« Il a été embauché au noir comme veilleur de nuit à La Forge mauve, un hôtel où sont logés d’anciens ouvriers depuis la fermeture de l’usine. Mais pour veiller sur quoi ? Sur les fantômes de sa propre histoire ou sur la mémoire d’une communauté sacrifiée ? »

Fils d’ouvrier, producteur à France Culture, réalisateur de films documentaires dont un sur le village ouvrier (l’Ardoise) où il a grandi, homme de lettres discret mais plusieurs fois publié à qui l’on doit notamment une biographie de l’écrivain prolétarien et prix Goncourt Marc Bernard (éditions Le Murmure, 2016) ou encore le roman Le dernier des communistes (éditions Finitude, 2024), Stéphane Bonnefoi a un CV plutôt évocateur et qui explique assez clairement d’où vient Les oubliés de la forge mauve, son nouveau roman publié chez Finitude.

Dans Les oubliés de la forge mauve, on suit un certain Victor, qui se retrouve embauché comme veilleur de nuit « au noir » (et non pas comme veilleur de nuit noir dans le film culte C’est arrivé près de chez vous…) dans un hôtel au nom qui ne dit peut-être pas sa vraie couleur, « La forge mauve ». Cet hôtel se trouve à Sauveterre, une ville qui rappelle bien des villes post-industrielles où un jour tout s’est brutalement arrêté. Cet hôtel n’a pas de singulier que le nom, il héberge également toute une galerie de personnages, des ouvriers privés de leurs boulots qui était le coeur battant de leur vie, impuissants face à une triste réalité, et qui aujourd’hui, perdus et abîmés, se raccrochent à ce qu’ils peuvent, notamment à l’URSS (l’Union Rapatriée des Retraités de Sauveterre). Victor, qui tient assidûment un journal où il consigne son quotidien dans cet hôtel, devient la mémoire de cette petite communauté.

Stéphane Bonnefoi s’amuse avec la langue. La cadence de son écriture happe le lecteur. Les mots avec lesquels il joue, toujours avec malice et poésie, se font l’écho de l’absurdité de la situation des résidents de « La forge mauve ». Les pointes d’humour sont relativement constantes, parfois peut-être prennent-elles un peu trop le pas sur le fond. Mais Stéphane Bonnefoi écrit avec beaucoup d’humanité et tendresse pour ses personnages. Il met en lumière les maux d’une classe ouvrière sacrifiée et abandonnée à sa nouvelle condition. Son engagement est indéniable et il est le souffle même de son livre. En le lisant, on peut penser un peu à Céline, mais aussi au regretté Joseph Ponthus.

Les oubliés de la forge mauve est un roman prolétaire qui marie avec succès le social et la littérature. Il est le témoignage certes fictif, mais bien ancré dans une réalité tragique, d’un monde ouvrier effondré et dont Stéphane Bonnefoi s’astreint à mettre en lumière ceux qui l’ont fait vivre, qui ont lutté pour, mais que l’on condamne par défaut à l’oubli et l’obscurité une fois la lutte perdue.

Brother Jo.