Chroniques noires et partisanes

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BIENVENUE A COTTON’S WARWICK de Michael Mention/ éditions Flammarion / Ombres Noires

Plongez en apnée dans une zone reculée, inamicale, du pays continent ! La dépravation inéluctable et brutale d’un îlot de congénères aux prises à une mystérieuse aberration, une damnation sans issue, débouchera sur un jeu de mikado hémorragique où le moindre relâchement, la moindre hésitation seront synonymes d’anéantissement au propre comme au figuré.

« Ici, il n’y a rien. Excepté quelques fantômes à la peau rougie de terre, reclus dans le trou du cul de l’Australie. Perdus au fin fond du Northern, ce néant où la bière est une religion et où les médecins se déplacent en avion. »

Australie, Territoire du Nord.

Dans l’Outback, on ne vit plus depuis longtemps, on survit.

Seize hommes et une femme, totalement isolés, passent leurs journées entre ennui, alcool et chasse.

Routine mortifère sous l’autorité de Quinn, Ranger véreux.

Tandis que sévit une canicule sans précédent, des morts suspectes ébranlent le village, réveillant les rancoeurs et les frustrations.

Désormais la peur est partout, donnant à ce qui reste de vie le goût fielleux de la sueur, de la folie et du sang.

Vous n’oublierez jamais Cotton’s Warwick. »

 

Cette communauté, inhospitalière de par sa géographie, composée d’un groupe numériquement proche d’une équipe de rugby sans la totalité de ses remplaçants, est dirigée par un matamore arguant de son emprise par la justice expéditive, l’édiction de règles autocratiques et la mise en place d’un trafic licencieux. Le semblant de village tourne autour de préoccupations et d’occupations binaires. Dans cette ode à la divination « glut », la vie dans ce trou du cul du monde s’articule sur des pivots rimant avec poivrots et bas du plafond. La zizanie, l’éclatement de cet équilibre précaire vont brutalement prendre la forme d’un éboulement d’un jeu de dominos mortifère.

Les fondations de l’ouvrage m’ont fait penser, par certains de ces aspects, instinctivement, comme le ressaut de souvenirs enfouis, au film de Christian de Chalonge MALEVIL. Dans sa dramaturgie, dans l’isolement d’êtres aux prises avec des démons, avec leurs démons, l’on est aspiré dans un gouffre noir dont on ne voit pas le fond.

C’est comme une peau sans l’épiderme, ça suinte, ça douille, c’est poreux, pas de barrières contre la vermine et la désolation. Une brûlure corps entier faisant hurler de douleur, scalps d’esprits en déroute, à la dérive, voués à l’abandon, à la vacation de la décence, au refus inconscient d’une dignité.

Dans ce cauchemar livresque, on s’agite en tout sens, on sue abondamment, notre subconscient n’est pas épargné et la violence crescendo abolit notre sens rationnel mais l’on sait que l’on va se réveiller…. La chute vertigineuse du pas dans le vide coupera cette horreur et l’on pourra se désaltérer d’une large rasade d’eau fraîche. Et bien NON, il n’y rien d’onirique on est dans une réalité crue et effroyable.

A ne pas mettre dans toutes les mains, M. Mention s’ouvre sur un autre pan de sa littérature en paraphant comme il se doit cet opus d’un habillage musical aux petits oignons soit complètement en lien avec le contexte soit en complet décalage pour renforcer le malaise.

Suffocant à plus d’un titre !

Chouchou.

 

 

EN DOUCE de Marin Ledun/Ombres Noires Flammarion.

Une revanche qui semble préméditée, muée par une logique implacable aspire Emilie à incarner des personnages sur des profils empreints du sceau du tourment. On navigue en eaux troubles dans cette descente en enfer. Ce face à face noir khôl permettra au lecteur de se faire sa propre analyse, son propre ressenti, sa propre histoire…

« Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.”

Entre alternance du présent et vision du passé, nous, lecteurs, sommes aux prises avec une vie fissurée, fracturée, « amputée »…Son tracé sinueux qui ne cesse de s’infléchir vers l’échec, les rêves brisés, le destin embrumé pousse sensiblement, mais variablement, à l’empathie alternative. (Tant pour l’agressé que pour l’agresseur). Leurs existences irrémédiablement liées et, surtout, leur duel présenteront les signes progressifs du syndrome de Stockholm.

