Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 78 of 160)

FLAMMES de Robbie Arnott / Actes Sud .

Flames

Traduction: Laure Manceau.

“Parce que les défuntes de la famille McAllister ont une fâcheuse propension à réapparaître peu après leur crémation – renaissant de leurs cendres et venant accomplir une dernière tâche, ou régler quelque compte –, le jeune Levi prend conscience que sa sœur Charlotte, si elle mourait avant lui, pourrait subir le même sort, et lui infliger les mêmes surprises. Aussi décide-t-il qu’elle sera inhumée dans un cercueil, qu’il va confectionner de ses propres mains. Horrifiée par cette idée, et pleinement déterminée à honorer la “tradition familiale des flammes”, Charlotte saute dans le premier bus  pour le Sud de l’île et s’enfuit, bientôt poursuivie par une détective privée.”

Premier roman de l’Australien originaire de Tasmanie Robbie Arnott, “Flammes” nous convie à une belle et étrange découverte de la Tasmanie par le biais de cette fuite de Charlotte, inquiète des desseins de son frère. On n’est pas, vous l’aurez compris dans le noir ou le polar même si le roman interroge bien des fois, cache bien des mystères qui seront tous éclairés. “Flammes” est un conte passionnant à l’ histoire souvent bien énigmatique et grandement poétique servie par un auteur à la plume déjà experte et à l’imagination débordante mais très bien maîtrisée.

Si le ton se veut plutôt humoristique au début, l’horizon s’assombrit très rapidement et navigue constamment entre le réel et l’imaginaire, le légendaire… Et souvent, on se retrouve dans un gros flou artistique, à la merci d’un auteur qui donne libre cours à son imagination dans une Tasmanie ou la faune et la flore sont toujours au premier plan, mises en lumière mais qui sait aussi parfaitement retomber sur ses pieds.

Même si certains petits passages boitent un peu, l’ensemble est maîtrisé dans la forme comme sur le fond et Robbie Arnott sait faire naître l’émotion. Si vous abandonnez un peu votre côté rationnel, cartésien et si vous laissez Arnott vous embarquer très loin, vous ne regretterez pas cette époustouflant périple bourré d’amour et de tendresse et vous n’oublierez pas de sitôt ces “flammes” des antipodes.

Charmant et enchanteur !

Wollanup.

AH, LES BRAVES GENS ! de Franz Bartelt / Le Seuil.

Franz Bartelt aussi absent des médias qu’il est prolixe en écriture revient après “Hotel du grand cerf” paru en 2016 et récompensé très justement par le grand prix de la littérature policière. C’est simple, si vous avez aimé “Hotel du grand cerf” vous allez adorer celui-ci et vous pouvez vous ruer chez votre libraire et éventuellement l’agresser verbalement s’il est en rupture de stock. Si vous découvrez Bartelt, “Ah les braves gens” fera une bien belle introduction dans son monde rudement barré et pourtant si juste et tendre.

“À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny.”

Bartelt connaît bien les Ardennes pour y vivre depuis l’âge de quatre ans et c’est avec le sceau de l’expertise de ce monde rural qu’il nous entraîne dans le plus profond, le plus intime de ce village si particulier d’une France périphérique pourtant déjà si singulière et si peu connue. On est donc dans l’Est de France mais on pourrait très bien transférer cette irrésistible fantaisie dans d’autres coins isolés de l’hexagone. Néanmoins, Puffigny se distingue par sa concentration de mecs à l’ouest, gentiment borderline et autres énergumènes ayant, eux, franchi la ligne, partis dans des univers parallèles où la raison et l’entendement n’ont plus cours.

