Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 10 of 160)

LE SANG DES COLLINES de Scott Preston / Albin Michel.

The Borrowed Hills

Traduction: Paul Matthieu

Scott Preston, rédacteur publicitaire, originaire de Cumbrie, où il situe son premier roman débarque chez nous dans la collection « Les grandes traductions » de Francis Geffard qui accueille des grands noms notamment l’Irlandais Paul Lynch.

« Sur les abruptes collines de Cumbrie, dans le nord-ouest de l’Angleterre, on est berger de père en fils. Steve Eliman, un temps chauffeur routier, est de retour dans la modeste ferme familiale pour épauler son père vieillissant lorsqu’une épidémie de fièvre aphteuse frappe la région, vidant les vallées de leurs moutons, inondant le ciel d’une fumée noire.

Frappé de plein fouet par cette tragédie, Steve n’a d’autre choix que de se mettre au service de William Herne, un éleveur voisin, qui l’entraîne dans une périlleuse entreprise au nom de leur survie commune. » 

« Un putain de bouquin » pourrait sûrement le mieux exprimer mon ressenti une fois la dernière page achevée. Conscient que cet avis prématurément et excessivement élogieux puisse sonner comme démesuré voire vulgaire, tentons d’expliquer pour quelles raisons il ne faut pas rater ce roman.

Premièrement, et visible dès les premières pages, Le sang des collines est un roman noir de la meilleure engeance. L’éditeur voit juste quand il parle de l’univers de Cormac McCarthy. On est vraiment dans le dur, le sale, le sordide, le mal inexpliqué, d’ailleurs souvent inexplicable. Le Guardian évoque Tarantino et pourtant on est très loin des images léchées hollywoodiennes. On est beaucoup plus proche de l’univers de Sam Pekinpah, génialement à mi-chemin entre La horde sauvage et Les chiens de paille. Si le début des magouilles est couronné de succès, l’alliance de Steve et William avec des types non recommandables, aussi fauchés qu’eux, signera le début de leurs tourments et les entraînera vers l’innommable. Steve passera plus souvent qu’à son tour sous les fourches caudines. Longtemps, on aura du mal à comprendre l’entêtement de certains personnages à rester dans une contrée si hostile alors qu’ils pourraient s’en aller. Le comportement souvent étrange de Steve prendra toute signification dans la deuxième partie du roman. Deux raisons essentielles : une femme parce qu’il y a toujours une femme… et un attachement incompréhensible à la région.

Très vite, alors qu’émergent la violence et les peurs, un crescendo redoutable vers la bestialité créant une atmosphère souvent irrespirable, apparait aussi une autre histoire, beaucoup plus humaine, philosophique. Une colline, le cours d’un ruisseau, un rocher, une bergerie, un vent hurlant venu d’Irlande faisant courber l’échine, un abri, un bois… Qu’est-ce qui fait que certains hommes et femmes, malgré l’hostilité de la vie, les difficultés, le malheur, la douleur, s’accrochent à un lieu, à des contrées inhospitalières où l’homme n’est plus qu’une bête parmi les autres, à la merci des éléments comme tout le règne animal, se battant pour sa survie. Et c’est ce combat de tous les jours contre la pluie, le froid, la neige, qui est aussi conté de très jolie manière, cet attachement viscéral à ce qu’on considère un jour, à tort ou à raison, comme nos racines, notre abri, notre havre…

« Je n’ai ressenti aucune peine quand mon père est mort, mais ces rochers me donnent une putain d’envie de chialer. »

Et puis aussi des moutons, des moutons, des moutons… dans toutes leurs dimensions y compris dans une version biblique sacrificielle.

Un putain de roman  noir.

Clete

PS : Petit bonus: 30 songs about sheep, une playlist folk sur Spotify, élaborée par Scott Preston himself.

LA STATION de Jakub Szamalek / Métailié Noir.

Stacja

Traduction: Kamil Barbarski

«Ceci n’est pas un roman de science-fiction. » avertissait Jakub Szamalek au début de chacun de ses livres de la Trilogie du dark net (Tu sais qui, 2022, Datas sanglantes, 2023, Saturation totale, 2024)…Lorsque, sur la quatrième de couverture de La Station, on lit : « Après des décennies d’une trêve fragile, le conflit latent entre les États-Unis et la Russie a repris de plus belle, sans qu’une issue soit en vue… » on se dit qu’on va se retrouver à Kiev ou à Donetsk…et que ce ne sera pas non plus un roman de science-fiction …
En effet même s’il ne s’agit plus d’une navigation dans les abysses du net mais d’une propulsion sur la Station Spatiale Internationale à 400km d’altitude …on est très proche du réel.

