le monde entier en 1991. Chaque personne est obligée de revivre à l’identique les 10 années écoulées, aucune variante n’étant possible. On reproduit les mêmes erreurs, on revit les mêmes joies et les mêmes périodes difficiles.

Mais est-ce vraiment un roman ? Kurt Vonnegut se sert de cette histoire pour raconter ses souvenirs, mais bien sûr à sa façon, de manière souvent drôle, caustique et parfois irréelle.

Tremblement de temps est avant tout une suite de chapitres sans vraiment de lien entre eux, mais qui dépeint la société de cette fin du XXème siècle avec tous ses travers. Il fustige ainsi la télévision qui ne sert d’après lui qu’à abrutir et empêcher de réfléchir. On ne lit plus, on préfère emmagasiner des images, nous laisser enlever notre libre arbitre.

Parmi les autres diatribes de Vonnegut, on peut citer celles contre l’armée, la guerre, et la technologie. Cette dernière, poussée à son paroxysme, ne sert qu’à créer des bombes tuant des milliers de personnes.

Vous l’aurez compris, ce livre, comparable à nul autre, est une sorte de biographie mais aussi de testament de l’auteur. Drôle, irrévérencieux, pessimiste, Vonnegut fait de ce livre un recueil de pensées afin de montrer que la vie n’offre pas de seconde chance et qu’il est primordial de faire de notre mieux avec les cartes que nous avons en main, et surtout, sans se départir de notre critique, de notre volonté et de notre indépendance.

Si vous connaissez déjà cet auteur, n’hésitez pas, foncez, par contre, pour une découverte, ce livre est peut-être trop déconcertant et extravagant. Roman inclassable mais profondément touchant.

Marie-Laure.

 

 

TORRENTS de Christian Carayon / Fleuve noir.

Le silence, les secrets de famille, autant de non-dits qui peuvent détruire une vie, ou au moins faire éclater le bonheur familial.
Dans ce livre, Christian Carayon nous dresse le portrait d’une famille qui doit soudain faire face au passé, le passé du père qui n’a jamais rien raconté.

Nous sommes en 1984, dans une petite ville des Pyrénées Fontmile. On découvre dans la rivière, des morceaux de corps humain, une des victimes n’est autre que l’amie de François Neyrat. Son père, Pierre Neyrat, est chirurgien à l’hôpital de la ville. Cette famille fait donc partie de la bourgeoisie locale, il est donc tellement facile de la détester. Ils habitent une belle maison sur les hauteurs de la ville, et le chirurgien n’a pas une très bonne réputation morale dans la commune. Sur dénonciation de sa propre fille, Pierre Neyrat est arrêté et soupçonné de ces crimes.

S’en suit alors une longue analyse de ce foyer, François s’interrogeant sur la vie de son père, ses comportements, bien que froid, solitaire, et assez distant, est-il capable de perpétrer de tels crimes ?

Ce qui dessert le plus cet accusé, c’est en effet cette espace qu’il a instauré dans ses relations avec son fils et ses deux filles. La mère est une femme dévouée à son conjoint et ses enfants, elle les aime, les couve, les dorlote, elle leur montre de mille façons son attachement. Le père, lui, c’est tout l’inverse : il parle peu, ne participe que comme observateur aux repas de famille et autres activités de la vie quotidienne. Sur les pas de François, on repart dans l’enfance et la jeunesse de ce père, essayer de comprendre sa vie, ce qui l’a conduit à Fontmile, ce qui l’a poussé à partir de son village natal des Alpes. On parcourt avec lui les dernières années de la guerre, la reconstruction après 1945, et la vie de cet homme s’éclaircit, on comprend davantage ses comportements, ses silences, son besoin de s’isoler régulièrement dans une maisonnette dans la montagne.

Christian Carayon a une écriture très fluide, le roman en lui-même est assez lent mais par son talent, on ne ressent aucune longueur, aucun temps mort. Chaque phrase est à sa place et a son importance. Vous vous laissez emporter par l’histoire jusqu’au dénouement. Vous vibrez pour cette famille, et vous tournez les pages en espérant que chacun retrouve sa place, qu’ils finissent par retrouver le petit bonheur simple qu’ils avaient construit. Cette histoire est bien un polar, puisque le fil conducteur est l’enquête faite pour retrouver l’auteur des crimes, mais il s’agit également d’une démonstration sur ce que les secrets de famille peuvent engendrer et sur la façon dont la fin de la seconde guerre mondiale a marqué la vie dans les petites communes, où tout le monde connait la vie de ses voisins.

Un grand moment.

Marie-Laure.

SADORSKI ET L’ANGE DU PÉCHÉ de Romain Slocombe / La Bête Noire.

On retrouve dans ce nouvel opus l’inspecteur Léon Sadorski de l’Affaire Léon Sadorski (2016) et de l’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski (1917).

Nous sommes désormais au printemps 1943, et suite à une dénonciation, Sadorsky arrête une jeune femme soupçonnée d’être une juive munie de faux papiers, et qui ferait du trafic de métaux précieux.

Paris vit toujours sous occupation allemande, les restrictions sont de plus en plus nombreuses, l’hiver a été long et dur pour la population. Malgré tout, Sadorski continue son travail sans aucun scrupule : « Le devoir, c’est ce qu’on doit faire, un point c’est tout ».