 “A Puffigny, on ne retrouve jamais rien. On peut fouiller tout ce qu’on veut jusqu’aux nappes phréatiques, on ne trouve jamais rien, même pas de l’eau! On n’a jamais rien retrouvé! Pour avoir une chance de retrouver quelque chose à Puffigny, il faudrait creuser jusqu’aux antipodes.Et encore! On tomberait certainement sur un antipode où il n’y a rien ! C’est leur formule, ça, aux gens de Puffigny: y a rien!… Y a rien à voir ! Y a rien à dire ! Y a rien à faire ! Y a rien à entendre ! Ya rien à espérer ! Ya rien pour les vieux ! Ya rien pour les jeunes ! Y a rien pour les champs de betteraves ! Y a rien pour les tas de bois !” s’ulcère le procureur confronté à la disparition d’une des miss monde du coin, caissière à la supérette le jour et reine des auto tamponneuses à la fête foraine. Julius Dump va vivre cette énigme qui s’ajoute à sa quête initiale sur le parcours criminel de son père impliqué dans un casse qui s’était terminé en véritable boucherie. Il va donc se fondre dans la vie du bourg, s’initier aux coutumes locales, vivre dans cette cour des miracles où s’ébattent gentils mythos, gros mégalos, banals barjots, alcoolos joviaux, criminels vivants et morts, lolitas campagnardes, rockers séniles, instits aux nerfs brisés, (la connerie semble bien héréditaire). L’aspect polar n’est pas le centre du roman de toute évidence même si les énigmes seront résolues. C’est ce formidable aréopage de “gentils” dingues qui chapitre après chapitre, page après page qui crée l’irrésistibilité du roman, hilarant du début à la fin. Bartelt prend même le parti d’ ajouter au pitoyable barnum des nazis et des cardinaux sans pour autant passer de la fable noire magistrale à la farce.

Vous serez sûrement tentés d’aller chercher Puffigny sur une carte de France. A regret, vous quitterez Puffigny et son bar de la gare, haut lieu de la pensée rurale, son zinc “borne” du réseau social local dont la portée s’étend au fur et à mesure qu’on tire des pressions et qu’on dégoupille les canettes.

Si vous vivez dans cette France périphérique, Bartelt, avec bonheur, vous fera découvrir des personnages hauts en couleur si proches de vos “héros” locaux et si vous ne connaissez pas ces zones perdues où le réseau ne passe qu’au rond central du terrain de foot de la commune voisine, la surprise se disputera à une hilarité qui vous gagnera rapidement. L’écriture est divine, moqueuse, railleuse mais avec une certaine retenue dévoilant une réelle tendresse pour ce monde obsolète et encombrant pour nos élites.

Du bonheur !

Wollanup.



BARBÈS TRILOGIE de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Paris est une défaite et Barbès ses fourches caudines. Certes. Haut lieu du commerce parallèle et des trafics en tout genre, ce n’est rien de dire que ce nord fiévreux de Paris se traîne une réputation à fuir, souvent boursouflée, parfois justifiée. Sans en rajouter ni dans l’angélisme béat ni dans le misérabilisme nocif, l’endroit est un monde à part, avec ses arrangements et ses codes flous. Un terrain de jeu en or, comme la Goutte du même nom, pour un exégète de talent, pour charpenter d’habiles trames noires à la sauce Paname plus aigre que douce. Et le plus fort sur ce terrain chaotique est sans le moindre doute Marc Villard.

On ne compte plus le nombre de romans et nouvelles dont il a puisé la sève entre Rochechouart et la porte de Clignancourt (en poussant jusqu’aux Puces de Saint-Ouen, comme l’an passé avec Les Biffins, publié chez Joëlle Losfeld). Mais, loin des miroirs déformants pour touristes en mal de sensations fortes ou bonimenteurs d’extrême droite, Marc Villard dresse d’autres constats, sombres bien sûr, mais surtout poétiques et visuels. L’homme est une plume d’exception, mais c’est aussi un œil, tout aussi acéré. Aussi proche de David Goodis que de Robert Doisneau, il dépave à la barre à mine des ruelles lugubres pour y cultiver sa poésie du trottoir et ses tranches de vie alternatives. Comme des galeries de portraits à vif, ses livres cumulent les plans serrés sur des seconds rôles en déshérence et sur des personnages principaux guère mieux lotis. Parmi ceux-ci, Jacques Tramson, éducateur de rue de son (piteux) état, endossa le treillis du héros en charpie à trois reprises, pour les romans Rebelles de la nuit (Le Mascaret, 1987), La Porte de derrière (Série Noire, 1993) et Quand la ville mord (La Branche/Suite noire, 2006, porté à l’écran en 2009 par Dominique Cabrera pour Arte). C’est la réédition de ces trois ouvrages en un seul volume qui cristallise cette Barbès Trilogie parfaitement homogène et cohérente. Entre destins qui dérapent et systèmes D qui chavirent, le soleil a bien du mal à percer, mais l’écriture de Marc Villard illumine mieux qu’un réverbère de la rue Myrha ces pages où la drogue est sanglante et le sang rarement lavé de toute trace suspecte.

