Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 63 of 160)

NITASSINAN de Julien Gravelle / éditions Wildproject

Impossible de clôturer la saison sans évoquer une dernière découverte, harponnée en librairie par hasard. Nitassinan est le premier roman de Julien Gravelle publié par Wildproject, une maison française orientée vers les « humanités écologiques » au sens large. Jurassien d’origine, Julien Gravelle s’est installé au Québec en 2006 et y exerce le métier de guide d’expédition. La parution en 2012 de la version grand format du roman (aujourd’hui épuisée) a eu apparemment peu d’échos littéraires, ou alors engourdis aujourd’hui. La version poche éditée à l’automne 2020 relancera peut-être l’intérêt pour ce texte.

« Le bois est plein de fantômes. On voit leurs ombres bossues, fatiguées par de trop longs portages, les jambes arquées par les journées de voyage en raquettes. Les gens d’avant, sentant fort la sueur, la boucane et la graisse animale. Indiens, coureurs des bois, trafiquants de peaux. Sauvages, ils l’étaient tous, même si tous n’étaient pas autochtones. Et ils étaient chez eux sur ce territoire qui eut bien des noms. Les Ilnuat l’appelaient « Nitassinan »– notre terre–, les premiers explorateurs blancs, « royaume du Saguenay », l’administration moderne, « territoires non organisés du Lac-Saint-Jean », mais pour tous, c’est le bois. »

Neuf destins, cinq siècles d’histoire : le roman d’une terre.

Il y a des 4e de couv’ qui tiennent leurs promesses, à savoir dans le cas présent, la plongée dans l’histoire, l’aventure, la découverte. Les Innus/Ilnus, historiquement appelés Montagnais par les Français qui s’aventurèrent sur leur territoire puis s’y installèrent, sont un peuple autochtone du Canada oriental. Pendant des millénaires, dispersés en clans, ils menèrent une vie nomade de chasseurs-cueilleurs entre leurs habitats d’estive et la profondeur des bois et des zones humides boréales où ils s’enfonçaient pour traquer le gros gibier lorsque l’hiver et le froid rendaient les conditions presque salubres. L’été, le bois est en effet un enfer d’insectes piqueurs et de sols spongieux. De la rive nord du Saint-Laurent, leur territoire s’étendait jusqu’aux côtes du Labrador. Il est probable que des Innus furent le premier contact de Vikings puis de pêcheurs de morue venus d’Europe à ces latitudes avant que la France ne décidât de s’implanter sur la façade nord-est de l’Amérique au XVIe siècle. 

Et c’est là que commence l’égrenage historique et narratif de Julien Gravelle. Au travers de neuf destins, neuf histoires bornées entre 1563 et 2012 (histoires que ne renierait pas, pour certaines, Jack London ou, d’autres, Rick Bass), il évoque l’univers des Ilnus, ce qu’il en perdure et ce qui s’en effrite et disparaît. En effet, la présence d’Européens est le point de départ d’une suite de bouleversements, tantôts subtils ou indirects (modifications de l’équilibre économique et politique des peuples autochtones de toute la zone géographique du Saint-Laurent et des Grands Lacs), tantôt directs parce que le nombre et l’emprise des Blancs s’accroît et écrase le mode de vie ancestral. Tant bien que mal, l’attachement au territoire, au bois, parvint à résister, certes transformé, transmis parfois à ceux des Blancs qui, fascinés par la liberté de ‘l’ensauvagement’, ne résistent pas à son appel. Il se pourrait même que Julien Gravelle y ait cédé lui aussi et qu’il ait le cœur kawish (sauvage). Principalement, le livre est la chronique, travaillée avec un grand souci documentaire, de la destruction d’un peuple, d’une culture, d’un environnement. Il s’en dégage une mélancolie globale, nuancée par la précision des descriptions du territoire et de ses habitants (animaux et humains confondus), la vivacité des aventures des personnages choisis et les bouffées d’amour mystique pour une nature puissante.

Du nature writing habité, qui inscrit sa particularité francophone dans un espace littéraire habituellement dominé par les Anglo-Saxons.

Paotrsaout

DICTIONNAIRE AMOUREUX DU POLAR de Pierre Lemaitre / Plon.

