Chroniques noires et partisanes

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PAS DE LITTÉRATURE de Sébastien Rutés / La Noire / Gallimard

Sébastien Rutés est un auteur se renouvelant à chaque roman et dont l’œuvre révèle un talent pour la narration, lié à une connaissance pointue des genres qu’il désire emprunter. Après l’hallucinant Mictán qui lui a valu le prix Mystère de la critique 2021, on le retrouve à nouveau à la Noire, collection ”Plus littéraire, pourrait-on dire, la blanche sous la noire” dixit Antoine Gallimard, dans un bel hommage à… la Série Noire lors de sa genèse juste après la guerre.

“Avril 1950. Gringoire Centon est traducteur pour la Série Noire. Parlant mal l’anglais, il fait traduire son épouse en cachette et se contente de transposer le résultat dans un argot approximatif qu’il apprend dans des bistrots mal famés. Désireux de devenir écrivain lui-même, il se laisse entraîner par un drôle d’Américain dans une rocambolesque affaire de truands lettrés, de faux manuscrits et de vrais gangsters, sur fond de guerre culturelle Est-Ouest et de lutte entre anciens et modernes pour la recomposition du Milieu parisien.”

Tout de suite, et pour ne pas induire en erreur les lecteurs qui voudraient retrouver une histoire noirissime comme Mictán, sachez que Rutés est vraiment passé à autre chose. Ce roman est avant tout un pastiche très réussi des romans de la Série Noire des débuts, souvent sabrés à la hussarde d’un quart voire d’un tiers de leur contenu pour faire toujours le même nombre de pages, 256. Les traductions étaient souvent approximatives, parfois fantaisistes, traduites dans un argot de la pègre souvent incompréhensible du grand public.

On est à une époque où les Français commencent à s’inquiéter d’une américanisation de la société qui se profile insidieusement en même temps que la belle manne du plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe après la guerre. Le cinéma et la musique ont déjà été “victimes”, la Série Noire, avec sa cohorte d’auteurs ricains inconnus, y contribue aussi à sa manière dans des temps où on se lève dans les bistrots pour s’opposer à l’invasion du Coca qui pourrait bien supplanter le ballon de rouge.

On retrouve tout cela et bien plus entre les pages de l’aventure ébouriffante et farfelue de Gringoire Centon, pris dans les rouages d’une sale affaire avec pétards, bastos et maccabs racontée sur le ton de la comédie, reprenant les canons de la série tels qu’édités par le boss Marcel Duhamel dans le manifeste de la Série Noire en 1948 : « Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la « Série noire » ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l’amoralité tout court. L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ? … Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence

Tout au long d’un roman rappelant des œuvres postérieures comme “les tontons flingueurs” avec un personnage décalé proche de l’inspecteur Clouzot de la Panthère rose, Sébastien Rutés glissera dans son propos un éclairage sur la France au sortir de la guerre, les mentalités, l’Indochine et la politique extérieure de la France avec le trafic de l’opium dirigé par l’état pour lutter contre le communisme… 

L’auteur fait aussi part d’une vision de la littérature populaire, la traduction ou l’interprétation d’une œuvre, les artifices pour plaire au public, les niveaux de langue à privilégier, les volontés éditoriales et plus généralement le monde de la littérature, proposant une réflexion sur le sujet particulièrement intéressante et salutaire. Bien sûr, on est dans l’excès, tout le monde dans le roman parle, commente et vit la littérature de manière très pointue. Les truands comme le boucher ou le simple pékin s’interrogent sur les motivations de François Villon et échangent sur Poe…c’est vraiment jouissif.

Dans un avant-propos au roman, on peut lire “Tout est dit pour qui sait lire entre les lignes.” et c’est vrai que plus votre connaissance de la Série Noire sera importante, plus votre lecture sera jouissive. Certains clins d’œil dont un masqué à Donald Westlake, l’évocation d’un roman intitulé La pissotière rappelant La vespasienne roman de 2018 de Rutés… vous apparaîtront sûrement tandis que, certainement, vous en manquerez beaucoup d’autres.

C’est brillant, intelligent, vraiment à lire !

Clete.
PS : Si la Série Noire vous intéresse, C’est l’histoire de la Série Noire (1945-2015) vous passionnera, et complétera parfaitement Pas de littérature.

MICTLAN de Sébastien Rutés / La Noire / Gallimard.

Sébastien Rutés, déjà remarqué pour “Monarques” et “La vespasienne” parus chez Albin Michel débarque chez Gallimard et plus précisément dans la version française de la “La Noire” ressuscitée l’an dernier par Stéfanie Delestré et Marie-Caroline Aubert en charge de la SN. Sébastien Rutés, qui a enseigné la littérature latino-américaine pendant quinze ans, a puisé dans son univers privilégié et a ancré son intrigue au Mexique. 

“À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?”

Souvent synonyme de violence, de terreur, de mort tout simplement, le Mexique subit ici une très violente charge, toute en symbolique, derrière les grandes figures malfaisantes du pays Patron, Gouverneur et Commandant, les voix qui ordonnent, qui commandent, qui jugent et montre sans tabous, sans fioritures le désespoir, la misère d’un monde où la mort, c’est la vie… et inversement.

Version latino ensablée de la mythologie grecque, Mictlan, “le lieu des morts” en nahuatl, met en scène Vieux et Gros dans le rôle de Charon, tandis que la barque du nocher des enfers est un semi-remorque empli de 143 cadavres lancé à tombeau ouvert sur un Styx de poussière désertique. 

Se démarquant d’un simple thriller, Mictlan, dans un style direct, épuré, ne gardant que Gros et Vieux comme personnages physiques, est un roman très réussi mais qui risque de surprendre les lecteurs néophytes, peu habitués à une telle description du Mexique et de sa violence. Assez proche de “Les féroces” de Jedidiah Ayres, il évoque un même monde inhumain, sans  rédemption envisageable. Réussissant à captiver malgré la faiblesse d’une intrigue très prévisible, Sébastien Rutés parvient à faire éclore des petits instants de beauté, de bonté dans le cloaque des destins de salopards de ces deux damnés, des instants précieux près des cieux.

Mictlan, éprouvant deguello !

Wollanup.

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