La commandante Lucy Poplaski, spationaute américaine est « en charge des deux équipages, du russe (2 hommes) comme de l’américain (2 hommes et une «  touriste » milliardaire qui a payé son voyage),et de la mission de la station qui est ,officiellement , celle d’œuvrer pour le bien de l’humanité …mais qui se révèlera très vite comme une course vers le pouvoir et le profit menée par des êtres cyniques, cupides, arrogants et corrompus…(de Moscou ou de Washington !)

Et le départ justement, celui du cosmodrome de Baïkonour, comme celui du démarrage de l’intrigue sont un peu longs…Et on a le temps de se demander comment l’auteur va réussir à nous embarquer par ce thème qui semble tellement galvaudé…combien de films, de séries, de jeux vidéo ont pour sujet une station spatiale ?…( Jakub Szamalek est lui-même, entre autres, scénariste de jeux vidéo)

Mais après une éruption solaire, la concentration d’ammoniac va augmenter dangereusement dans le module…Pourquoi ?

« 8h47. Très bien, tout est à sa place.
9 h 34. Sur le mur en face du tapis roulant, un petit renfoncement apparaît. Et non loin de là, dans l’air, flotte un tournevis. » Pourquoi ?

Méfiance, suspicion, rivalité, désir de vengeance, sabotage, violence, espionnage, manipulation, trahison …l’atmosphère à bord de la station devient complètement toxique, au sens propre comme au figuré…Les enjeux politiques devenant primordiaux.

La maîtrise de cette intrigue vertigineuse est remarquable. Celle de la narration aussi. En lisant ceci, lorsque Lucy fera une sortie époustouflante dans l’espace :

« Lucy détacha l’un des mousquetons qui l’ancrait et accrocha la corde qui l’assurait à la boucle métallique suivante, de manière experte, clac, puis tira deux fois dessus, fort, pour vérifier que le loquet était bien fermé. Maintenant, et seulement maintenant, et pas un instant plus tôt, elle pouvait faire passer le deuxième mousqueton, en veillant bien à ce que les verrous soient tournés dans des directions opposées et que les cordes ne puissent pas s’accrocher à un rebord et ne s’emmêlent pas.« 

Cela semblait simple, mais dans la précipitation on pouvait l’oublier.» J’ai pensé que c’était (peut-être !) exactement la méthode d’écriture de Jakub Szamalek: ancrer, accrocher, tirer, vérifier, verrouiller, directions opposées…

Le récit est très bien documenté, avec un grand souci du détail sans être pesant …
En fin d’ouvrage il y a « un mot de l’auteur » :

« Malgré ma bonne volonté, mes efforts et l’aide de tiers, le texte peut contenir d’autres erreurs ou inexactitudes pour lesquelles je vous présente mes excuses. »

Vous êtes tout excusé Monsieur Szamalek !

 ROCK$TAR de Stéphane Vanderhaeghe / Quidam.

Traducteur émérite dont vous avez certainement déjà pu apprécier le travail, auteur de plusieurs livres publiés chez Quidam, Stéphane Vanderhaeghe est également un amateur de musique et ce n’est donc pas pour rien que son nouveau roman s’intitule Rockstar. Ça sort une fois encore chez Quidam.

Point de résumé sur la quatrième de couverture pour vous donner un avant-goût de son contenu, à la place figure une liste de titres, ou tracklist comme on dit souvent, à l’image d’un disque. Si vous visualisez encore ce que c’est un disque. Mais cette tracklist annonce néanmoins la couleur, car cette lecture est bien accompagnée d’une bande-son composée par l’auteur et à écouter sur Bandcamp. Stéphane Vanderhaeghe a définitivement plusieurs cordes à sa guitare, si je puis me permettre cette bien mauvaise boutade.