Tous les ans en décembre, Nyctalopes est plus visité qu’à l’accoutumée, souvent des gens fiévreux à la recherche du polar de l’année. Alors, plutôt que d’offrir un roman se situant au fin fond de la Norvège à une personne qui ne rêve que du Texas ou de l’Arizona ou un polar psychologique à un ami qui aime l’excès d’adrénaline, pensez sérieusement à offrir ce dictionnaire amoureux du polar à tout amateur du genre et ainsi évitez la grimace de tonton Maurice, navré, découvrant un Harlan Coben dans un emballage où il rêvait de découvrir le dernier Burke.

Pierre Lemaitre était connu pour ses polars par les connaisseurs mais a obtenu un Goncourt amplement mérité en 2013 avec « Au revoir là-haut”. Ont suivi, brillants aussi, “Couleurs de l’incendie” et  “Miroir de nos peines”. Qui d’autre que Lemaitre serait plus légitime pour parler polar ou noir ?

En un mot comme en cent, il sera difficile de parler intelligemment de cet ouvrage racontant des auteurs d’hier et d’aujourd’hui, français et étrangers, des romans, des séries, des films, des journalistes spécialisés, des hommes et femmes qui comptent, des histoires, des éditeurs…

“Lorsque je lis un “Dictionnaire amoureux”, rien ne me fait plus plaisir que de découvrir des choses que je sais déjà. C’est un peu comme pour le Nobel de littérature: le jour de sa proclamation, quand il s’agit de quelqu’un dont je connais le nom, j’ai l’impression d’être cultivé.” Sans hésitation, merci donc à Pierre Lemaitre de m’avoir donné cette impression très fugitive, certes, d’intelligence. Car à côté des chefs d’oeuvre connus de tous se glissent de petites pépites noires que j’ai eu le bonheur de retrouver au hasard des pages, des petites merveilles pour “happy few” qui m’avaient comblé à une époque comme “Je suis un sournois”, “le ventre de new-York”, “Prélude à un cri”…

Il n’ y a pas de bonne manière de lire ce pavé de 800 pages, on peut très bien le dévorer comme un ouvrage normal, le rythme et la longueur des chroniques offrant une très grande diversité, passant de la recension d’un roman à la carrière d’un auteur à la présentation d’une série culte en distillant des anecdotes souvent inédites ou mal connues. Mais on peut aussi aborder le dictionnaire par l’index de fin, en retrouvant les auteurs qu’on aime et se délectant des portraits dressés .Lemaitre y montre son admiration pour certains de ses devanciers ou coreligionnaires avec beaucoup de déférence et d’éloges tout en en ne négligeant pas non plus quelques petits tacles envoyés l’air de rien. De très belles pages sur Sallis, Incardona ou Burke pour donner des exemples pas du tout choisis au hasard. De manière générale, on lit surtout une passion, une érudition, un enthousiasme communicatif offrant au passage, merci à lui, aussi une bonne dose d’humilité au blogueur…

Bref, “Le dictionnaire amoureux du polar” est un beau diamant noir couvrant brillamment l’univers du polar tout en éclairant le petit monde du polar.

Clete.

XAVIER DUPONT DE LIGONNES L’ENQUÊTE de Boisson, Chamoux, Gouverneur et Raisse / So Lonely.

On pouvait se montrer surpris par la passion populaire et le battage médiatique autour du procès Daval, il y a quelques semaines. Le mari avait avoué, qu’attendait-on de plus? Par contre, les Français amateurs de faits divers continuent à se passionner pour les événements liés aux affaires Grégory, Estelle Mouzin ou Jean-Claude Romand qui demeurent, malgré les années, non résolues, inexplicables… pour toujours?

Dans ce classement de l’horreur et du mystère, ces affaires ont été vite supplantées par une bien plus récente, datant de 2011, et qui pour l’instant, malgré de nouvelles pistes menant vers l’étranger en cette fin d’année 2020, demeure une énigme extraordinaire.

“Au début du mois d’avril 2011, un homme de 50 ans disparaissait sans laisser de traces, avant qu’on ne retrouve les corps de sa femme, de leurs quatre enfants et de leurs deux chiens enterrés sous la terrasse de leur maison nantaise. Presque dix ans plus tard, les innombrables mystères qui entourent « l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès » font de celle-ci le fait divers français le plus indéchiffrable et discuté de ce début de millénaire.”

