Slagside
Traduction: Marie-Caroline Aubert

Troisième opus de la série, après Que le meilleur gagne et Faux-semblant, ce livre réunit à nouveau l’enquêteur Alexander Blix et la journaliste Emma Ramm.
Titre original Slagside, soit la gîte d’un navire, cette inclinaison permanente causée par une mauvaise répartition de la charge irrigue le roman à trois niveaux, du corps au corps social.
D’abord le corps de Blix lui-même, littéralement penché par ce qu’il vient de vivre : sa fille Iselin chute « sur un sol de béton crasseux, les membres tordus dans une position aberrante ». Ce basculement physique de l’enfant devient le point d’ancrage de tout le déséquilibre à venir : le père ne se relève pas droit de cette scène, il porte la gîte en lui jusque dans la salle d’interrogatoire.
Ensuite, l’institution elle-même prend l’eau : Kripos, cet organe censé mener les enquêtes les plus techniques pour l’État norvégien, enquête désormais sur l’un des siens.
L’inspecteur Brogeland prend son temps. En ouvrant l’interrogatoire par un faux-semblant de convivialité, « on a pas mal de choses à régler en ce moment », dit-il pour son entrée en salle d’interrogatoire. Il masque à peine cette voie d’eau institutionnelle : la police qui enquête sur la police navigue déjà de travers. Sous les plumes conjuguées de Thomas Enger et Jørn Lier Horst, dont l’un fut inspecteur principal, la salle d’interrogatoire devient le théâtre d’une opération d’anti-subversion : pour l’institution qui tangue, il s’agit avant tout de neutraliser la menace interne que représente désormais Blix.
Enfin, et c’est le plus retors, le déséquilibre se loge dans les techniques d’interrogatoire elles-mêmes. Afin de se faire passer pour un allié, Brogeland feint à nouveau l’empathie et implante dans l’esprit de Blix une image d’horreur pour briser sa lucidité.
La question « Comment va ta fille ? » est une gîte qu’on impose délibérément à son esprit, une agression psychologique conçue pour instaurer une surcharge cognitive. Ce flash-back traumatique heurte au passage le lecteur, qui ne peut que ressentir la douleur de Blix.
Le sens figuré du mot Slagside – déséquilibre social ou parti pris politique – ne reste pas à l’état de métaphore filée : il structure la répartition même des voix dans le roman.
La charge du soupçon pèse d’abord sur Blix seul : mis en examen, en détention provisoire, il porte à lui seul le poids d’une faute que l’institution n’a pas encore nommée :
« Timo Polmar, tu as tiré sur lui et tu l’as tué, non ?«
Pendant ce temps, l’affaire Théa Bodin et le dossier de viol que traitait Sofia Kovic, sa collègue assassinée, avancent en coulisse, presque hors-champ comme si le récit lui-même appliquait cette logique de gîte : toute l’attention, toute la charge dramatique, basculent sur le corps du policier suspecté, au détriment des victimes dont les affaires continuent sans elles.
La mort de Kovic aggrave ce déséquilibre : cette enquêtrice tuée en plein travail sur deux affaires, un viol et le fauchage d’un chauffard. Mais c’est le sort de Blix, pas celui de Kovic ni celui de la victime du viol, qui occupe les débuts de l’interrogatoire. Le système judiciaire recentre l’urgence sur l’un des siens plutôt que sur celles qu’il devait protéger.
Emma Ramm, en enquêtant presque hors-champ, loin des voies officielles, vient alors comme contrepoids : elle seule peut aller chercher ce que la charge institutionnelle, mal répartie, laisse dans l’angle mort.
Sa position de journaliste extérieure au système n’est pas un simple choix de genre (le duo classique enquêteur/journaliste) : c’est la seule façon, dans l’économie du roman, de rétablir un peu d’assiette là où l’institution penche.
Le titre annonce ainsi, avant même l’intrigue, où portera le poids du récit et où il ne portera pas.
Attachée aux débuts de la série noire hardboiled, au parler noir et aux gangsters américains auxquels Marcel Duhamel et les traducteurs ont fusionné, entre autres, l’argot des faubourgs parisiens et celui des voleurs avec l’esprit des auteurs américains, ou plutôt anglo-saxons, la collection a aussi accueilli une grande littérature de crise sociale et politique. Le polar frôle parfois une forme d’anti-contre-culture : les flics aussi ont une âme, des failles, des deuils, des loyautés contradictoires et le système qui les emploie peut devenir celui qui les broie. Mais pas d’maf, chu vraie fanadel d’la Série Noire.
De facture classique, Thomas Enger & Jørn Lier Horst ouvrent un bon polar qui fonctionne fort bien tant que tu n’as pas envie de pédaler plus vite.
Chiara Zinc
Du même auteur: LE DOSSIER 1569, LES CHIENS DE CHASSE.

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