Chroniques noires et partisanes

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LA PLUPART DES HOMMES de Simon François / Editions du Masque

Et si le personnage principal de La Plupart des hommes n’était pas un homme, mais la Loire ? Non pas celle, douce et paisible, vantée par les guides touristiques, mais une Loire lourde de brouillard, qui sent la vase, qui inonde les jardins et fait suinter le salpêtre sur les pierres des maisons. Des maisons où même le « linoléum est vert d’eau » ! Une Loire sur laquelle il pleut ou il bruine sans relâche et dans laquelle se déverse un « genre de boue rose » en provenance de la fonderie…

La fonderie, justement, celle du père Bertrand Morin, principal employeur « de cette petite cité morne près du fleuve, où tout est gris, insignifiant, médiocre » et dans laquelle va se jouer « une comédie familiale comme une autre. »
Enfin…pas tout à fait.

Juliette Morin, la fille, a été violemment agressée et retrouvée dans le camion de Kad, ami d’enfance de Gabriel. Gabriel Morin, le fils, rêve de devenir acteur, mais se voit contraint de remplacer sa sœur à la tête de l’usine pour le plus grand plaisir du patriarche tyrannique… A moins qu’il ne découvre la réalité : des travailleurs sans papiers exploités dans des conditions indignes, et une direction indifférente aux cancers suspects qui touchent les enfants de la région…

Kad, lui, se rêvait en père de famille. Il se retrouve pourtant être un « rouage vaguement défectueux » d’un trafic de pièces mécaniques destinées à une casse tenue par des voyous …et contraint de mentir lors de l’enquête…
Karine, jeune gendarme déterminée, va se heurter à tous ces « mondes parallèles qui se télescopent », au silence d’une population dépendante de la fonderie, aux loyautés contraintes, et au racisme …

Les thèmes abordés font écho à ceux de La proie et la meute : écologie, violences familiales, cynisme patronal…

L’écriture est fluide — comme il se doit dans un roman où tout ruisselle — et reste humble : l’auteur ne se pose jamais en donneur de leçon, ne juge pas. L’intrigue, solidement construite, nous réserve de véritables surprises.

On pourrait dire de Simon François qu’il agit comme « une éponge à émotions ». Il capte l’atmosphère de ces lieux où les gens sont enracinés et la restitue dans ses personnages. Le roman nous laisse une sensation diffuse et persistante : celle d’un monde où chacun tente de tenir debout, malgré ce qui l’enfonce.

« Il y a des hommes de valeur partout, à toutes les époques. La plupart le sont, certains ne sont que malchanceux, car la plupart des hommes valent un peu mieux que les circonstances dans lesquelles ils se trouvent ne leur donnent l’occasion d’être. » William Faulkner.

Soaz.

LA PROIE ET LA MEUTE de Simon François / Editions du Masque.

Laissons le Loiret derrière nous et attaquons le Cher par sa face nord, du côté d’Argent-sur-Sauldre ou Aubigny-sur-Nère, entre Sologne royale et Berry luxuriant, à un jet de pierre de La Chapelle-d’Angillon, berceau d’Alain-Fournier, le papa du Grand Meaulnes. De forêts magistrales en agriculture opulente, la nature est généreuse en ce joli coin de France. Tout y pousse. Sauf les sentiments. S’il a d’autres qualités reconnues, le Berrichon ne brille effectivement pas par ses effusions de tendresse. Son cœur est aussi stérile que ses terres sont prospères. Dès la prime enfance, les attentions paternelles se résument bien souvent à l’écuelle et aux taloches, aux brimades et aux remarques désobligeantes, au servage et à l’indifférence. Ce sont ces souvenirs amers d’un passé proche, d’un autre siècle à peine éteint, que partagent tous les protagonistes devenus adultes du roman de Simon François. Qu’ils soient bons, brutes ou truands, leur tronc commun prend racine là, dans ces générations de taiseux et de darons de marbre. Alors certains et certaines ont fuit vers la grande ville, Bourges ou Paris…
Romain, lui, n’a jamais envisagé l’exil. Il a beaucoup lu, certes, mais Rastignac ne compte pas parmi ses héros préférés. L’évasion est ailleurs, dans chaque arbre où il installe des cabanes dignes du Facteur Cheval, dans chaque oiseau avec lequel il dialogue, dans chaque étang d’où il pèche sa pitance de marginal. L’idée de quitter une promiscuité pour une autre ne l’a jamais effleuré. S’affranchir de l’humanité toute entière lui conviendrait beaucoup plus. Au diable tous les bipèdes ! Sauf Solène bien entendu, l’amie de toujours, l’amour tu. Elle seule l’a toujours défendu et regardé avec bienveillance, malgré son bec de lièvre et son surnom induit : Lapin. Ils ont tous les deux grandi en parallèle. Il est le sauvageon du cru, elle est désormais maire de leur petite bourgade. Les moqueries pour l’un, les tâches administratives pour l’autre : les années passent sans vraiment maltraiter l’horloge. Mais des appétits financiers et malfaisants, des intérêts locaux ou importés, viennent troubler le rythme sylvestre des saisons. Et Solène disparaît dans une tornade mafieuse, contaminée par l’enfouissement sauvage de gravats toxiques dans des champs de sa bourgade. Pour son unique phare, Romain chamboulera plaines et futaies, quittera les cimes pour retourner la terre des hommes, laissera cendres et ornières derrière lui. Le moineau devient pygargue, voire Phénix du côté de l’étang du Puits et du canal de la Sauldre…
Sans les négliger pour autant, La proie et la meute aborde les thèmes de l’écologie, de l’illégalité industrielle, des jeunesses boiteuses et des exactions familiales avec une retenue qui l’honore. Ni sentences, ni cris d’orfraies : juste la limpidité discrète d’un ruisseau du Pays-Fort. Et l’écriture est à l’avenant, ni plate, ni trop escarpée. On pourrait la qualifier de vallonnée, en adéquation parfaite avec les décors qu’elle déploie.

JLM

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