Datura tai harha jonka jokainen näkee
Traduction: Claire Saint-Germain

Quand on lui offre un datura pour son anniversaire, une jeune femme tombe très vite sous l’emprise de ce vert intense et des fleurs étincelant sous la lune comme des bijoux d’albâtre. Une herbe-aux-sorciers pour soigner son asthme ? Feuilles infusées ou graines pilées viennent ponctuer ses journées au Nouvel Anomaliste, un magazine dédié au paranormal et aux théories farfelues. Entre deux reportages sur la transparence de la matière ou les douze dimensions de l’espace, elle fait la connaissance du Maître des sons, s’entretient avec une vampire ou rédige un article sur le manuscrit de Voynich…
Bientôt la somnolence la guette, sa gorge s’assèche, ses pupilles se dilatent. Une femme en blanc se dresse au pied de son lit – le temps se distend. Peut-être faudrait-il revoir le dosage ?
Rares, trop rares, sont les livres finlandais qui arrivent jusqu’à nous. Bien qu’à l’origine d’une œuvre foisonnante entamée au début des années 1970, l’autrice Leena Krohn est encore relativement peu traduite chez nous. Datura, qui paraît chez Zulma, est seulement son troisième livre publié chez nous. Compte tenu du titre et du résumé, ainsi que de ma curiosité personnelle pour la Finlande, c’est particulièrement intrigué que j’ai entamé les 250 pages de ce roman à la couverture colorée un brin psychédélique.
Aujourd’hui, si l’on souhaite s’informer sur, par exemple, un médicament ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs, nous n’hésitons pas à faire instantanément des recherches sur Google, voire carrément à questionner l’une des nombreuses intelligences artificielles en vogue. Mais l’époque durant laquelle fut initialement publié Datura dans son pays d’origine, c’est-à-dire en 2001, nous n’en étions pas encore là. Ainsi, quand la narratrice un brin naïve de notre livre se voit offrir un datura pour soigner son asthme, elle n’a pas la présence d’esprit de se renseigner sur cette plante dont elle ne mesure pas le potentiel hallucinogène. Alors que, de part sa fonction au sein du magazine le Nouvel Anomaliste, son quotidien est déjà riche en rencontres excentriques et témoignages assez hallucinants face auxquels son scepticisme faillit rarement, son rapport au réel se voit de plus en plus altéré et sa propre histoire se met à devenir aussi incongrue que celles sur lesquelles elle rédige ses articles.
Ecrit dans une langue relativement épurée et avec beaucoup d’intelligence, Datura a également la particularité d’être rythmé par des chapitres courts dépassant rarement 2 à 4 pages. Les Finlandais étant un peuple de peu de mots, cultivant une certaine épure dans son art de vivre comme dans son design, on peut voir là une certaine logique. Ces chapitres, tels de petites vignettes, s’apparentent plus à des nouvelles qu’à de véritables chapitres. Il paraîtrait d’ailleurs, de ce que j’ai pu lire, que Leena Krohn soit justement très portée sur la nouvelle et cela se ressent. Plutôt qu’un pur roman comme on a l’habitude d’en lire, nous sommes ici quelque part entre l’essai, le recueil de nouvelles et le roman. Clairement pas aussi fou que Ta vie dans un trou noir de Bucky Sinister sur lequel j’ai écrit cette année et dans lequel les substances hallucinogènes occupent une place non négligeable, le livre de Leena Krohn se veut plus subtil, nous donnant matière à philosopher et ce non sans humour.
Datura de Leena Krohn est un roman délicieusement insolite, fantaisiste mais réaliste, qui se lit très facilement et avec beaucoup de plaisir. Une étrange mais plaisante respiration littéraire entre quelques lectures plus denses et moins aisées à aborder. Un portail vers un univers étonnant que Leena Krohn semble avoir peaufiné tout au long de sa vie et dont elle a une maîtrise évidente.
Brother Jo.
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