On s’inquiète pour Fred, Sophie, Melissa, Lomshi, Farida, Sara et tous les autres, ces gosses dont Tramson, tel un joueur de curling, aimerait balayer le chemin et adoucir le parcours. Rien n’y fait. Tout le monde finit dans le mur et les mots élancés de l’auteur ne peuvent pas grand-chose pour eux. Marc Villard n’est d’ailleurs pas un donneur de leçons ou un redresseur de tort. C’est un conteur, spectateur d’un monde dont les rouages coincent, et capable comme personne de se porter au chevet des victimes collatérales pour faire d’elles les étoiles filantes d’une autre Comédie humaine

JLM


PAZ de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Cette fois Caryl Férey nous entraîne en Amérique du sud et plus particulièrement en Colombie. Alors, bien sur, nous viennent des images, on se réfère à une histoire récente constellée de poncifs « poudriers »…Or, l’auteur nous embarque dans un roman qui convie une famille et des protagonistes englués dans des existences pour lesquelles la plénitude, la satisfaction ne sont pas au rendez-vous. En s’attachant à poser le prisme sur ces personnages, il convoque aussi les problématiques familiales lestées d’un passé granuleux. Car, il faut bien le reconnaître, elle, la famille, n’est pas toujours comme on le souhaite, il coexiste souvent un idéal avec un renégat. Au travers cette illustration nucléaire gravite une journaliste pugnace qui tente de trouver son équilibre par son travail car, elle aussi, n’a pas trouvé tous les ingrédients d’une vie épanouie. Caryl Férey nous transporte, de nouveau, dans son univers avec sa verve, avec sa plume et en filigrane sa bienveillance pour ses personnages. 

«Un vieux requin de la politique. 

Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá. 

Un combattant des FARC qui a déposé les armes. 

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne. »

Derrière cette lapidaire quatrième de couverture se cache un ouvrage dense, avec un profond enracinement dans cette nation bouleversée par des années de plomb. Les reliquats restent bien présents dans la construction politique de cet état qui, bien souvent, navigue en eaux troubles. C’est, aussi, sur ce point que le romancier déploie son identité de littérateur. Car emporté par la plume, on est de même éclairé par un roman documentaire qui nous plonge dans les entrailles d’une société exsangue de corruption, de copinage et de déterminisme. Ceci n’est pas une carte postale propre à la Colombie, c’est bien plus universel. C’est aussi en ce sens que Caryl Férey est doué, dans cette faculté de transposition de scories universelles à un contexte particulier. 

L’envergure du récit repose sur quatre personnages cardinaux qui ont, donc, ce point commun du non-accomplissement d’une vie rongée par le remords, obscurcie par les non-dits, éreintée par l’individualisme. Il croque ses personnages avec force persuasion. Il documente sa trame avec pléthore de détails tout en évitant l’écueil aisé de la centrer sur la figure tutélaire du natif de Rio Negro. Il a donc choisi le parti de s’intéresser au volet révolutionnaire des FARC et, encore, de manière plutôt indirecte. C’est tout le charme de l’auteur, de ne pas tomber dans le panneau de la facilité et de construire un roman qui harponne, qui bastonne, qui tatoue! Mais si je devais comparer sa villégiature sud-américaine avec celles du long nuage blanc ou le sol de Mandela , je dirais qu’il n’y a pas cette odeur putride, cet écoulement d’un abcès mis à plat. J’ai trouvé l’écrit plus équilibré, noir certes, mais plus immersif dans un peuple meurtri qui tente la reconstruction au forceps. 

Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. 

  Du grand Férey! (allez j’ose c’est extra.)

Chouchou…


ZIPPO de Valentine Imhof / Rouergue Noir.

Mia Larström est une lieutenant de la police de Milwaukee. Jeune, belle, froide, hautaine, elle n’a pas noué d’affinité dans sa brigade. D’une grande intelligence, beaucoup la considère comme trop arrogante pour oser l’approcher. Le lieutenant McNamara, lui, est le Casanova de l’équipe. Pas un matin ne passe sans qu’il raconte ses frasques à ses collègues, ébahis d’une telle liberté revendiquée.

Ces deux flics n’ont rien pour s’entendre mais ils vont devoir travailler ensemble afin d’arrêter un homme qui sème des cadavres de femmes dont il a brûlé le visage. 

Cet homme est obsédé par une femme, Eva, qui l’a quitté il y a 8 ans. La seule qui le comprenait, qui n’avait pas peur de lui, qui l’aimait aussi dans ses excès. Il l’a initiée au plaisir, il l’a faite entrer dans son monde. 

« Clic-Clic- Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic, le bruit de son zippo avec lequel il joue, qu’il caresse, dont il se sert pour jouer avec la flamme qui léchait et mordillait  la peau d’Eva ».

L’histoire est sombre, inquiétante, mais nous avons de l’empathie pour chacun de ces personnages. Les crimes qui jalonnent cette histoire sont horribles, mais l’auteur n’en est pas pour autant un monstre. C’est un homme qui a tout connu, le bonheur, le succès, il était un super héros. Puis, une catastrophe, et son monde s’écroule. Sa seule éclaircie, il pense la trouver auprès d’Eva, et pendant 8 longues années, il n’aura de cesse de la retrouver. Il lui laisse donc des messages, et quoi de plus marquant que ces flammes qui naissent de son zippo. 

Je ne veux pas dévoiler davantage de l’histoire, non pas qu’elle soit pleine de rebondissements et de surprises, mais plutôt qu’elle se découvre au fur et à mesure des pages en une logique implacable. Valentine Imhof nous plonge dans un univers très noir, rythmé de rock alternatif dont la playlist, s’accorde parfaitement aux sentiments qui nous traversent à la lecture. Ce roman est riche en émotions, parfois contradictoires mais toujours justes. Valentine Imhof nous prouve qu’il n’est pas facile, voire impossible, de se détacher de son passé. C’est lui qui nous forge et ce sont nos choix et nos rencontres qui nous conduisent sur tel ou tel chemin. Mais quand nous décidons de choisir celui-ci plutôt que tel autre, nul retour en arrière n’est possible.

Une surprenante et saisissante lecture, profondément rock !!

Marie-Laure


ROSE ROYAL de Nicolas Mathieu / Editions In8.

Nous savions Nicolas Mathieu extrêmement talentueux, nous le découvrons malin. Pour ne pas risquer cette sorte de baby-blues qui guette tous les auteurs couronnés d’un angoissant Goncourt, lui s’accorde « un pas de côté », selon ses dires, avec la publication d’une magnifique novella dans la collection Polaroid des éditions In8. Comme un coureur de fond qui reprendrait l’entrainement après un accident musculaire, le voici de retour pour un bref échauffement en 77 pages aussi sombres que brillantes. Nous retrouvons néanmoins ici tous les ingrédients noirs et humains de ses précédents Aux animaux la guerre et Leurs enfants après eux (le Goncourt 2018 donc), mais en une version condensée et beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît de prime abord.

