
Jeunes et beaux, dents blanches et réussite irréprochable, Alyson White (comme son sourire donc) et Antoine Doré forment un couple parfait. Propriétaires d’un hôtel de luxe dans les Alpes-de-Haute-Provence, le Domaine Doré, ils coulent des jours chargés mais sereins entre l’attention due à une clientèle exigeante et de juteux retours sur leur investissement personnel quotidien. Hélas, de premières fausses notes commencent à gripper une partition pourtant huilée et toujours enjouée. C’est d’abord le stylo-plume Montblanc fétiche d’Alyson qui disparaît, puis une paire de boucles d’oreilles… Plaies d’argent. Pas mortelles de fait. Jusqu’à l’accident. Poussée dans le décor par un véhicule de gros calibre, l’Audi d’Alyson, réduite en un amas de tôle, signe la fin de l’insouciance « dorée ». À partir de là, le huis clos aimable vire au Cluedo oppressant. Quelqu’un veut supprimer Alyson. Et chaque client, chaque employé de l’établissement, devient un suspect en puissance.
Le ton change, porté par un souci constant et remarquable de l’auteur d’adapter l’écriture aux situations. Elle peut se faire fluide et légère lorsque l’hôtel ronronne d’aise, puis mordre dès que la voix off ourdit sa vengeance et crache sa haine. Ce sont principalement ces mots en italiques, chargés de ressentiment, qui orchestrent une pression de plus en plus prégnante (Pour y associer l’anglicisme puisque l’Américaine Alyson est enceinte au moment du crash routier). Tous les drames endurés en amont refont surface et entravent le présent. Les stigmates suintent et la mort s’invite dans l’ombre d’un coupable qui se dessine. Le joli couple se délite et l’hôtel tangue. Le talent d’Olivier Bordaçarre opère, les phrases se font plus âpres. Elles tourbillonnent aussi, comme la spirale de folie dans laquelle Alyson s’enlise pas à pas. L’invisible ennemi pousse graduellement la jeune patronne des lieux à la faute ou à la panique, il l’instrumentalise, il fait d’elle la cible ou la flèche selon les besoins d’une manipulation machiavélique. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers : œil pour œil. Et ça s’envenime, crescendo. Le brouillard se déchire lentement et s’ouvre sur un explosif cocktail de luttes, des classes, des pouvoirs, des sexes… Aux violences faites aux femmes répond alors le boomerang des séquelles irréparables.
Sans pour autant déflorer l’épilogue, chacun devine que ces confrontations celées finiront mal, après un enlèvement d’enfant dont Alyson, ayant perdu le sien, est la coupable désignée, après son internement en hôpital psychiatrique, après ses multiples erreurs d’appréciation et l’effritement de sa crédibilité inhérent, après un duel avec le diable, après la tempête qui enfle et laissera table rase.
Dans le sillage de l’incontournable et glaçant La Disparition d’Hervé Snout (Grand Prix de littérature policière 2024), Olivier Bordaçarre ouvre avec Le Domaine Doré une piste plutôt élégante sur le terrain surchargé et parfois lourdaud du polar psychologique. Ajoutons donc cette corde à l’arc d’un écrivain, dramaturge, metteur en scène de théâtre, comédien ; polyvalent et toujours juste.
JLM
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