Chroniques noires et partisanes

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LE MEILLEUR CAFÉ D’AMÉRIQUE de François Moreau-Martinez / Le Gospel.

“Tout commence avec un coucher de soleil sur Venice Beach, quelques heures avant la fin du deuxième mandat de Barack Obama. Un goût amer dans la bouche, François Moreau-Martinez se demande si sa génération n’aurait pas fait son temps. Sa génération, c’est celle qui rêvait encore récemment des contre-cultures historiques, des dernières utopies hippies, du danger du rock’n roll et des brûlots littéraires. Celle qui s’est extirpée de sa triste banlieue française pour prendre la route vers l’Amérique, terre de promesses de grandeur et d’oubli, où l’on peut encore suivre les traces d’icônes brûlantes ayant défini ce que vivre pleinement peut bien vouloir dire.”

François Moreau-Martinez fait partie de cette espèce en voie de disparation des journalistes musicaux. Officiant aux Inrockuptibles, peut-être connaissez vous déjà sa plume. N’ayant plus ouvert un magazine musical depuis des années, ce n’est en l’occurrence pas mon cas. Mais ce n’est pas la première fois que la maison d’édition Le Gospel va chercher un auteur issu du monde de la musique. C’est même un peu dans son ADN. De François Moreau-Martinez, Le Gospel publie Le meilleur café d’Amérique, livre qui fait suite à un premier roman, l’Alpine, publié en 2016 aux éditions Denise Labouche.

« L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai » chantait Joe Dassin en 1970. Des paroles qui auraient pu servir de préambule à ce livre. A la place, François Moreau-Martinez a préféré mettre en avant d’autres citations, l’une de Chris Marker, une autre de Bob Dylan, et enfin une dernière d’un groupe qui me parle tout particulièrement, Psychic TV : « Sometimes, just drifting ».
Avec Le meilleur café d’Amérique il nous plonge dans sa propre vision de l’Amérique, selon ses expériences vécues sur place, mais avec un regard que d’autres peuvent partager puisqu’il fait le constat d’une Amérique qui n’est plus ce qu’elle a pu être mais qui fascine toujours. Ses expériences ce sont surtout des souvenirs de voyages et des rencontres qui, mis bout à bout, donnent un tableau contrasté, en partie désabusé, mais toujours captivant d’une Amérique si longtemps fantasmée. C’est aussi un portrait personnel puisque François Moreau-Martinez n’écrit pas simplement sur l’Amérique, il est au cœur de son récit, il en est l’auteur et l’acteur.

Construit tel qu’il l’est, avec ces épisodes de vie qui s’enchaînent mais s’imbriquent, ce livre se lit comme un roman. On ne peut pas ne pas penser à Hunter S. Thompson en lisant ces pages, déjà de par le ton que François Moreau-Martinez donne à son livre, mais aussi du fait des personnages ou situations sur lesquelles il écrit. On peut même parfois se demander si tout est vrai, tant les concours de circonstance, les hasards, semblent si propices à l’écriture de ce livre. Mais je n’écris pas cela pour questionner l’authenticité de ce livre, plus pour souligner que l’auteur a l’art et la manière de faire pour donner sa dimension littéraire à son travail de journaliste. On pense évidemment un peu à Kerouac, notamment quand François Moreau-Martinez écrit sur son ami Diego, personnage récurrent et toujours imprévisible du livre, qui semble tout droit sorti d’un roman de la beat generation bien qu’il ait également de quoi exaspérer. Ce serait gâcher que de vous parler plus en détail de toutes les personnes dont il est ici question, car si 140 pages c’est relativement court, celles-ci sont particulièrement nourries et riches en surprises.

Le meilleur café d’Amérique a la douce saveur de la nostalgie mais l’amertume des désillusions. François Moreau-Martinez nous offre un voyage intime au cœur d’une Amérique au crépuscule d’une ère. D’une plume relativement vive, avec ce qu’il faut de mordant et de mélancolie, il nous fait rencontrer quelques âmes qui peuplent encore ce qui reste d’un certain imaginaire de l’Amérique, percuté par la réalité que l’on connaît et qui ne fait pas franchement rêver.

Brother Jo.

AU NOM DU PIRE de Pascal Bertin / Le Gospel.