Rose Royal donc. Rose est une dame et Royal est un bar. Ils partagent la même cinquantaine désabusée, même si Royal fait plus dans son costard seventies fané de bistrot d’une France provinciale, pour ne pas dire vicinale. Ils ont leurs habitudes depuis pas mal d’années, celle de retrouver la copine Marie-Jeanne (ce n’est pas une métaphore, ici l’oubli est plutôt liquide qu’incandescent) ou de brader des jours dont Rose n’attend plus rien. Elle est encore jolie Rose, mais ses rêves ont depuis longtemps disparus dans les rétroviseurs. Elle n’attend plus rien, plus rien des hommes surtout, dont elle a hérité tant de cicatrices. Elle n’attend pas Luc plus qu’un autre. Pourtant tout implose lorsqu’il débarque un soir sans crier gare, pour ce qu’il conviendra d’assimiler aisément à une histoire de chien écrasé. Bref…

Entre eux, ça colle, par défaut surtout. Aucun jugement pondéreux ne vient troubler l’évidence d’un constat amer sur ce mitan de la vie, à l’heure des derniers espoirs, aussi illusoires qu’un sémaphore lointain entraperçu avant la noyade. Mais ce sont surtout des faux-semblants, genre de bouées inutiles, qui échafaudent leur histoire, une histoire de couple bientôt, d’habitudes et de possession donc, forcément. En quelques mois, les mirages, les non-dits pesants et les aveux moches deviennent les parpaings des murs qui se dressent.

« Aucun amour ne peut survivre à ses archives » écrit Nicolas Mathieu. Et Rose le sait, les Rita Mitsouko lui ont assez seriné que les histoires d’amour finissent mal et que, des illusions à cette rubrique des chiennes écrasées, il n’y a qu’un pas, de côté pour l’auteur, vers la sortie pour Rose.

JLM


L’ACCIDENT DE L’A35 de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

The accident on the A35

Traduction: Julie Sabony.

“Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l’inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l’intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ?”

“L’accident de l’A35” est le troisième roman de l’ Ecossais Graeme Macrae Burnet et la deuxième enquête de Georges Gorski, flic alsacien, après “La disparition d’ Adèle Bedeau”. Sonatine avait choisi d’introduire l’auteur en France en 2017 avec le polar historique de très haute tenue “L’accusé du Ross-shire” mais cette série avec Gorski est très recommandable et provoque bien une attente de suite.

Dans l’avant-propos de ces histoires, l’auteur invente une histoire pour donner une authenticité à ce qui n’est que pure fiction. L’avant-propos parle du témoignage d’un Brunet, créé par Burnet, tout simplement! Chabrol est ainsi cité comme adaptateur à l’écran des écrits et nul doute que le grand cinéaste du Noir aurait apprécié à sa juste valeur ce roman, aurait su l’adapter très justement.

Ah, évidemment, on est loin de la folie meurtrière, de l’étalage mercantile, la tentative de séduction, très loin même si on considère le titre et la couverture très peu engageants, vierges de toute tentation. L’intrigue n’est pas extraordinaire et pourtant le suspense est constant, mesuré avec talent par l’auteur. Polar psychologique par essence, le roman raconte l’investigation de Gorski et celle de Raymond, le fils ado du défunt. Les portraits sont tracés au cordeau et c’est de leurs failles, de leurs parcours malheureux que vient cette incertitude, cette inquiétude constante nimbée dans un voile blafard d’ennui, de tristesse dans le décor mélancolique d’une petite ville endormie.

Envoutant.

Wollanup.


L’ARBRE AUX FEES de B. Michael Radburn / Le seuil.

The Crossing

Traduction: Isabelle Troin.

“Taylor Bridges, un ranger australien, est hanté par la disparition de sa fille Claire, huit ans. Son couple a volé en éclats et pour cesser de ruminer son chagrin, il demande sa mutation en Tasmanie. Dès son arrivée dans la petite bourgade de Glorys Crossing, Drew, une fillette du même âge que Claire, disparaît également. Taylor y voit une coïncidence avec son propre malheur et mène une enquête au sein d’une population pour le moins hostile. Une initiative qui déplaît à O’Brien, le chef de la police locale. Taylor, convaincu que Drew est vivante, poursuit ses investigations et apprend que d’autres petites filles ont disparu avant elle. Avec l’aide de Grady, un inspecteur du continent envoyé sur place, Taylor découvre une île aux secrets bien gardés…”