Beaucoup de magazines sortent des numéros spéciaux estivaux étiquetés “sexe”. Society, pendant plusieurs années il me semble, a sorti des numéros “ meurtre” consacrés à des faits divers peu ou pas connus. Cette année, Society a décidé de sortir une enquête en deux volets  sur XDDL. Ils ont fait un gros carton inattendu avec la première partie, confirmé par la deuxième. Cette enquête est le fruit d’un travail de quatre années de Pierre Boisson, Maxime Chamoux, Sylvain Gouverneur et Thibault Raisse et sans conteste, ils ont vraiment bien réalisé leur taf.

Du coup, cette version livre tombe à point pour ceux qui s’intéressent à cette histoire. Society est un quinzomadaire du groupe So Press à qui on doit déjà So Film et surtout SO FOOT qui a réussi à nous débarrasser de l’hégémonie de France Football, les ringardisant par un discours moins laudateur et plus proche du supporter, des personnes qui vivent football et dégommant sans états d’âme les icônes avec un ton nouveau et une dérision bienvenue. Il en va ainsi pour Society qui fouille souvent là où personne n’est allé voir, se fondant dans l’anonymat pour mieux prendre la température de la France et du monde.

Et en quatre ans de recherche, les quatre journalistes ont ratissé large, offrant de nouveaux angles à la compréhension d’une affaire effarante ou provoquant une densification du brouillard environnant. Bien sûr, on est loin de l’étude universitaire brillante de Ivan Jablonka pour « Laëtitia », le format et le public ne sont pas les mêmes mais les cent quatre-vingts pages se dévorent. Les crimes bien sûr, la fuite, la disparition, l’enquête, la piste catho intégriste, les proches, les amis, et bien sûr le charismatique Xavier Dupont De Ligonnès. Personne complexe, XDDL se voyait en grand chef d’entreprise, se prenait pour un Américain mais le golden boy en carton était tout autre, bien plus banal en apparence, un pauvre loser. Et puis sur la fin, de nouveau l’émotion, les êtres qui ont été trahis et qui ne s’en sont jamais remis, entraînés bien malgré eux dans une horreur trop forte pour une quelconque résilience. “Ca s’appelle un cauchemar, ou ça s’appelle un fait divers : l’assassin fait toujours d’autres victimes que les morts.”

Malgré que cette affaire bien réelle soit bien plus passionnante que beaucoup de fictions, ce serait une impardonnable lacune  de ne pas vous conseiller l’effroyable “Natural Enemies” de Julius Horwitz qui raconte la dernière journée d’un type qui a réussi et qui a décidé de tuer sa femme, ses enfants et son chien le soir.

Passionnant mais laissant un sale goût dans la bouche.

Bravo Society.

Clete.

RENNES NO(IR) FUTUR d’Isabelle Amonou, Claude Bathany, Thierry Bourcy, Nathalie Burel, Danü Danquigny, Benjamin Dierstein, Thomas Geha, Stéphane Grangier, Arnaud Ladagnous, Stéphane Miller, Frédéric Paulin, Élodie Roux-Guyomard, Christophe Sémont, Erik Wietzel / Goater Noir

En convoquant, à la fin de l’année 2019, les auteurs du collectif rennais Calibre 35 ainsi qu’en lançant un appel à textes pour sélectionner trois d’entre eux autour d’une thématique « Rennes, quel futur ? Visions de la ville en 2030 », la branche noire des éditions Goater ne pouvait pas imaginer que la réalité offrirait quelques mois plus tard le scénario catastroph(iqu)e que nous connaissons. Soudain, l’horizon et le fantasme 2030 paraissaient totalement explosés. Le futur était en avance. Bouclé ce printemps, le projet regroupe 14 nouvelles noires et/ou d’anticipation dont certaines ont pu s’appuyer sur la sidérante réalité dans laquelle nous sommes depuis entrés. Il faut bien avouer que, même sans cela, bon nombres des auteurs participants avaient projeté une vision de l’avenir assez peu éclairée par l’optimisme et les couleurs de l’arc-en-ciel, entre fin du monde et pandémie, nouvelles technologies de contrôle de la population et écologie obligatoire, entre ségrégation spatiale et confinement, entre innovation et désespérance. C’était après tout répondre à l’esprit et au cahier des charges du recueil envisagé.