Et des scrupules il en a peu, il continue de traquer les juifs et les cocos, de faire du marché noir, des vols en abusant de son pouvoir de policier des RG, ou chez les personnes arrêtées.

Notre inspecteur est toujours un beau et parfait salaud. Il ment, triche, abuse des femmes, est pervers, colérique et franchement odieux. C’est le personnage que l’on ne peut que détester.

Lors d’une enquête dans son propre immeuble, il fait la connaissance de l’officier nazi Pick. Celui-ci va lui conter le cheminement des hommes, des femmes, des enfants de tous âges, des vieillards, déportés dans les wagons à bestiaux. Nous sommes en 2018, et certes nous connaissons les horreurs produites pendant la guerre, mais ces descriptions, sans états d’âmes glacent le sang.

On parcourt les couloirs de Drancy lors d’une sélection à la déportation, le quartier général de la police où a lieu les interrogatoires. On entend pleurer, crier, supplier derrière les portes, on assiste à la mise à tabac d’un homme soupçonné d’être un « coco ».

Sadorski prend part à tout cela. Parfois comme observateur approuvant, parfois comme acteur très zélé. Mais Sadorski, qui n’a aucune morale, est quand même secoué par les révélations de Pick, « Sadorski voit des éléments qui lui plaisent dans la France de la Révolution Nationale, et d’autres qui ne lui plaisent pas ». Au fil des pages, il est pris entre sa haine des « youpins », son égocentrisme, et son besoin de protéger ses femmes,  il glisse ainsi de plus en plus dans le crime grave, s’ engluant dans les affaires pour « sauver » quelques personnes. C’est une façon pour lui d’assouvir ses fantasmes avec les femmes qu’il rencontre mais aussi de se donner bonne conscience : nous sommes en 1943, des rumeurs de débarquement se font de plus en plus entendre, et les Français « collabos » commencent à craindre la fin de la guerre.

Une fois encore, Romain Slocombe a fait un travail de recherche approfondi pour nous livrer ce livre relatant la France de 1943. La bibliographie de fin prouve l’impressionnante documentation utilisée afin de nous offrir un roman très détaillé et réaliste de la vie sous l’occupation allemande, vous êtes plongé au cœur de Paris en 1943, et c’est poignant.

« Nous avons tous à choisir, par rapport à la loi mais aussi la morale »

Au vue de l’époque actuelle, il est bon de se souvenir des périodes de notre histoire dont nous ne sommes pas fiers mais qui nous rappellent jusqu’où peut aller l’homme dans sa haine contre autrui.

Marie-Laure.

MANHATTAN VERTIGO de Colin Harrison / Belfond noir.

Traduction: Michael Belano.

Colin Harrison nous revient après une longue absence, avec un nouveau roman dont la toile de fond est la ville de New York, et la thématique principale le pouvoir.

L’histoire se passe donc dans cette ville, où tout tourne autour de l’argent du pouvoir et du sexe, avec trois personnages principaux : Ahmed Mehraz, jeune businessman iranien, qui rêve d’une carrière politique afin d’asseoir sa domination. Il est marié à Jennifer, qui en apparence a tout de la jeune américaine de bonne famille, belle et dévouée.

Le seul ami de Jennifer est son voisin, Paul Reeves, avocat spécialisé dans les dossiers d’immigration, qui subit de plein fouet la crise de la cinquantaine. Il est un avocat moyen, divorcé deux fois, sans enfants, son seul plaisir est sa collection de cartes géographiques de New York pour laquelle il est prêt à dépenser des fortunes.

Bien sûr, une multitude de personnages secondaires viennent agrémenter ce roman avec en tout premier lieu, Bill, jeune soldat revenu récemment de mission et qui n’est autre que l’amant de notre belle Jennifer.

Le décor est planté dès les premières pages, comment Ahmed va réagir en découvrant que sa femme le trompe, lui, si sûr de lui, qui souhaite tout maitriser et surtout tout contrôler ? L’ambiance est assez sombre, angoissante. On sent Ahmed capable de tout, aidé en cela par sa famille, immigrés aux Etats-Unis suite à la révolution iranienne en 1979. Il a l’habitude du pouvoir et de régler tous ses problèmes grâce à son immense richesse et à son réseau mafiosi iranien. Pourquoi en serait-il autrement ? Jennifer lui appartient, et on ne s’immisce pas dans ses affaires.

Nous entrons doucement dans un jeu pervers, noir, où le voyeurisme est à son paroxysme, chacun des personnages est plus noir que le précédent, tous ont des motivations propres et ne mènent leur vie qu’en étant égoïste et donc seul. On parcourt New York au fil des chapitres, la ville ayant elle-même les défauts des personnages.

Les femmes, dans le roman, bien qu’ayant un rôle essentiel, sont décrites comme des personnes faibles, seules, incapables de prendre de bonnes décisions, dont les aspirations ne sont que de se trouver un mari qui les entretient et leur donne des enfants.

Vous l’aurez compris, aucun des protagonistes n’est véritablement attachant. Ils sont parfois stupides, souvent prétentieux, et toujours assoiffés de puissance, mais qu’est-ce que c’est bon ! On se surprend à devenir nous-même voyeur et à aimer ça ! Toute la force du roman est là, l’écriture est fluide, on parcourt les rues de New York au fil de l’intrigue et on prend part pleinement à l’histoire.

Marie-Laure.

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