Chroniques noires et partisanes

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L’ENVERS DE LA GIRAFE de Pascal Dessaint / Rivages Noirs

Après des années passées dans le Nord, Pascal Dessaint revient sur ses terres toulousaines et il semblerait que la cité violette ravive la malice qui était souvent la sienne à ses débuts et lui donne l’occasion de continuer son combat pour l’environnement tout en retournant vers des intrigues noires qu’il avait délaissées ces dernières années.

« Dans un quartier populaire de Toulouse, Gaspard est chargé de la vidéosurveillance d’un carrefour. Il voit des choses curieuses et apprend avec stupeur que sa femme a un amant depuis longtemps. Lucas, lui, se passionne pour les girafes dont il a fait un objet d’étude, mais sa vieille mère acariâtre lui pourrit la vie, un vrai cauchemar. Zélie a pour spécialité de se lancer dans des combats environnementaux aussi sincères que dérisoires, à la consternation de son compagnon Pierre qui est transporteur spécialisé en matières dangereuses. Enfin, il y a celui qu’on surnomme « L’Homme à la craie », un botaniste qui parcourt le quartier armé d’un bâton de craie pour répertorier les « mauvaises herbes » qui poussent çà et là. Il a vécu un drame et est peut-être sur le point d’en vivre un autre car il est à couteaux tirés avec son voisin. Le destin va mettre en présence ces quatre obsessionnels, ça ne peut pas bien se passer.« 

Et ça ne se passera pas bien du tout mais avant, en prenant son temps, Pascal Dessaint va nous conter des vies très ordinaires, nous peindre avec son talent habituel quatre personnes un peu barrées, un peu perdues ayant tous un amour de la nature, de ses traces visibles dans un environnement humain agressif pour elle, la ville. Les plantes sauvages des murets, les chardonnerets, les pigeons et les goélands mais aussi les arbres qu’on doit élaguer participent pleinement au destin de ces quatre personnages avec leurs plaies, finalement, pas si éloignées des nôtres. De vraies histoires de vie, du social de proximité, du réel, sans message particulier mais une belle attention pour ces vies sur le fil, au bord de la chute. Des rencontres très émouvantes: de belles personnes capables de ramasser un escargot qui va se faire écraser en tentant de traverser une rue, de doux rêveurs que Pascal Dessaint dépeint avec l’empathie qu’on a toujours sentie chez lui.

Et puis il y a une girafe… une girafe sur une place périphérique de Toulouse et qui est la belle attraction « perchée » du roman. Et ces gens qui se côtoient vont être un moment connectés, de manière sans doute plus modeste mais très proche dans l’idée de Magnolia du brillant Paul Thomas Anderson.


Pascal Dessaint que l’on pensait pouvoir qualifier de Hitchcock toulousain avec cette intrigue empruntant à Fenêtre sur cour, Les oiseaux et même avec une touche de Psychose, casse le mythe en nous offrant un scène finale dantesque mais s’approchant plus à des blagues genre « Flip Flap la girafe« . Un très bel épilogue, un final improbable… Je ne sais pas ce que prend monsieur Pascal Dessaint mais vous me mettrez la même chose!!!

L’envers de la girafe sans clinquant ni esbroufe offre une intrigue virtuose très dépaysante « et en même temps » si proche de nous. Une belle humanité, très loin de la médiocrité du moment dans le polar.

Recommandable.

Clete

De Pascal Dessaint chez Nyctalopes: Un Homme doit mourir.

L’HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint / Rivages Noir.

Un trio se forme par les aléas de la vie. Des personnalités bigarrées s’assemblent par leur attirance respective à vivre à la marge. Ce ne sont pas des marginaux mais ils refusent les conventions, ils abhorrent les strictes règles d’une société vissée sur les normes, rongée par la standardisation placée sous un joug panurgien. Ils composeront sur les plages pas-de-calaisiennes pour se serrer les coudes, créer leur monde propre et tenter de « laver » certaines scories de leur passé.  Leurs existences coulent au fil de l’eau et les couleurs entrent dans celles-ci. Garderont-elles leur éclat?

«Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame. 

Pascal Dessaint nous ramène dans le Nord avec ce trio de personnages qui aiment Jean Gabin, mais qu’on verrait bien chez Bruno Dumont. »

En ouvrant le roman, on laisse derrière soi une couverture nous invitant à l’abandon; L’abandon dans une plénitude bercée par l’insouciance et la liberté. Et les trois protagonistes au départ se jaugent, tout en ayant conscience que leur apparaît concrètement ce qu’ils étaient venus chercher. On s’insère, aussi, dans un tableau naturaliste en croisant cette faune côtière nordiste riche  qui ne laisse pas de marbre. 