A la lecture du titre et à sa typographie, avec son S façon dollar, on peut s’imaginer tous les clichés possibles que l’on risque de trouver derrière. Et ce… à juste titre. Allez, deuxième boutade. C’est offert par la maison. Il est ici question d’un musicien, un certain Justin Ash, dont les disques comptent de nombreux auditeurs et dont l’aura lui vaut une quantité non négligeable de fans. On est dans le pur stéréotype. Comme dans les films, pour ainsi dire. Belle gueule, belle chevelure et paroles richissimes. Mais ça a déjà été la recette du succès, on le sait bien. Néanmoins, il n’est pas question de l’ascension de ce Justin Ash. Le sommet est déjà atteint et sa notoriété affirmée. Il est ici question de sa disparition et de ses conséquences. Mort ou simplement volatilisé ? Rien n’est certain. Quoi qu’il en soit, c’est là le point de départ de l’histoire. Que deviennent les fans et autres satellites quand leur étoile du rock cesse de briller ? Du photographe du groupe à la thésarde, du directeur de thèse aux culs-bénits, des rockeurs en herbe aux fans excessifs, c’est toute une série de réactions en chaîne qui se déclenchent maintenant que Justin Ash n’est plus là. Et jusqu’où tout cela peut aller ?

De l’histoire, de l’écriture ou de la bande-son, c’est peut-être plutôt la bande-son qui se démarque ou plus exactement qui apporte une certaine plus value à l’ensemble. Bien que inégale, la musique donne de la couleur et de l’épaisseur au récit. Elle n’est pas, à mon sens, la musique que l’on s’imagine de Justin Ash. Elle accompagne véritablement l’histoire au fil des pages et ce de façon cohérente. A écouter pour s’immerger au mieux dans le roman.

Non sans un certain degré d’humour, Stéphane Vanderhaeghe s’amuse avec les clichés relatifs à l’image de la rockstar adulée faite mythe et les comportements exagérés des dévots. Il se fait à l’évidence plaisir en alliant composition musicale et écriture. Même si on a déjà l’impression de connaître la musique, on se laisse facilement porter par le rythme de Rockstar et son écriture fluide.

Brother Jo.

UN MONDE NOUVEAU de Jess Row / Terres d’Amérique / Albin Michel

The New Earth

Traduction: Stéphane Rocques

Jess Row est un Américain partageant sa vie entre New York où il travaille et le Vermont deux des multiples décors de ce roman. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages où nouvelles et romans se côtoient à parts égales. Curieusement, Jess Row, auteur reconnu sur ses terres n’avait jamais été traduit en français. Cet oubli est maintenant réparé et Un monde nouveau rejoint la très belle famille de la collection Terres d’Amérique de Francis Geffard.

 » Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa soeur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.
Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ? »

Un monde nouveau est un grand roman qui affiche une parenté certaine avec d’autres oeuvres majeures américaines. Volumineux, comme beaucoup d’œuvres majeures ou considérées comme telles, on pense d’emblée à Les corrections de Jonathan Frantzen. On y retrouve certaines névroses familiales déjà décrites chez Frantzen mais Row les dévoile, les dissèque à l’aune d’un monde qui tourne de moins en moins bien. Remontant à la source, la rencontre de Sandy le père et de Naomi la mère dans les années 80, Jess Row raconte leur couple puis la famille qu’ils ont fondée jusqu’à 2018, au début du premier mandat de Trump. Le caractère juif de la famille nous approche aussi des mondes de Philip Roth de La tache particulièrement, Pastorale américaine, étant d’ailleurs cité au détour d’une page.

Un monde nouveau se mérite, s’aventure parfois dans des mondes parfois très éloignés de notre propre histoire mais en proposant toujours une vision radicale, sans langue de bois, avec des propos acerbes, durs vis à vis du monde mais aussi surtout vis à vis d’une famille composée de personnes aux parcours professionnels impressionnants. Un membre de la famille s’interroge d’ailleurs. Comment une famille formée de gens « intelligents » peut elle-en être arrivée là ?

Variant les histoires et les époques, revisitant les traumatismes vécus et en nous imposant d’autres restés enfouis, Row nous embarque brillamment dans un tourbillon de sentiments très contradictoires, montre parfois l’indicible, crée une certaine gêne mais montre aussi la vacuité d’une famille très aisée, bardée de gourous, de psys, si new-yorkaise, si américaine et terriblement égoïste dans le moindre de ses agissements. Derrière le masque des apparences de parcours professionnels accomplis, beaucoup de noirceur. Du lourd qu’il faudra parfois appréhender avec patience mais le voyage vaut vraiment le détour.

Clete

L’INCIDENT D’HELSINKI de Anna Pitoniak / Série Noire / Gallimard

The Helsinki Affair

Traduction: Jean Esch

Rome. Konstantin Nikolaievich Semonov a très chaud devant la guérite de l’ambassade américaine. Il veut absolument transmettre une information essentielle : Le sénateur de l’Etat de New York, Bob Vogel, actuellement en voyage en Egypte va être assassiné. Semonov travaille à Moscou, à la Direction Générale du Renseignement…enfin…il y fabrique passeports et visas.