B. Michael Radburn est australien et comme les romans venus des antipodes arrivent au compte gouttes, nul doute qu’il attire d’emblée l’attention. En choisissant la Tasmanie, région mal connue voire inconnue pour ma part, il fait preuve d’une belle originalité contrecarrant, un peu, le choix d’une intrigue si souvent déjà lue… les disparitions d’enfants. Vous, je ne sais pas, mais moi, je frise l’overdose. Comme tout a déjà été écrit, avec plus ou moins de talent, plus ou moins de suspense, plus ou moins d’émotion, ne cherchez pas à trouver une quelconque originalité ici. Une région mystérieuse, des autochtones taiseux, des forêts dévoreuse d’enfants, un soupçon de surnaturel et un héros brisé qu’on suit dans son processus à plusieurs étapes: pénitence / résilience / rédemption, rien que du très, très classique anglo-saxon.

Mais, malgré un début très soporifique, un tantinet appuyé dans l’affect, Radburn sait insuffler de la vie à son héros et nul doute que Taylor, attachant dans son malheur et dans son désir d’être utile, peut séduire tous ceux qui ne souffrent pas d’indigestion d’ histoires de gamins avalés par les forêts. Ceux qui n’ont pas connu encore les histoires de disparitions racontées par Lehane et qui n’ont pas affronté l’horreur et la douleur des parents racontée avec crudité et puissance par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux il y a des hommes” peuvent aisément s’engager. Les autres passeront, sans regret, leur chemin. Signalons qu’une deuxième histoire avec Taylor est déjà parue en Australie et qu’aucun enfant ne s’y carapate, il semblerait.

A voir…

Wollanup.


IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST d’ Arpad Soltész / Agullo.

Mäso – Vtedy na východ

Traduction: Barbora Faure

« Vous les flics, vous êtes de la vermine. Vous n’avez aucune discipline. Ni honneur. Vous êtes comme des pétasses. Vous suivez le premier qui vous paie. D’accord. Mais toi, c’est nous qui t’avons acheté. Tu vas faire ce pour quoi on te paie, fils de pute ! »

Il était une fois dans l’Est se situe à cette frontière un peu floue entre le documentaire et la fiction : fiction les personnages, les situations, la construction du récit. Document(aire) : le no man’s land qu’est devenue une partie de l’Europe Centrale et Orientale suite à la chute des régimes communistes. La corruption endémique cultivée par ces derniers durant la deuxième moitié du 20e siècle s’est enkystée et devenue mortelle après la libération et l’indépendance. L’entrée dans l’Union Européenne n’a malheureusement pas résolu ce problème mais a favorisé le développement d’actions criminelles à travers la facilitation d’échanges avec d’autres pays voisins contaminés par le même fléau.

Pourquoi ? vous demandez-vous. Parce qu’une véritable transition démocratique ne peut s’effectuer qu’en présence d’hommes – ou femmes – intègres et mus par le désir du bien collectif. Chose qui n’est arrivée dans pratiquement aucun des anciens pays du Bloc Soviétique.

« Après quatre-vingt-neuf, les agents du KGB étaient rentrés chez eux, mais les contacts s’étaient maintenus. Lors de l’effondrement de l’Union Soviétique, bien des hommes s’étaient convertis du service secret au business. Et bien plus encore étaient restés dans le service, tout en se lançant dans le business. Quelques privilèges t restaient attachés et l’accès aux informations demeurait acquis. Les types qui n’étaient pas dégoûtés de plonger au fond du cloaque pour récupérer des diamants s’étaient fabuleusement enrichis. Et cela ne gênait pas grand monde. Cela avait toujours été leur travail, mais ce qu’ils faisaient auparavant contre un salaire, ils le faisaient maintenant contre de l’argent. Beaucoup d’argent. »

S’il existe en Slovaquie une personne qui soit parfaitement au fait des agissements de ce monde parallèle – parallèle à l’état de droit, à l’Europe et à la démocratie – il s’agit d’Árpád Soltész, journaliste d’investigation et désormais à la tête du Centre Slovaque pour l’investigation journalistique créé suite au double assassinat en février 2018 de son confrère Jan Kuciak et de sa compagne.

