The Antidote
Traduction : Karine Laléchère

Pour qui ne connaît pas encore Karen Russell, nouvelliste et romancière américaine, son dernier roman ne jaillit pas de nulle part en ce début de saison littéraire française. L’autrice a déjà à son actif trois recueils et un roman traduits (Swamplandia, 2012) et n’est pas un fantôme non plus sur le tableau des mérites littéraires. D’ores et déjà, on peut dire que Quand vient la tempête est un des romans étrangers les plus attendus de ce mois de septembre.
« Nebraska, années 1930. Une tempête de poussière ravage la petite ville d’Uz, appauvrissant une population déjà meurtrie par la Grande Dépression. C’est là que vit une femme surnommée « l’Antidote » : pour quelques dollars, elle offre aux habitants la possibilité de lui confier des souvenirs douloureux, comme on déposerait des bijoux dans un coffre-fort. Autour d’elle, gravitent Harp Oletsky, le seul fermier de la région dont les cultures restent vertes ; Asphodel, sa nièce orpheline, jeune prodige du basket-ball qui fuit désespérément le deuil de sa mère ; et Cleo, une photographe afro-américaine dont l’appareil, capable de voyager dans le temps, menace de révéler à la fois le passé de la ville et son avenir… »
Il n’est pas simple de vouloir concentrer dans le cadre étroit de cette chronique la richesse et l’inventivité du texte à plusieurs voix de Karen Russell. Les Grandes Plaines centrales de l’Amérique dans les années 1930 : la catastrophe arrive. La surexploitation des milieux et des épisodes climatiques intenses se combinent pour déclencher une hostilité environnementale historique dans une bonne partie des états, victimes de fléaux divers dont une gigantesque tempête de poussière qui éteint le jour, étouffe le vivant, enseveli l’existant, à savoir des communautés d’Américains ruraux, issues de l’influx d’immigrants européens depuis à peine 100 ans, sur une terre originelle aborigène. Cela est vécu comme un châtiment d’ordre biblique par les habitants.
L’histoire du Dust Bowl est connue, du moins dans sa dimension officielle, à la fois écologique et sociale. Karen Russell, quant à elle, entreprend de raconter ces événements à l’échelle individuelle et communautaire, par la voix de plusieurs personnages, pas forcément totalement humains au sens où nous l’entendons habituellement : la sorcière, l’Antidote, un épouvantail doté de conscience… ont des choses à nous raconter dans ce Midwest très réaliste, documenté, mais non dénué d’éléments “magiques”. Contre l’amnésie et la mémoire organisée, Karen veut nous faire prendre conscience que non, les terres du Midwest n’étaient pas vides avant l’arrivée de colons blancs, que non, la catastrophe de poussière n’est pas arrivée suite à une série météorologique malchanceuse, que, non, l’histoire de cette contrée n’a pas été écrite seulement par quelques hommes entreprenants mais aussi des communautés, que, non, les femmes n’avaient pas qu’un rôle subalterne ou une influence mineure mais que là encore, elles avaient pour certaines une vie des plus cruelles.
La prose de Karen Russell offre une richesse de détails historiques, mais aussi visuels, vivants. Dans un paysage post-apocalyptique, les gens gardent leurs qualités, leurs défauts, leurs rêves et leurs espoirs, leurs secrets et leurs péchés aussi. Dans ce grand foisonnement, il y a sans doute une parabole diffuse qui voudrait que toute histoire peut disparaître sous une couche de poussière mais aussi en émerger à nouveau, sous la forme d’échardes tristes ou de flammèches d’espoir.
Au final, un roman original, fort et riche de ses détails, porteur d’une ambition qui n’est peut-être honorée explicitement qu’à la fin de son développement et l’apport de textes additionnels. C’est là une réserve que j’exprime, ce qui n’engage que moi.
Karen Russel participe dans quelques jours à l’édition 2026 du festival America à Vincennes (94). Une occasion unique d’approcher quelques-unes des plus belles plumes américaines du moment.
Paotrsaout
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