Le casting a sélectionné des autrices et auteurs aguerris, pour certain(e)s déjà exposé(e)s dans les chroniques Nyctalopes à des titres divers : Claude Bathany, Nathalie Burel, Danü Danquigny, Stéphane Grangier, Frédéric Paulin dans un ordre alphabétique.  Mais la totalité des participant(e)s contribue efficacement à la palette noire (et déprimante) exposée dans le recueil, selon l’approche existentielle ou la déclinaison dystopique choisies. On espère qu’au delà du public local ou familier de la métropole bretonne, il se trouvera des lecteurs capables de décoder – pour mieux les apprécier – les projections de certains textes, férocement ironiques. Ëtre administré en 2020 par une coalition PS-écolos ne protège pas d’une dérive idéologique ou autoritaire de cette même coalition, comme l’imaginent plusieurs nouvelles. 

Comme à chaque fois qu’il s’agit de recueil de nouvelles, je me garderai de 1/ d’en résumer les histoires 2/ d’en avancer un palmarès. Les angles, nuances, sensibilités apportés par les auteurs atteindront des lecteurs amateurs de littérature noire et d’anticipation tous différents. Ce qui ne m’empêche pas de pointer un texte qui m’a fait plutôt rigoler dans le genre Mad Max zoophile à la cocasserie saignante, « Germaine Pétrograd » de Benjamin Dierstein. 

Il y a une phrase qui dit quelque chose comme « les Bretons ont toujours Roazhon ». Vu d’ici, en 2030, ce sera salement différent.

Paotrsaout

MOGOK d’Arnaud Salaün / Le Seuil.

“Mogok” est le premier roman d’Arnaud Salaün, journaliste, consultant en intelligence économique et analyste en politique internationale et il a bien fait de choisir le polar, le noir pour entamer un parcours d’auteur qui s’annonce très prometteur.

“Bandian vit seul dans son appartement peuplé de plantes à Pigalle. Serbe d’origine, il se rappelle pourquoi il est arrivé à Paris, moins ce qui l’a poussé à y rester. Sa vie va basculer le jour où on lui confie un contrat pas comme les autres : tuer un magnat de l’armement français, spécialisé dans les drones de combat. Tueur à gages, Bandian aspire pourtant à autre chose, qu’il entraperçoit depuis sa rencontre avec Ailis, jeune photographe noctambule, et son cercle d’amis – son salut ? D’abord accueillante, sa nouvelle famille d’artistes sûrs de leurs goûts, immergés dans la contre-culture techno, témoignera de nuances dans la cruauté dont il ne soupçonnait pas l’existence.”

Alors, bien sûr, le thème du tueur à gages est un peu éculé et beaucoup de romans racontent ce genre d’histoires et pas toujours avec le talent d’un Lawrence Block dans les aventures de Keller. Mais ici, si le cadre est très stéréotypé avec un Bandian en guerrier solaire, en samouraï au sang froid, on en sort très rapidement quand on entre dans son univers qu’il n’a pas vraiment choisi et qu’il voudrait changer. Il est à un tournant de sa vie, en équilibre précaire et petit à petit il va s’enfoncer dans la nuit de tous les excès avec la bande de pseudo artistes qu’il côtoie: fêtes techno, drogues diverses, défonces nocturnes puis diurnes. L’armure se déglingue. Et puis un tueur qui tombe amoureux est un homme mort. Inspirant empathie et répulsion Bandian cogne et séduit.

« Sombre n’était pas difficile, c’était à la portée de tous, il suffisait de se laisser entraîner. »

Si le titre Mogok évoque une ville diamantifère de Malaisie qui sera la destination finale, la plus grande partie du roman se situe dans un Paris underground peuplé de glandeurs et d’artistes au talent diamétralement opposé à l’égo qui les bouffit. La plume de Salaün est vive, précise, souvent belle, offrant uniquement les seuls détails nécessaires mais créant d’emblée l’ambiance. Satire sociale aussi acerbe qu’inattendue, Mogok renvoie parfois vers les océans de solitude, de tristesse, de nostalgie de “Le tueur se meurt” de Sallis dont il n’a d’ailleurs pas à envier l’écriture.

Si l’histoire s’avère violente, elle est par contre contée avec une écriture de très, très bonne tenue, constamment addictive même dans certains moments plus faibles parce qu’un peu répétitifs.

Un polar costaud mais aussi très fin et intelligent, les lecteurs de Joseph Incardona ne devraient surtout pas faire l’impasse.

Clete.

