Chroniques noires et partisanes

Étiquette : gallimard (Page 10 of 10)

SI TOUS LES DIEUX NOUS ABANDONNENT de Patrick Delperdange/Série Noire

Et il semblerait donc que la campagne devienne le nouveau territoire à la mode du roman noir si l’on voit les sorties des maisons d’édition ces derniers mois.

Après les bouseux ricains des dernières années défoncés à la meth et auteurs des pire outrances, sont arrivés les ruraux français avec un ton moins destroy et un petit côté poétique et philosophe, le fameux bons sens des gens du terroir ce qui me fait parfois bien sourire, pour rester poli, en notant les  élans d’ admiration de certains citadins s’extasiant devant la vie à la campagne et voyant en ces rustres solitaires, loin de tout et abandonnés de tous, les nouveaux héros romantiques modernes avec leur bon sens et leur vie en harmonie avec la nature et ses cycles.

Je vais me faire encore des amis mais tous ceux (les lecteurs) qui vantent ces nouveaux « Indiens » devraient venir vivre un peu dans nos campagnes au milieu de l’hiver plutôt que pendant la belle saison. La campagne, et je sais de quoi je parle, ce n’est pas l’Eden que s’imaginent certains bobos après la lecture de certains romans ou un bref passage en ciré jaune et bottes Aigle, pour mon coin. La campagne,  comme la ville, c’est aussi parfois très déprimant, c’est souvent dur de par cette désertification voulue par un pouvoir bien trop centralisateur depuis des décennies et si peu sentimental pour des raisons économiques avec la fermeture des écoles ( la pire des calamités), le départ des services publics, l’absence de services de santé de proximité, le match de foot du dimanche comme seul rendez-vous dominical en dehors de la messe. Et puis les mentalités parfois… les urnes bourrées de votes fachos dans des villages où on n’a pourtant jamais vu un émigré… Certains romans puent la contrefaçon comme le pitoyable film « les petits mouchoirs » et d’autres sonnent authentiques, vous racontent des vraies vies sans la rosée dans l’herbe du matin, la brise sur la lande tourmentée, sans cette imagerie déplacée qui donne à penser qu’à la campagne, tout le monde serait un peu poète.

Et ce roman de Patrick Delperdange, qui est loin d’être un débutant, sonne vrai, on y décrit la campagne belge mais ça pourrait être aussi la France ni belle ni moche ni accueillante ni hostile, une terre qui est le théâtre des peines et des joies de ses habitants et qui n’a finalement de charme que pour les touristes, un sanctuaire qui rassure mais emprisonne aussi. Et dans ce coin de Belgique, une fille qui fuit, un vieux qui s’ennuie à mourir et un pauvre gars qui se prend pour un cador. Leurs routes déjà bien accidentées vont se croiser pour le meilleur pensent-ils et pour le pire évidemment.

Pas de descriptions léchées, pas de couchers de soleil bucoliques, des existences bousillées par l’usure, les mauvais choix, les mauvais gestes qui n’en font pas des crapules mais… Tout banalement, la réalité monotone, le poids des ans pour l’un, de la bêtise pour l’autre et la fuite pour la dernière et ces trois-là vont tenter de s’en sortir, égoïstement, révélant leur piètre côté sombre.

Alors, ce n’est pas un bouquin qui va vous rendre euphorique mais c’est un vrai bon roman avec des gens que vous pourriez connaître dans des galères ordinaires avec des réactions parfois  stupides et finalement bien humaines… dans un coin où tous les dieux se sont barrés, et grand bien leur fasse d’ailleurs, depuis des lustres.

Humain!

Wollanup.

PS1: Superbe couverture!

PS2: La Belgique, j’aime bien: la zik, les polars mais pas touche à notre Euro en juin!