Pascal Dessaint possède cette écriture suintant l’humanité et la bienveillance spontanée. Il la met en exergue pour affirmer ses convictions et scander ses valeurs cardinales. Si l’avenir lui décerne des prix, je lui décernerai le Prix de la Page 111 dont l’extrait montre les aspirations et les motivations d’écriture d’un écrivain attachant:

« Thibaut s’est demandé à quoi ça rimait, si on se moquait de lui. Il ne se l’est pas demandé longtemps.Un grand coup de pied dans la chaise sur laquelle il était assis l’a fait basculer en-avant. A peine le temps de réaliser et Loïk l’attrapait par la ceinture du pantalon et le col de sa veste. Il l’a soulevé haut. Thibaut ne pouvait pas être plus pantelant, tel un scarabée à agiter les pattes dans le vide. Loîk ne m’avait jamais paru aussi affreux, avec son nez rongé et ses traits creusés, par la vilaine vie, l’ignoble labeur. Ses muscles étaient durs et luisants comme les anneaux d’une ancre de cargo. Il a trainé Thibaut sur vingt mètres sans qu’il touche le sol. Et Thibaut gueulait comme le cochon qu’on suspend et éventre, et bientôt les boyaux coulent dans la poussière….. »

Or sur ces plages les grains de sable sont légions et ils marchent au pas cadencé. Et, nos trois larrons, se remettent alors en question car l’accomplissement de leur rêve libertaire s’effrite. (comme la baraque de Loïk!) Entre chouettes, phoques et libellules le tableau vivifiant s’assombrit telles des pénalités tombant irrémédiablement sur un découvert non autorisé. 

En y croisant Gabin, Pascal Dessaint instille, de même, une couleur sépia au tout et une nostalgie érigée comme un code de valeurs et de sens. Un livre, plus une fable, que l’on aimerait narrer au coin du feu avec de dives bouteilles réconfortantes. 

« Ah ! Nous y voilà ! Ma bonne Suzanne, tu viens de commettre ton premier faux pas ! Y a des femmes qui révèlent à leur mari toute une vie d’infidélité, mais toi, tu viens de m’avouer 15 années de soupçon. C’est pire ! Eh bien que t’as peut-être raison : qui a bu boira ! Ça faut reconnaître qu’on a le proverbe contre nous » Jean Gabin dans « Un singe en hiver ».

Roman dont l’horizon nous éclaire et nous berce d’une langue simple, imagée et “magnificent”. 

Le zénith nous manque mais l’auteur nous sert un bel opus rassérénant!

Chouchou

UN HOMME DOIT MOURIR de Pascal Dessaint / Rivages.

Un nouveau roman de Pascal Dessaint, c’est un événement. Déjà parce qu’il fait l’ouverture de la rentrée littéraire noire de Rivages et ensuite parce que l’auteur a déjà prouvé depuis plus de 25 ans qu’il savait écrire des polars bien troussés, impeccables, bien dans leur époque, traitant de sujets d’actualité et le plus souvent environnementaux depuis quelques années. J’avais raté quelques-unes de ses dernières livraisons et je me réjouis de renouer avec sa prose. Pascal Dessaint est, par ailleurs, un homme charmant, à l’écoute de ses lecteurs, avec qui il discute facilement dans les nombreux salons de l’hexagone qu’il honore de sa présence chaleureuse avec, parfois, une chemise tropicale du meilleur goût…

« Boris, naturaliste, est expert auprès des industriels qui veulent installer des projets controversés dans certains territoires. Il s’arrange pour que ses rapports soient favorables aux projets. Autrement dit, il a plus ou moins vendu son âme au diable. Dans un paysage de mer, de dunes et de pins, qui ressemble à Hossegor, une maison futuriste et cossue se dresse. Son propriétaire a imposé cette construction dans une nature sauvage, grâce au pouvoir de son compte en banque. Dans cette même contrée, un groupe industriel veut implanter une unité de stockage de matières dangereuses. Pour les opposants, c’est une Zone A Défendre, un conflit qui couve. »

Roman à deux voix, « Un homme doit mourir » débute par un beau prologue où Dessaint, en prenant son temps, montre sa belle plume tout en nous offrant le cadre final de l’intrigue. L’ entame laisse présager une intrigue à forte connotation écolo, défense de la nature avec des approfondissements sur une libellule dont la vie et l’implantation locale gênent les lourds desseins des industriels et mettant en scène défenseurs anonymes de la région d’une part et financiers et élus intéressés par l’appât du gain d’autre part .

Mais ce n’est que le début et en fait on a le droit à un bon polar/ roman noir bien crispant grâce au talent de Dessaint qui tisse sa toile, son piège que l’on ne voit pas forcément venir et qui trouve son aboutissement  comme sa plénitude dans un huit clos étouffant lors d’une deuxième partie très nerveuse.

« Décider de tuer un homme n’est pas tout. Encore faut-il choisir le moment favorable et surtout la bonne arme. A ce moment, la question du courage reste secondaire, elle se posera bien assez tôt. »

Le roman couvre bien sûr des sujets brûlants comme les ZAD, la mondialisation, la course au fric roi, la corruption, la protection de l’environnement, le combat des humbles, les délocalisations, les migrants, tous traités avec sérieux et bien intégrés à une intrigue tendue qui font de ce roman un rendez-vous incontournable pour ceux qui veulent entendre le message d’un auteur qui sait trouver les bons arguments, apporter les infos utiles sans édulcorer la vérité, tout en maîtrise,et qui glisse des traits d’humour très fins avec un final qui s’avérera un beau pied de nez.

Juste et utile.

Wollanup.

PS: Et puis un auteur qui cite James Lee Burke et T.C. Boyle mérite respect.

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