LA FUREUR DES HOMMES de Charles O. Locke / « L’Ouest, le vrai »/Actes sud

Road to Socorro (titre alternatif : The Hell Bent Kid)

Traduction : Hubert Tézenas

Au bout de sept années d’existence de la série L’Ouest, le vrai, son projet aura échappé à peu de monde : rechercher (parfois exhumer), traduire et publier les textes littéraires d’intérêt à l’origine des scénarios de films western entrés au panthéon du genre. Après les grands textes épiques, lyriques aussi, du début, la série creuse désormais dans des romans aux approches plus originales. 

Bertrand Tavernier le confesse, il n’a pas été simple de tirer de l’oubli le roman de Charles O. Locke adapté à l’écran par Henry Hathaway sous le titre de From Hell to Texas (1958) et exploité en France sous celui de La fureur des hommes. En effet, les informations sont floues sur Charles O. Locke (1895-1977), pourtant auteur de plusieurs westerns à partir des années 1950. Comment par exemple le titre original du roman, très évocateur (hell bent signifiant « totalement déterminé », « indomptable ») a pu glisser vers une plus prosaïque « route de Socorro » ?

Tot Lohman a beau savoir tirer mieux que personne, c’est un jeune homme farouchement non violent. Mais lors d’un bal, brutalement agressé par le jeune Shorty Boyd, il est contraint de se défendre et tue son adversaire. Riches éleveurs, les Boyd sont nombreux, puissants. Le patriarche, assoiffé de vengeance, ne reconnaît pas la légitime défense et le clan se lance aux trousses du jeune homme. Traqué, sans personne vers qui se tourner, Lohman prend la fuite et tente de rejoindre le Nouveau-Mexique pour y retrouver son père. Dans ce long et douloureux périple, il doit affronter une nature hostile et des poursuivants impitoyables qui l’entraînent malgré lui dans un engrenage de violence qui risque de le broyer.

Tot Lohman est un personnage atypique dans l’Ouest. Eduqué (il sait écrire et se sert plusieurs fois de la voie épistolaire pour délivrer messages ou se raconter), doté de principes moraux hérités des croyances religieuses de sa mère, pacifiste mais hélas, détenteur d’un véritable don pour le maniement de la carabine. Tot Lohman est d’abord consterné par la rage et l’acharnement dont font preuve les Boyd, le père autocrate et ses fils, pour le traquer. Ils ne sont pas du même monde : les Boyd sont de grands éleveurs sans scrupules et la force a toujours constitué pour eux un moyen de s’imposer. Lui n’est qu’un jeune cow-boy bien seul, déjà éprouvé par la vie : sa mère est morte, sa petite sœur a péri à la suite d’un raid comanche, son père est parti dans l’Etat voisin, deux de ses trois frères ont succombé sous les balles en voulant faire respecter la loi. Sous le fouet des épreuves physiques et morales, une colère formidable va s’emparer du jeune homme et ébranler ses valeurs. Doit-il se montrer aussi ou plus cruel que ceux qui le pourchassent ? Peut-il vaincre en provocant le carnage ? 

Introduit par le témoignage d’un rancher, clos par celui d’un autre, qui étaient tous deux les mieux disposés à l’égard du jeune homme, (ce qui apporte au texte des points de vue de narration peu usités ailleurs), le récit, âpre et tendu, se concentre sur la cavalcade de Tot Lohman. La nature est rude et ne pardonne pas elle non plus. Quand le jeune homme croise le chemin d’autres hommes, il doit souvent craindre la traîtrise ou déjouer une embuscade. Les Indiens rôdent et les Boyd ont une large partie de la contrée à leur pogne. Il y a des rencontres tendues. La talentueuse économie de mots de Charles O. Locke s’adapte aussi aux lignes de dialogue qui claquent par leur drôlerie ou leur acidité. Sur son chemin de croix, quelques-uns osent apporter leur aide au jeune fugitif. Pour l’esprit assiégé de Tot Lohman, c’est un répit, de l’émotion. Pourtant, il écarte aide et possibilité d’un autre destin, pour mettre fin, seul et à sa manière, au cycle de la violence. Depuis le début, le crack du fusil galopait vers la tragédie, sa conscience son plus implacable ennemi. 

Un western marquant par sa cruauté et le personnage émouvant du Hell Bent Kid.

Paotrsaout

LES RUES DE LAREDO de Larry McMurtry/ Gallmeister.

