Chroniques noires et partisanes

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LA PIQÛRE D’ABEILLE de Paul Murray / Albin Michel.

The Bee Sting

Traduction : Pierre Demarty

« Une jeune Femme en blanc, fond rouge », tableau d’Henri Matisse, orne la couverture du livre de Paul Murray. Un corsage en forme de cœur, une femme flottant dans un espace immatériel … Rien ne laisse présager que le lecteur va se retrouver pris au piège d’une spirale infernale qui engloutira peu à peu la famille Barnes.

Cass est une adolescente. « Et non, je ne suis pas négative, se défendait-elle. Je voudrais simplement vivre dans un endroit où le café serait buvable, où je ne serais pas cernée par la nature et où les gens n’auraient pas tous une tronche de patate écrasée. »

Avec son amie Elaine, elle rêve de devenir Miss Univers-ambassadrice d’une marque de jus de fruit… ou… Sylvia Plath !

Toutes deux appartiennent aux deux familles les plus en vue de la ville. Le père de Cass, Dickie, dirige la concession Volkswagen locale et nourrit, depuis l’adolescence, une obsession pour la fin du monde. Celui d’Elaine, Big Mike, est un entrepreneur et éleveur de bétail aussi prospère que dénué de scrupules.
Le petit frère, PJ, trucide des nazis intergalactiques, construit des biosphères en Lego et se passionne pour les sciences.

Enfin, il y a Imelda, leur mère, si belle, si superficielle, si mesquine, si orgueilleuse. Elle cache un secret : une piqûre d’abeille, dix-huit ans plus tôt, aurait fait basculer son mariage dans le cauchemar… Est-ce vraiment la vérité ? Est-ce là que tout a commencé à dérailler ?

Et le beau Ryszard sorti de nulle part, quel rôle sinistre joue-t-il dans chaque catastrophe ?

Puis tombent les grands mots : récession, faillite, liquidation… Ils exacerbent la honte, la jalousie, la haine, les relations toxiques, les prises de conscience douloureuses et les comportements autodestructeurs, tandis que les désastres s’enchaînent.

Les voix singulières des différents personnages construisent peu à peu le récit. Et Paul Murray malmène ingénieusement son lecteur :

– La progression est lente : ces 688 pages pourront en décourager certains.

–Il faut décoder des échanges entiers par SMS entre adolescents constamment connectés.
–Le personnage que l’on déteste d’abord peut soudain devenir bouleversant lorsque, fouillant sa mémoire, il raconte les humiliations et les violences d’une enfance maltraitée.

« Les cris à l’intérieur Ouvrez pas c’est des manouches Les chiens qui aboyaient Les hommes qui vous toisaient d’un air sinistre »

– Enfin, il faut affronter la disparition de la ponctuation lorsque Imelda prend la parole. Ce n’est pas un simple effet de style. Elle modifie physiquement la lecture. On cherche son souffle, on perd ses repères et l’on éprouve presque un soulagement lorsque les points réapparaissent. Le lecteur épouse alors le rapport intuitif au langage d’Imelda, traverse son désarroi et pénètre au plus près de sa conscience.

La Piqûre d’abeille est un roman puissant, dérangeant et souvent drôle. Sous les dehors d’une chronique familiale, qui devient une véritable tragédie contemporaine, Paul Murray y explore une question vertigineuse : peut-on encore rester quelqu’un de bien lorsque nos choix, nos lâchetés ou nos silences ont contribué au malheur des autres ?

Considéré comme l’une des grandes voix de la littérature irlandaise contemporaine, Paul Murray confirme ici son exceptionnel sens de la construction romanesque. (Déjà présent chez Nyctalopes avec La marque et le vide)

Soaz.

LA MARQUE ET LE VIDE de Paul Murray chez Belfond

Traduction : Chloé Royer.

Paul Murray est un auteur irlandais, il a étudié la littérature avant de devenir libraire. Ses deux premiers romans ont connu un grand succès outre-Manche et outre-Atlantique.  « La marque et le vide », son troisième roman, se situe au moment où le paradis financier qu’était devenu l’Irlande commence à se fissurer et les effets de la crise se font sentir.