C’est Amanda Cole, adjointe du chef de poste de la CIA qui va devoir traiter l’affaire, puisque son chef s’y refuse…et que le sénateur va effectivement mourir au Caire !

La suite pourrait être un classique roman d’espionnage, KGB contre CIA. Guerre foide, trahisonsAgents doubles ou triples en relation avec « les mauvais génies de la tech », viralité, business et géopolitique, « oligarques piliers de vastes entreprises de corruption soutenues par le Kremlin », des taupes que l’on retourne…

Sauf que la mort du sénateur va révéler un mystérieux dossier : une sorte de combine, voire de complot qui met en lumière un nom : Charlie Cole. C’est un ancien agent clandestin, actuellement au placard à la CIA. Il a été impliqué, il y a une trentaine d’années, dans L’Incident d’Helsinki…C’est aussi le père d’Amanda !

Elle ignore tout du passé de son père et devra donc éclaircir cet Incident d’Helsinki pour comprendre la mort du sénateur. 

«Le choix était le suivant : compromettre son père ou se compromettre elle-même. Ne voyait-il donc pas que cette position était intenable ? Ou bien il en était conscient et il n’en avait rien à foutre ? Ou bien il en était conscient et il misait sur l’obéissance filiale ?»

Et c’est ce choix qui va donner de l’épaisseur à ce roman. Lui permettre de démarrer vraiment et de nous lancer dans des montages assez complexes auxquels sont habitués les amateurs de romans d’espionnage. Il y a du suspens et la fin est riche en rebondissements.

L’écriture ne m’a pas séduite, même si « le petit auvent vert » peut nous émouvoir, les « orchidées sémillantes » me semblent un brin artificielles, comme d’autres descriptions un peu guimauve…Peut-être est-ce pour adoucir, voire féminiser, ce milieu habituellement riche en brutes sans états d’âme. Il faut d’ailleurs remarquer que les femmes ont un rôle assez fort dans cette intrigue, ce qui n’est pas si fréquent.

C’est le quatrième roman d’Anna Pitoniak, mais le premier roman d’espionnage et le premier relevé par Nyctalopes. Elle vient du monde de l’édition.

La presse anglo-saxonne a désigné son roman comme le meilleur thriller de l’année. Et ces encouragements (même si on ne les partage pas totalement) vont, on pourrait le parier, induire d’autres pérégrinations d’Amanda Cole puisqu’elle « se passionne pour le chaos du monde. »

Soaz.

UNE FAMILLE MODÈLE de Jennifer Trevelyan / Série Noire / Gallimard.