« I don’t know, oh I don’t know
Where you’ve gone now
I belong, I still belong
To this here and now. »

PUKHTU PRIMO de DOA/Série noire

« Le terme pukhtu renvoie aux valeurs fondamentales du peuple pachtoune, l’honneur personnel – ghairat – et celui des siens, de sa tribu – izzat. Dire d’un homme qu’il n’a pas de pukhtu est une injure mortelle. Pukhtu est l’histoire d’un père qui, comme tous les pères, craint de se voir privé de ses enfants par la folie de son époque. Non, plutôt d’une jeune femme que le remords et la culpabilité abîment. Ou peut-être d’un fils, éloigné de sa famille par la force du destin. À moins qu’il ne s’agisse de celle d’un homme cherchant à redonner un sens à sa vie. Elle se passe en Asie centrale, en Afrique, en Amérique du Nord, en Europe et raconte des guerres ouvertes et sanglantes, des conflits plus secrets, contre la terreur, le trafic de drogue, et des combats intimes, avec soi-même, pour rester debout et survivre. C’est une histoire de maintenant, à l’ombre du monde et pourtant terriblement dans le monde. Elle met en scène des citoyens clandestins. »

Quasi inclassable, cet écrit pourrait avoir des affiliations avec « Je suis Pilgrim » mais, car il y a un mais, l’auteur a enfanté un docu-fiction d’une rigueur, de détails techniques et narratifs exacerbés. Le résultat présente et exploite des thématiques lourdes et complexes que sont la géopolitique, les conflits armés modernes, les arcanes des politiques dévoyés sans se départir d’une peinture réaliste et impressionniste des personnages prépondérants au récit. L’entrée, l’immersion dans cette brique n’est pas initialement chose aisée mais en appui de glossaires, de cartes, de listes détaillées des personnages, le lecteur se fondera dans l’univers voulu de DOA. Un écrit magistral de part sa singularité et l’exigence qualitative de son géniteur. Un pari osé réussi!

Chouchou.

 

 

 

 

 

PUR d’Antoine Chainas /Série Noire,Gallimard

A l’image de Manchette, Fajardie, Jonquet autrefois et d’Oppel, Dessaint, Manotti,DOA, aujourd’hui, Antoine Chaînas est un grand observateur de son temps. Certainement moins militant que ses devanciers il possède l’œil et le verbe particulièrement acérés. En plus de raconter des histoires terribles, il fait avec grand talent.

Lire un roman de Chainas c’est voyager vers l’enfer, le côté obscur cher à M. Cahuzac. Il a la manière pour nous montrer nos faiblesses, nos démissions, nos accommodations avec l’inhumanité et on n’en sort pas indemne. Il y a chez lui une violence sous-jacente terrible, la puissance d’un bulldozer qui avancerait lentement, délicatement, méthodiquement pour tout raser. Avec Antoine Chainas, à chaque fois, comme avec très peu d’écrivains, je sors vidé, KO et là il a encore franchi un palier car  PUR  est remarquablement écrit et encore plus dur, méchant, puissant, sans issue que d’habitude.

Le cadre  c’est le sud-est de la France et plus particulièrement une résidence sécurisée comme il commence à en fleurir beaucoup aux states. Des personnages bien décrits, presque tous aussi mauvais les uns que les autres en route vers le grand carnage : un homme qui vient de perdre sa femme et veut se venger, des flics dans la tourmente de trafics de drogue et de magouilles politiques, les groupes d’extrême droite qui répondent toujours présents pour foutre la merde ou pour en remettre une couche, des coupables idéaux, des jeunes otages de leurs parents et tout cela dans une ambiance d’exclusion, de racisme, de trahison.

Chainas passe d’un personnage à l’autre avec brio pour faire avancer sa terrible histoire inspirée en partie, au moins dans le mode opératoire y compris l’arme, de celle du « sniper de Washington » qui a sévi en 2002.Dès le début, on est scotchés avec la narration horrible d’un accident de la route qui n’en n’est pas un et la mort de la seule personne peut-être innocente dans l’histoire. Comme l’horreur initiale ne semble pas suffisante, il va nous en raconter quatre versions tout au long du roman comme un couteau qu’on remet dans la plaie. On sait que l’on va dans le mur, on espère seulement que toutes les têtes ne vont pas tomber parce que certains sont un peu plus victimes que coupables.

On n’a aucune certitude dans ce roman, découvrant lentement avec horreur, stupéfaction et désenchantement la vraie personnalité de chacun au rythme décidé par Chaînas qui malgré l’urgence du roman prend tout son temps pour nous laisser, finalement, comprendre par nous-mêmes la monstruosité et la barbarie qui se jouent devant nous.

« PUR » est un très grand roman, un ouvrage à déclarer d’intérêt public et Antoine Chaînas en plus d’être un immense écrivain est un grand Républicain (dans le sens noble du terme) qui nous met en garde contre le danger imminent car la bête rôde, se nourrit de nos peurs et de notre lâcheté et grandit…

Wollanup

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