Streets of Laredo.

Traduction: Christophe Cuq.

“Les rues de Laredo” est l’apothéose, la fin, la suite de “Lonesome Dove”, le roman culte de Larry McMurtry qui lui avait valu le prix Pulitzer en 1986. Il avait écrit cette suite en 1995 mais très bizarrement, elle était restée inédite en France alors que dans le même temps, on avait pu lire deux prequels racontant l’enfance des deux héros Texas Rangers “La marche du mort” et « Lune comanche”. Certains pourront penser que ce vide éditorial est dû à une qualité moindre du roman. Ce n’est pas du tout le cas et les fans de Lonesome Dove peuvent l’acheter les yeux fermés et le savourer avec une lumière dans l’œil. Les heureux veinards qui n’ont jamais lu McMurtry pourront commencer par les premiers écrits mais on peut aussi se gaver directement des 700 pages terminant cette fabuleuse saga. Larry McMurtry a beaucoup écrit, c’est un très grand, et pas uniquement des westerns et a même obtenu l’Oscar du meilleur scénario adapté pour Le Secret de Brokeback Mountain en 2006. 

« La plupart des voleurs de trains sont pas malins, et c’est une chance pour les compagnies de chemins de fer. À eux seuls, cinq bandits pas trop idiots pourraient braquer tous les trains de ce pays. » Ainsi parle Woodrow Call, ancien capitaine des Texas Rangers désormais reconverti en chasseur de primes. Engagé pour éliminer Joey Garza, un dangereux criminel mexicain plus futé que les autres, il sillonne les étendues arides du Texas en compagnie d’une équipe hétéroclite. Mais le monde du vieil Ouest héroïque a changé ; la Frontière a été refermée, le pays est sillonné de lignes de chemin de fer, les cow-boys, Indiens et hors-la-loi ne sont plus ce qu’ils étaient. Une chose est sûre : Call, vieillissant, ne comprend guère la civilisation qui arrive. Mais Joey Garza est un adversaire à sa mesure.

Woodrow Call, à plus de soixante-dix ans retourne faire la loi au Texas parce qu’il le fait bien et ne sait faire que cela de toute façon, mais ses compagnons d’autrefois sont morts, ont pris leur retraite ou ne veulent plus retourner au combat. Et c’est donc avec une équipe de bras cassés très pittoresques qu’il va affronter Koey Garza, jeune bandit de grande envergure, symbole d’une nouvelle génération d’outlaws dont il ne comprend pas trop le fonctionnement. Il y a donc bien le bruit et la fureur mais aussi beaucoup d’humour comme d’horreurs et d’émotion dans cet énorme pavé de plus de sept cents pages. Roman crépusculaire par excellence, “Les rues de Laredo” contient à grande échelle, beaucoup du désenchantement, de la nostalgie et de la tendresse qu’on trouvait dans le merveilleux “ Le Saloon des derniers mots doux” paru en 2015.

Larry McMurtry est un grand écrivain, un des derniers monstres sacrés ricains, chacun de ses romans me charme, m’enchante mais conseillons néanmoins aux lecteurs d’entrer dans cette magnifique saga en période de vacances parce que l’immersion dans le Texas de la fin du XIXème siècle risque de les éloigner durablement de tous les autres centres d’intérêt de leur vie.

Magnifique.

Clete.

NOIR CÔTÉ COUR de Jacques Bablon/Jigal.

Après TRAIT BLEU, ROUGE ECARLATE, NU COUCHÉ SUR FOND VERT et JAUNE SOUFRE, Jacques Bablon poursuit la chromatisation de ses romans hauts en couleur avec NOIR CÔTÉ COUR. Mais s’il ajoute toujours de la lumière à sa palette, la toile demeure toujours très, très noire, du très joli noir même.

“Paris. Un immeuble ancien avec une cour pavée. Cinq étages. Fin de semaine calme. Si ce n’est que… Que la grosse fête au quatrième chez ces trentenaires bien dans leur époque tourne mal. Qu’au premier, un des deux Lettons de passage dans la capitale a pris un éclat de grenade GLI-F4 dans le dos et saigne comme un bœuf. Que l’homme du deuxième qui a accueilli une sans-papiers ne rêve que de la baiser. Que la belle étrangère sait particulièrement bien calmer les ardeurs des hommes qui se croient tout permis. Que le jeune du cinquième connaît tout des horreurs commises par le salaud du deuxième et qu’il ne va pas en rester là. Que l’importateur de pistaches qui habite au troisième a pris une balle dans la tête. Mais qui pourrait affirmer que dans ce nid de vipères l’amour ne pourrait pas éclore ?”