A Beautiful Family

Traduction : Karine Lalechère

Je m’appelle Alix, j’ai bientôt onze ans et je vais vous raconter mes vacances au bord de l’océan. Je sais, c’est ce que demande tous les instituteurs du monde lors de chaque rentrée scolaire. Mais cette fois j’ai beaucoup à dire sur ce séjour en compagnie de mes parents et de ma grande sœur Vanessa. Un séjour estival comme on dit chez vous en Europe. Mais chez nous, aux antipodes, les chaleurs de l’été et les bains de mer arrivent en même temps que le sapin et les cadeaux de Noël. Imaginez-vous un instant la tête à l’envers. Bref, il faudra plus de 300 pages à Jennifer Trevelyan pour relater tout ça. Ah, au fait, si vous ne connaissez pas Jennifer, c’est normal. Elle vit à Wellington comme moi, notre capitale située à la pointe sud de l’Île du Nord, vous me suivez, de la Nouvelle Zélande. Elle a longtemps travaillé dans l’édition et Une famille modèle qui retranscrit mon histoire est son premier roman. On me dit souvent que mon élocution est parfaite « pour mon âge », mais Jennifer y a apporté tout son talent pour arriver à conjuguer le sourire pétillant de mes mots d’enfant et la noirceur du monde des adultes. JD Salinger et pas mal d’autres ont réussi l’amalgame avant elle. Mais la narratrice que je suis patauge pour le coup dans de néfastes courants d’eau trouble inédits, rendus opaques par les dérapages de mon imagination et les mensonges toxiques des prétendus majeurs. J’admets volontiers ne pas tout décrypter de ce que je vois et entends. Mais c’est normal, ma perception des faits et des gens reste celle d’une petite fille. Je pense que Jennifer en profite pour manipuler ses lecteurs et les perdre dans le dédale de mes interprétations. C’est malin et parfaitement orchestré. Le jeu est certes dangereux : il va forcément y avoir des vaincus et des victimes.
Heureusement il y a Kahu, un Maori de douze ans rencontré sur la plage dès mon arrivée, presque un grand-frère, en mieux, en héros qui me remue le ventre rien qu’à le regarder, même si je ne comprends pas pourquoi : mon seul vrai pote, si je fais abstraction de mon walkman rouge vif et de mon unique cassette de Split Enz (Là c’est juste pour vous rappeler vos soirées eighties et situer l’époque, celle du livre et de vos déhanchements sous les boules à facettes). C’est une chance d’avoir croisé Kahu et d’avoir pu ainsi transformer le ronron littoral en une aventure. La nôtre d’aventure s’appelle Charlotte : une fille pas plus haute que moi et disparue quelques années plus tôt dans les mêmes dunes. C’est sûr, Kahu et moi retrouverons sa piste, ou tout du moins les indices qui mèneront à une éventuelle piste. J’en suis sûre. Et pourquoi puis-je l’affirmer ? Parce que Kahu et moi marchons toujours dans le même sens, sans jamais nous disputer. OK, je me chamaille parfois avec Vanessa, pour des bêtises la plupart du temps. Rien à voir avec les disputes de Papa et Maman, surtout depuis que le père de Lucy est revenu dans les parages. Je le trouve pourtant élégant et charmant le Papa de Lucy, bien plus avenant que cet étrange voisin dont la présence s’avèrera néanmoins cruciale au moment opportun. J’aurai au moins appris cette année-là qu’on ne juge pas les gens à leur faciès. Quoi que… Des zones d’ombre cacheront à jamais les réponses à mes questions. Qui est ma mère ? Qui est mon père ? Qu’est devenue Charlotte ? Qu’est-il arrivé à la Maman de Lucy ? Les jours défilent, la fin des vacances approche, l’ambiance se dégrade et des mots compliqués tels que meurtre, suicide ou suspect s’invitent. Je m’appelle Alix, j’aurai bientôt douze ans…

JLM

EN FINIR AVEC LES JOURS NOIRS d’Effie Black / Le Gospel

In Defence of the Act

Traduction: Adrien Durand

Quel est le point commun entre le rat-taupe, le bourdon et l’araignée money spider ? Ces espèces sont capables de se suicider pour protéger les leurs et garantir la transmission des gènes. Jessica Miller, une jeune Londonienne, chercheuse en psychobiologie, se passionne pour le sujet et décide d’étudier les possibles correspondances avec le monde humain. Quand se mêlent son intellect de scientifique, des réminiscences de traumatismes familiaux et un chaos imposé par sa cadette adorée, Jessica s’interroge sur sa capacité au bonheur et à échapper aux schémas destructeurs de ses ascendants.

Intitulé In defence of the Act dans sa langue originale, le premier roman de l’Anglaise Effie Black porte titre un peu plus ouvert à l’interprétation et donc éventuellement plus lumineux, En finir avec les jours sombres, mais le sujet n’en reste pas moins clivant et prête à débat. Cela sort chez Le Gospel et pour l’occasion, Adrien Durand, le taulier de la maison d’édition, prend également la casquette de traducteur.

Jessica Miller, protagoniste principale de ce livre, va connaître quelques drames dans sa vie qui l’amèneront à élaborer une théorie intéressante mais pas exactement répandue dans notre société. Jeune, elle vivra la tentative de suicide ratée de son propre père, personnage violent qui impactera durablement la cellule familiale. Plus tard, ce sera une autre tentative de suicide, réussie cette fois, qui va la marquer. Celle d’une personne qu’elle tenait en estime, dont elle se sentait proche, mais dont le suicide révèlera à Jessica que cette personne n’était pas celle qu’elle pensait connaître et que son geste a certainement permis d’éviter le pire et donc de préserver les premier(e)s concerné(e)s. Sa théorie est donc que le suicide, sujet encore relativement tabou et mal perçu en général, peut s’avérer être un geste altruiste et bénéfique pour la société. C’est dans sa vie professionnelle, au travers de recherches scientifiques sur certaines espèces animales, qu’elle tente de confirmer ou d’étayer cette théorie. Pour autant, plus tard dans sa vie, un autre drame viendra brutalement remettre en question ce qu’elle pensait jusqu’alors. Mais En finir avec les jours noirs est également l’histoire d’une jeune femme queer qui tente de se construire une vie, affective et sentimentale notamment, en essayant tant bien que mal de conjurer son passé plutôt que de le laisser complètement dicter son présent et son futur.