La trame du roman pourrait sembler simple : une jeune fille de 17 ans, Veronika, se fait kidnapper pendant qu’elle fait du stop pour rentrer chez elle. Séquestrée et violée en attendant d’être livrée au boss du marché de la prostitution en Albanie (étant mineure, on ne prendra pas le risque de la mettre sur le marché européen), elle parvient à s’échapper avant la transaction.

Sans le vouloir, sans le savoir et surtout portée par une seule pensée – la vengeance – elle provoque une série de remous au sein du milieu gangréné de la justice, des renseignements (la SIS), des politiques, de la mafia. A ses côtés, avec plus ou moins son accord, les flics Miki, Valent le Barje et Kovak, Pali, le journaliste et Andrea, le procureur.

La construction du roman est un modèle du genre : Il était une fois dans l’Est se mérite et sa forme est aussi complexe que le fond. Alternant passé et présent, la focale peut se déplacer en espace d’un paragraphe changeant de contexte et de personnages. Le style est sobre, efficace. La langue (merci pour la traduction, Barbora Faure !) claque et n’a pas froid aux yeux.

Amateurs de folklore et d’ambiances kitch, passez votre chemin. C’est violent, parfois répugnant, c’est peuplé d’hommes avides de pouvoir, de quartiers pauvres, de villages laissés à l’abandon. C’est le visage d’une certaine Europe, aujourd’hui. Merci infiniment, Árpád Soltész pour votre travail, merci Agullo éditions d’avoir apporté ce texte en France !

Et pour finir, juste ceci : « Bodnar se sent épuisé et résigné. Il connaît les policiers d’ici. Seul l’uniforme les distingue des voyous. Chaque famille a son contrebandier, son douanier, son passeur et son flic. Chacun d’eux soutient sa famille comme il peut. Les uns avec l’argent, les autres par leur pouvoir officiel. »

Bodnar est le père de Veronika. Vous lisez un roman. Cet été, en Roumanie, une jeune fille de 15 ans a été kidnappée et séquestrée pendant qu’elle faisait du stop pour rentrer chez elle. Elle a été assassinée le temps que les flics arrivent sur les lieux (quelques bonnes heures après l’appel qu’elle a passé pour appeler au secours). On sait, à partir de son cas qu’un réseau de trafic humain est implanté dans la région. L’enquête est toujours au point mort.

Monica.


LES MANGEURS d’ARGILE de Peter Farris / Gallmeister.

The Clay Eaters

Traduction: Anatole Pons.

Peter Farris fait partie des auteurs ricains qui ont débarqué chez nous depuis quelques années et qui doivent à Gallmeister leur reconnaissance en France. Troisième roman pour Peter Farris, tout comme Benjamin Whitler, l’autre grosse pointure de la collection de l’éditeur alsacien consacrée aux polars ruraux américains. 

Après DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS et LE DIABLE EN PERSONNE finaliste en 2018 du grand prix de la littérature policière, LES MANGEURS d’ARGILE vient confirmer le talent déjà souligné de l’auteur originaire de Georgie.

“À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.”

Peter Farris a choisi la Bible Belt et ses cohortes de bigots naïfs comme cadre et cette Georgie bien ingrate est souvent décrite par un auteur dont les racines sont bien ancrées dans l’argile de la région. Choisissant de développer deux intrigues, combinées toutes deux à des flashbacks, Peter Farris impose un rythme effréné à une intrigue particulièrement meurtrière dans son final. Le roman est garanti à 0% meth et donc si les salauds sont bien de sortie, ils ne sont pas totalement exempts de cerveau et permettent une réflexion sur la guerre, sur le survivalisme, les liens du sang et bien sûr “last but not least” la religion. 

Sans être un roman qui fera véritablement date, “Les mangeurs d’argile” confirme les talents de conteur de Peter Farris, auteur en passe de devenir incontournable pour les amateurs du genre.

Wollanup.


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