En 2019, la mort du musicien David Berman marque profondément les esprits des fans de rock indépendant, toutes générations confondues. Dandy provocateur et intemporel, chanteur et poète ultra charismatique, il s’est fait connaître avec le groupe Silver Jews qui compta un temps en ses rangs Stephen Malkmus et Bob Nastanovich du groupe Pavement. En quelques albums clés, il a contribué à remettre de la poésie dans le rock’n roll des années 1990 et 2000, conjuguant humour noir, écriture littéraire et charisme de crooner grunge. Artiste maudit, il est considéré par de nombreux fans et journalistes comme un musicien aussi important que Bob Dylan ou Patti Smith en leur temps. 

Ecrit par Pascal Bertin – le journaliste (Libération, Tsugi, France Inter…) – à ne pas confondre avec son homonyme contreténor (mais peut-être que lui aussi donne de la voix), Au nom du pire : David Berman et Silver Jews face aux démons de l’Amérique est le deuxième livre des éditions Le Gospel, après L’Histoire de secrète de Kate Bush (et l’art étrange de la pop) de Fred Vermorel, consacré à un artiste musical. Cette fois-ci il est question de David Berman, un nom peut-être moins grand public que Kate Bush, mais dont l’oeuvre en a passionné plus d’un et en passionne aujourd’hui encore.

Avec une carrière à ce point erratique, comprenez par là quelques albums (sept au total, de 1994 à 2019), qui longtemps ne furent pas accompagnés de concerts, ni même d’interviews, ainsi qu’un unique recueil de poèmes (quand bien même l’étiquette « poète » lui fut toujours collée à la peau) et  un autre recueil de dessins qui lui aussi n’a jamais connu de suite, tout en ajoutant à cela une « pause » de bien huit ans après avoir officiellement mis fin à son groupe les Silver Jews en 2009, on peut dire qu’il aurait été facile d’imaginer que le nom de David Berman et son oeuvre finissent par complètement disparaître des radars. Néanmoins, il y a un truc qui s’appelle le talent et cela aura suffi à ce qu’il devienne l’un de ces artistes cultes dont l’influence aura perduré au fil des années. 

L’avant-propos de Pascal Bertin se veut clair dès la première phrase sur le contenu du livre : « Ceci n’est pas une biographie. » Pour ceux qui espéraient une biographie tout ce qu’il y a de plus classique, rassurez-vous, Au nom du pire reste tout de même très biographique. Pour autant, il est vrai que Pascal Bertin essaye de construire un propos autour de l’oeuvre et la vie de David Berman, plus qu’il ne s’attarde en détail sur toute la vie de l’intéressé. Tel que je l’ai perçu, Pascal Bertin nous donne une lecture personnelle de la vie d’un artiste qu’il admire. Il ne multiplie pas les interviews pour étayer son propos, il se contente essentiellement du témoignage de Bob Nastanovich de Pavement et ex-Silver Jews, qui en quelque sort sert ici de fil conducteur. Une démarche qui se veut relativement pudique et sobre. 

C’est en mettant en perspective la figure paternelle, Richard Berman, un célèbre avocat lobbyiste tout ce qu’il y a de plus détestable et ombre qui aura toujours pesé sur son fils, ainsi que les changements et les travers de l’Amérique vécus sur plusieurs décennies, que Pascal Bertin fait le choix de nous raconter David Berman. En puisant dans ses textes et en analysant ses choix de vie et artistiques, il nous dépeint David Berman en témoin profondément conscient de son environnement et en artiste en marge des canons de son époque. Le parcours d’un homme hanté, traversé ou habité, c’est selon, dont la fin tragique et brutale des suites d’une dépression qui le rongea tout au long de sa vie, a malheureusement sonné le glas d’un œuvre qui nous aurait sans doute encore réservé quelques belles surprises. 

Au nom du pire est le tout premier ouvrage publié à ce jour sur David Berman et les Silver Jews. Pascal Bertin signe ici un livre qui est à l’évidence le travail d’un passionné avant tout, mais qui a le mérite d’être assez accessible pour ne pas s’adresser qu’aux initiés. De quoi donner envie de se plonger à nouveau dans toute cette musique et tous ces textes, avec peut-être un regard différent mais une émotion toujours intacte. 

Brother Jo.

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