A mon sens, la théorie développée par Jessica Miller est particulièrement intéressante. Bien évidemment, c’est un sujet difficile, mais elle permet de voir les choses sous une autre perspective et d’ouvrir la discussion. Comme je l’ai écrit précédemment, cette théorie se trouve remise en question dans la dernière partie du livre, il n’y a donc pas ici une prise de position tranchée de la part de l’autrice. Mais aussi dur soit le sujet, le ton d’Effie Black qui ne manque pas de traits d’humour façon british et demeure toujours très rationnel, ne le rend pas pesant et évite que le livre sombre dans un pathos trop intense et potentiellement indigeste. Écrit à la première personne, En finir avec les jours noirs donne l’impression de lire un récit autobiographique, presque un essai ou des mémoires, ce qui laisse dire, une fois encore, que la fiction est parfois le meilleur moyen de raconter la vérité. La fin, un poil trop conventionnelle, est sans doute la seule chose qui vient un peu noircir le tableau. Au final, le livre d’Effie Black est peut-être plus une ode à la vie qu’il n’y paraît.

En finir avec les jours noirs est un premier roman honnête et touchant. Une approche singulière mais intelligente d’un sujet particulièrement sensible. Grâce à Effie Black, peut-être allez vous découvrir que vous êtes plutôt un grain de café, une carotte, un œuf ou encore un sachet de thé. Comprendra qui lira.

Brother Jo.

UNE SAISON DE COLERE de Sébastien Vidal / le mot et le reste.

Avec Une saison de colère Sébastien Vidal met un terme à son « cycle des saisons » aux éditions Le Mot et le Reste entamé par Ça restera comme une lumière poursuivi avec Où reposent nos ombres et De neige et de vent (prix Landerneau Polar 2024).

« De nos jours, à Lamonédat en Corrèze, cinq mille habitants. Le printemps s’annonce sur les bords de la Vézère. Deux événements bouleversent la quiétude de la bourgade. À l’usine VentureMétal, la grève générale a été votée pour lutter contre une délocalisation en Roumanie. En outre, un projet porté par le maire a fuité et fait scandale. Il vise à dynamiser le territoire mais il implique de raser la forêt municipale. Surnommée la Coulée verte, celle-ci est très appréciée des habitants qui, pour la défendre, se mobilisent et créent une ZAD. Dès lors, le climat se dégrade à Lamonédat et les clans se forment, opposant les pro aux anti. C’est dans ce contexte, que les chemins de Julius, un ancien gendarme démissionnaire, de Grégor, le porte-parole des ouvriers, d’Alba, une jeune ouvrière, de Jolène, une tueuse à gage en perdition et de Jarod, un zadiste surnommé l’Écureuil, vont se croiser. Tous sont alors en prise avec des sentiments contradictoires – peur, indignation, dépit, espoir – qui les mèneront pourtant ensemble à la révolte. »

Une saison de colère, c’est avant tout un roman noir social dans la France périphérique, poumon de la nation peu médiatisé, un roman de lutte pour le respect d’hommes et femmes bafoués, humiliés. Une délocalisation en Roumanie, la mondialisation dans toute son horreur… 400 emplois sur le carreau, 400 familles flinguées, une ville poignardée, les services de l’état vont se barrer, les classes vont fermer, des commerces vont baisser le rideau, le chômage… et ce sentiment d’injustice qu’il faut flatter pour ne pas sombrer dans la noirceur d’une vie qui semble s’arrêter, d’une existence qui mène toujours à l’échec. La colère gronde et elle sera libératrice.

« Ils étaient chez eux, ils vivaient ici, ils y avaient leurs souvenirs, beaucoup y avaient des racines, et toutes et tous éprouvaient au fond d’eux _ et c’était un sentiment émouvant_ que c’était ce territoire qui allait leur enseigner ce que cela faisait de se battre pour une juste cause. »

Une saison de colère, c’est aussi un polar. Parallèlement au conflit se glisse une magouille de certains édiles avides du fric de l’industrie du tourisme qui vendent leur âme au diable et tout cela finira dans le sang et dans une investigation policière.

Mais Une saison de colère, c’est aussi une grande tranche réjouissante d’Americana, Sébastien Vidal déplaçant la Corrèze dans l’Amérique rurale de James Lee Burke ou Larry Brown qui l’inspirent depuis toujours, au son d’une Amérique ouvrière chantée par Bruce Springsteen.