« De l’action ! Du changement ! Une nouvelle vie ! C’est un peu tout ça que Claude, jeune trader ambitieux, est venu chercher en quittant sa morne banlieue parisienne pour Dublin, le nouvel eldorado bancaire du début des années 2000.

En réalité, Claude passe ses journées à étudier les fluctuations des cours et des taux, ne sort qu’en compagnie de ses collègues et s’autorise une seule fantaisie : desserrer sa cravate le vendredi.

Aussi, quand un écrivain prénommé Paul le contacte, entrevoit-il enfin l’excitation qui viendra briser sa routine. Longtemps en panne d’inspiration, Paul a pour projet d’écrire un livre sur la vie d’un monsieur Tout le monde. Et Claude en est un parfait spécimen.

Enfin une perspective intéressante ! Devenir un héros de roman ! Le début de la gloire !

Ou le début des ennuis… »

Claude, banquier d’investissement français travaille à l’IFSC (international financial services center) installé à Dublin pour accueillir les fonds d’investissements, banques et autres sièges sociaux d’entreprises qui brassent des milliards et préfèrent éviter de payer trop d’impôts. L’Irlande a construit son essor économique sur ce statut de paradis fiscal et financier. Ce centre regroupe des jeunes loups de la finance de tous les pays, les collègues de Claude sont anglais, allemands, australiens… et tous pataugent dans le fric avec joie et spéculent à qui mieux mieux. La plupart sont des pourris qui ne pensent qu’au fric et au pouvoir qu’il confère mais pas tous, certains ont juste remisé leurs rêves et se sont fait happer par cette vie trépidante mais vide de sens.

Claude, fils de soixante-huitard ne vient pas de ce milieu. Il a d’abord fait des études de philo avant de se tourner vers la banque. Poussé vers la réussite par un père qui lui en a ensuite voulu de trahir ses pairs, il a fui ces conflits en Irlande au moment où l’argent du tigre celtique coulait à flot. Il se noie depuis dans le travail, il se satisfait de cet abrutissement, du vide de sa vie et jongle avec des chiffres qu’il ne veut envisager que comme des abstractions sans être totalement dupe et inconscient des conséquences dans la réalité. La vacuité de sa vie le rend malheureux mais pas au point de tout envoyer bouler.

C’est pourquoi il va s’en remettre à Paul qui lui propose de le transformer en héros de roman, il voit là l’occasion de remplir son existence pour de bon. Paul, ruiné, croulant sous les crédits, est prêt à tout pour se refaire et se sert de son imagination créative sans aucun scrupule.

Le décalage entre les deux personnages : le banquier scrupuleux, intello, naïf et l’écrivain terre à terre, roi de l’esbroufe, crée des situations cocasses. Il y a toute une galerie de personnages secondaires soignés et drôles qui allègent par l’humour le ton du bouquin car le fond est vraiment sombre.

Paul Murray décrit ce monde qui décide de nos vies en brassant des millions, des milliards. On achète, on vend, on parie sur les succès ou les échecs avec un cynisme hallucinant. Toutes ces transactions sont coupées de la réalité, il n’y a pas un billet dans cette banque. C’est un jeu, avec bluff et triche, un jeu de massacre où quelques-uns s’amusent mais où bien des gens sont fauchés. Le produit ultime, inépuisable des profits, ce sont les pauvres. Le capitalisme sauvage en plein triomphe ! Les banquiers et les politiques, comme culs et chemises, font payer les pauvres pour les riches. Toute velléité de révolte est vite étouffée : on est trop pauvre et prêt à se vendre pour échapper à la misère, on veut aussi en croquer ou on se console dans une vie virtuelle plus intéressante. Ce système machiavélique s’impose partout, il gangrène jusqu’à l’art et la pensée, d’autres domaines vers où l’auteur pousse ses réflexions.

Heureusement, Paul Murray nous fait parfois sourire car le constat est réaliste et glaçant !

Un bon roman, vraiment intelligent.

Raccoon

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