En moins de deux cents pages, en quelques heures, Bablon est capable de vous inventer des intrigues barjes, partant parfois très loin dans le délire mais qui à l’arrivée sont impeccables. Bablon raconte des histoires de gens ordinaires un peu barrés qui commettent des crimes bien ordinaires mais il le fait d’une manière peu académique. En le lisant, on l’imagine bien accoudé à un zinc parti dans son histoire, y ajoutant sa gentille folie, et prenant un réel plaisir à combler, surprendre son auditoire. Je pense que Bablon nous fait vraiment cadeau de ses histoires, qu’il prend son pied à les imaginer, à les écrire et à les faire partager. Peu de descriptions, débrouille-toi avec le cadre… débrouille-toi avec les détails sur les personnages. Pas le temps de traîner, l’intrigue cavale, les situations se succèdent à un rythme de malade, rebondissements, coups de théâtre et surprises. 

Toujours un peu barrés, pigmentés d’humour noir, les romans de Jacques Bablon ne sont que des esquisses mais recèlent aussi toujours, en sous couche, des thématiques plus profondes comme ici les migrants, les mouvement sociaux récents, les “combats” de la jeunesse, les femmes. Jacques Bablon est un observateur pointu de la vie qu’il raconte si bien.

Tout commence par une goutte d’eau qui tombe sur un plancher… Roman à la machette, du grand art !

Clete

MANAUS de Dominique Forma / La Manufacture de livres.

Dans son dernier roman “Coups de vieux”, paru en 2018 chez Robert Laffont Dominique Forma parlait des anciens d’Algérie, les « pieds noirs » et autres parias obligés de quitter l’Afrique du Nord au moment de l’indépendance. Si cet exil n’était pas au cœur de l’intrigue, cet exil forcé a néanmoins dû frapper l’auteur qui y retourne mais de manière plus directe, au contact des bannis, des parias, des condamnés par la République dans les années 60 pour leur appartenance à l’OAS ou leur rôle joué lors du putsch des généraux d’Alger en 1961. Alors, il n’est pas nécessaire de connaître les tenants et les aboutissants de la guerre d’Algérie pour comprendre le roman mais c’est quand même peut-être un petit peu mieux. 

Le conflit de la fin des années 50 et du début des années 60 opposant la France à l’Algérie fut longtemps oublié dans la littérature française mais depuis quelques années, on découvre un peu l’envers du décor,mais beaucoup plus tard aussi que ce que firent les auteurs américains avec la guerre du Vietnam. Et Forma s’y colle également le temps d’une novella.

“D’abord, il doit passer inaperçu parmi l’escorte qui accompagne de Gaulle en Argentine. Une fois sur place, accomplir sa mission. Simplement, efficacement, sans poser de question. Trouver le contact, approcher la cible, l’éliminer. Puis, toujours invisible, retourner en France. C’est alors qu’on lui annonce que sa route passera finalement par Manaus où l’on a besoin de lui. Dans cette ville brésilienne spéculent les anciens partisans de l’Algérie française en exil, des nazis ayant fui la chute de leur monde, les chefs des cartels de drogue latinos… Là, il devra seconder un français lors de négociations troubles. Mais cet homme qu’il retrouve à Manaus n’est pas un inconnu. C’est au contraire le dérangeant témoin d’un passé qu’il aurait aimé oublier…”

Un soldat du service Action des services secrets français en mission dans l’ombre d’un De Gaulle en tournée en Amérique du Sud digne d’une rock star. Une première cible atteinte et viennent les difficultés. Servir ou trahir? Atteindre son objectif ou sombrer dans l’affectif ?

 L’armée est surnommée « la grande muette » et Forma fera lui aussi l’économie des détails, des sentiments, se contentant de conter une histoire dure, violente, qu’on aurait aimé plus longue, certains personnages méritant mieux. Néanmoins, la nouvelle se dévore, offrant un cliché intéressant de l’époque, des mentalités et du monde gaullien que toute la classe politique actuelle, opportuniste, encense sans vergogne, une fois de plus toute honte bue.

Clete.

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