Et enfin, Une saison de colère est une belle leçon d’humanité. Julius, son personnage (son clone littéraire ?) et d’autres tentent d’apaiser les brûlures, d’aider. Sébastien Vidal, souvent, tente de désamorcer toute cette noirceur. Par une utopie de convergences des luttes, par une description forestière ou un moment plus contemplatif, il tente d’enrayer les spirales de la violence et de la douleur et comme sa plume est belle, le lecteur suit ces petits enchantements, ces instants de solidarité. Des petits moments qui font toute la beauté du roman, qui l’éclairent.

« La solidarité, ce mot épuisé par tant d’usages, allait être mis en pratique. »

C’est un beau roman, c’est une triste histoire.

Clete.

LES ETOILES ERRANTES de Tommy Orange. Terres d’Amérique / Albin Michel.

Wandering Stars

Traduction: Stéphane Rocques

«De l’intérieur du tipi, j’ai d’abord cru que c’était le tonnerre, ou un bison, puis j’ai vu la lueur violet et orangé de l’aube là où les balles avaient troué les parois de la tente. Dehors, tout le monde s’enfuyait ou tombait, fauché en pleine course. » Jude Star

Jude Star est l’ancêtre des Etoiles errantes. Survivant du massacre de Sand Creek. (1864).

Comme dans Ici n’est plus ici retenu en 2019, Tommy Orange propose un prologue efficace nous préparant à la lecture de ce magnifique roman. Son écriture dense et poétique (souvent humble aussi) va nous aider à surmonter le désespoir des personnages. Tommy Orange, on le rappelle, appartient à la tribu des Cheyennes du Sud de l’Oklahoma.

Jude Star (Bird, à l’origine) a douze ans et raconte sa fuite avec un autre adolescent, Bear Shield. C’est la première errance. Désolation, douleur.

«Tant de faim et de souffrance, mais à partir de ce moment-là est apparu quelque chose de nouveau. On frappait le tambour, on chantait, et il en sortait une espèce de beauté brutale.»

Les deux adolescents connaîtront tout de l’emprisonnement, de l’entraînement à « devenir des soldats, habillés comme ceux-là mêmes que nous avions vus décimer notre peuple », de l’humiliation à être offerts en spectacle, de la honte, de la violence.

Et Jude Star va avoir un fils : Charles Star : Nouvelle errance, famine, réclusion, déracinement, alcool, Laudanum, braquages… Et Charles va avoir une fille : Opal Viola Bear Shield…L’épopée se terminant en 2018 !

Là, on se dit qu’on est déjà perdu dans la généalogie et que d’ailleurs, on a déjà beaucoup lu autour de cette thématique dans de nombreux très beaux romans (Louise Erdrich, pour ne citer qu’elle)…

Mais ce qui fait, selon moi, la richesse du livre, c’est la manière dont Tommy Orange va tresser ces sept générations. Il nous propose une autre forme de pensée que la pensée stratigraphique ancrée dans nos sensibilités qui superpose les générations et les sédimente.

C’est Tim Ingold (Le Passé à venir. Repenser l’idée de génération, trad. Cyril Le Roy, Seuil, 2025) qui imagine, plutôt qu’un empilement, une corde que l’on fabriquerait en enroulant les générations, en les entortillant comme des brins d’herbe.

« La solidité de la corde vient de l’opposition entre les deux torsions, celle des torons devant être inverse à celle de leur enroulement. Le couple de torsion des torons, qui, laissés seuls, auraient tendance à se détendre, renforce la tension de leur enroulement qui, en retour, resserre les torons eux-mêmes. Ce sont ces forces opposées, associées à la friction sur leur longueur des brins d’herbe constituant les torons, qui permettent à la corde de ne pas s’effilocher et lui donnent sa capacité de résistance à la traction. » Et « en introduisant de nouveaux brins d’herbe dans l’enroulement, la corde elle-même peut se poursuivre indéfiniment »

Les vies humaines des Etoiles errantes sont ces brins d’herbe qui s’enroulent selon un rythme « qui naît du cycle des générations humaines.» Et Tommy Orange, en tressant cette histoire, aide peut-être à assurer une continuité, (ou « perdurance ») plus que jamais menacée…

« Mais survivre ne suffit pas. Traverser les épreuves ne faisait que renforcer nos capacités d’endurance. Le simple fait de durer, c’est bon pour une muraille, une forteresse, mais pas pour un être humain.» dira Opal Viola Victoria Bear Shield.

