
« San Jacinto n’était qu’un assemblage de maisons basses aux toits inclinés, entourées de cèdres et de samaumas, qui la tenaient à distance des villes bruyantes, des journaux du matin, des bureaux aux ventilateurs grinçants et de ceux qui pensent que le temps se mesure en chiffres ».
San Jacinto del Río, village andin absent de toutes les cartes, vit sous le joug d’une dictature militaire. Un lieu isolé, figé, qui « n’est plus qu’un cimetière à ciel ouvert ».
« Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée. »
La mort est annoncée dès les premières pages. Et l’on pense immédiatement à Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, tant l’écriture de Christophe Laquieze semble, elle aussi, comme « imbibées d’une densité imprévue », ses mots n’étant « plus des mots, mais des courants vivants ».
La mère, dénoncée par son propre fils, est Sofia Ordoñez. Elle dirigeait la Rosa Perdida, « le bordel le plus célèbre du pays ». Mais ce n’était pas un simple bordel. Il permettait à Sofia d’offrir « un cocon pour les femmes perdues » et de manipuler les hommes, d’extorquer des renseignements aux militaires, tout en cachant les opposants à la dictature et leurs outils de sabotage… Un lieu de résistance et de courage donc.
« Ce n’était pas spectaculaire, c’était patient. Ça avançait par effritement. Et dans ce bordel, les soldats pleins de rage, de whisky bon marché et de solitude se livraient d’eux-mêmes, les pantalons baissés, croyant dominer ce qu’ils nourrissaient. ».
Le roman baigne dans une atmosphère à la fois sensorielle et trouble : des quetzals dans les manguiers, des touches de surnaturel, mais aussi un « calme infect, nauséeux, gluant » qui stagne dans les rues du village.
Mais au-delà de cette dimension presque magique, quelque chose de plus inquiétant affleure. À San Jacinto, où les habitants ont « assisté à l’exécution publique et détourné le regard », la violence du régime est devenue ordinaire. Acceptée. Intériorisée.
Et les habitants ont fini « par penser que l’attente elle-même pouvait suffire à changer le cours des choses. »
« C’est comme ça. » se répétait-on, « un doigt coupé pour te faire parler, c’est comme ça. Un enfant enlevé pour rejoindre les rangs, c’est comme ça. Une femme violée et enfermée dans un cachot pour conduite inadéquate, c’est comme ça. Ne rien dire, ne pas se plaindre, car après tout, il n’y avait rien à faire, c’était comme ça. »
Et c’est peut-être là que réside (pour moi) la véritable force du roman : l’auteur qui connaît si bien ces pays des Andes, dont aucun n’a échappé à une dictature, montre que les mécanismes de soumission ne viennent pas seulement de l’extérieur. Ils s’installent lentement, insidieusement, lorsque la peur devient habitude et que l’endoctrinement s’infiltre dans les gestes les plus quotidiens.
La Rosa Perdida est un roman dense, habité, profondément troublant.
Soaz.
Commentaires récents