Soaz


ENFERMÉ. Mathurin Réto, pupille à Belle-Île de Julien Hillion (scénario) & Renan Coquin (dessin) / éditions Dargaud

Julien Hillion, résidant dans la région de Saint-Malo, est docteur en histoire contemporaine. Ses travaux de recherches portent sur la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer, dont il est aujourd’hui le spécialiste. Son ouvrage Le bataillon des « nuisibles » » (2022) est une référence sur la question. Il est également auteur et réalisateur du documentaire historique Théret n°487 (2024) et de plusieurs courts-métrages de fiction. Renan Coquin est lui l’un des fondateurs de la revue rennaise de bande dessinée La Vilaine. Dessinateur et aquarelliste autodidacte, il a publié en 2024 ses deux premiers albums en tant dessinateur : Le Sourire d’Auschwitz avec la journaliste Stéphanie Trouillard et Pillages avec Maxime De Lisle. L’histoire sinistre du bagne pour enfants de Belle-Île, quelque peu enfouie, s’est retrouvée récemment sous les projecteurs de l’actualité avec la publication (et le succès) du roman L’enragé de Sorj Chalandon. Enfermé revient sur un épisode antérieur de vingt ans à la révolte générale évoquée dans le roman.

À la mort de sa mère, Mathurin Réto embarque clandestinement à 13 ans sur un navire en partance pour Terre-Neuve. Il y connaît les brimades qui accompagnent la vie de mousse, mais se fait également un ami, Ernest. Les deux gamins vont faire les quatre cents coups… jusqu’à sombrer dans la petite délinquance, ce qui va les mener à la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer. Nous sommes en 1907, Mathurin a 14 ans, il doit être détenu jusqu’à ses 21 ans. Une autre vie commence, faite de coups et de discipline militaire. Mais Mathurin est une forte tête et refuse d’être brisé. Il tente de s’évader à plusieurs reprises… ce qui le conduit au cachot plus souvent qu’à son tour.

En ce début de XXe siècle, la vie est rude pour les travailleurs de la mer (elle ne l’est pas beaucoup moins aujourd’hui même si elle a évolué). Pour les mousses en particulier, elle est particulièrement accompagnée de bizutages, brimades, brutalités. Il faut être un peu fouine et un peu filou pour échapper aux dangers du métier, aux aléas météorologiques d’une campagne de pêche ou aux poings et lames des membres adultes de l’équipage. Parfois cela forge une amitié, comme celle qui rapproche Mathurin et Ernest.

Las. A cette terre, cette amitié sera funeste pour les deux jeunes marins. L’un entraîne l’autre, la vengeance de l’un devient l’affaire de l’autre. Elle se règle à coups de barre de fer. Et puis pourquoi ne pas améliorer l’ordinaire par le chapardage ? Un jour, voilà les deux adolescents devant la justice. Celle-ci est à l’époque radicale. Ce sera le bagne pour mineurs. Ernest et Mathurin doivent y passer toutes les années qui les séparent de leur majorité. Ils vont vite découvrir les conditions inhumaines et insalubres de leur détention, sous la houlette d’un directeur pénitentiaire adepte de la fermeté. Mathurin, fort caractère, ne veut pas se soumettre, rêve d’une évasion qu’il cherchera plusieurs fois à réussir. Il sera donc brisé. Si son sort fait à l’époque un petit scandale, déclenche les premières protestations nationales, le bagne de Belle-Île continuera à accueillir de nombreuses années encore des détenus mineurs. L’histoire (authentique) de Mathurin Rého, présentée sans jugement moral mais dans sa banalité triste, inéluctable, résonne aussi à notre époque où on débat d’une hypothétique faiblesse de la réponse judiciaire et sociale à la délinquance des jeunes gens, dans l’amnésie sans doute de ce qu’elle a pu être dans le passé : parfaitement horrible.

L’album respire de très belles atmosphères atlantiques, marines. Sur un bateau, dans un port ou sur une île, les flots et les cieux ne sont jamais bien loin et Renan Coquin ne le fait jamais oublier. Une teinte sépia diffuse amarre de surcroît l’ensemble aux années du tout jeune XXe siècle. On apprécie également le trait « griffé », « entaillé » des personnages comme pour signifier un peu plus que la vie ne les a pas préservés.

Un cruel récit historique sur une révolte juvénile écrasée, qui fait serrer les poings d’indignation.

Little Bic Man

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