Emile la noire, l’éclopée, pourrait être l’addition, la résultante, d’un système, d’une société qui brise les destinées, qui ne tend pas la main à ceux qui le nécessitent. Les problématiques soulevées telles que l’origine sociale, le handicap, l’épuisement professionnel en représentent bien des stigmates. Malgré la volonté, Emilie sombre, Emilie se noie dans sa conscience, dans son subconscient. Insidieusement, puis comme une évidence, sa psychose se matérialise derrière le personnage de Simon.

Sa cible, elle se la représente comme le mille, comme la solution, la réponse à ses maux. Et le discours, le prisme rhétorique choisis par l’auteur ouvre à l’oscillation ambiguë de personnalités confondues. Elle se cherche, ON la cherche dans ces échanges humains râpeux, abrasifs. De ce tourbillon de rancœurs s’opérera une inflexion surprenante et l’on découvrira un binôme inattendu symboles d’un miroir des âmes.

Déstabilisant, incisif sur un ressenti de lecture strictement personnel…

Lacéré, évidé le roman se veut une reconstruction par la vacuité de l’effacement d’un virage en épingle de vie.

En dérive… (Broyer du dur) !

Chouchou.

 

LES INFÂMES de Jax Miller / Ombres Noires.

Ce premier roman de l’Américaine Jax Miller domiciliée en Irlande est  un gros succès  déjà été traduit en dix langues. Cet engouement international s’explique peut-être par le fait qu’il est facile à lire, passionnant par son suspense continu et par les quelques coups de théâtre imprévisibles rencontrés en cours de lecture qui contribuent à rendre oppressante une atmosphère déjà un peu lourde mais…il y a un mais quand même.

« Freedom Oliver, alcoolique et suicidaire, a passé dix-huit ans à se cacher dans une petite ville de l’Oregon, sous protection du FBI. Hantée par son passé douloureux et la mort brutale de son mari, elle souffre d’avoir abandonné ses deux enfants pour échapper à la vengeance de son beau-frère. En apprenant la disparition de sa fille Rebekah, élevée par un pasteur aux croyances radicales, elle part avec l’énergie du désespoir pour le Kentucky. Après tant d’années à se cacher, quitter l’anonymat c’est laisser à son bourreau l’occasion de la retrouver. Et de se venger. »

Ce n’est qu’un point de détail mais on est toujours un peu dépendant de son patronyme et à moins que ce soit un pseudo, il est logique que l’auteur dont le prénom et le nom sont  aussi ceux de marques de bière ait choisi un boulot de barmaid pour son héroïne. Plus sérieusement, après avoir annoncé un « mais », je suis un peu en mal pour exprimer mes réticences qui ne sont finalement pas entièrement miennes puisque j’ai vraiment apprécié la lecture de ce roman  qui peut néanmoins irriter le lecteur déjà très familier avec ces histoires de bouseux dégénérés américains.

« Les infâmes » est un thriller à la sauce « white trash » un peu trop copieuse à mon goût. Les stéréotypes et clichés sont tous présents: les différente sortes de flics(les indélicats, les pourris, les écorchés bourrus au cœur tendre), les bikers brutaux, les Indiens à l’ouest amoureux de la nature comme si les six siècles de civilisation européenne subis n’avaient eu aucune prise sur eux, les prédicateurs, les sectes, les trafics d’armes, la came, les serial killers, les femmes battues, les vieillards abandonnés, la famille de tarés… Malchanceuse Freedom qui, en traversant l’Amérique de l’Oregon au Kentucky, ne rencontre que la lie de la société américaine qu’elle côtoie déjà dans son quotidien de barmaid alcoolo. Cela finit par faire beaucoup pour un bouquin qui ne dépasse pas les 350 pages, écrites par ailleurs avec un certain savoir-faire pour un premier roman. Cet excès de clichés heurtera les amateurs de Whitmer et des autres auteurs dont on vous parle quand même assez souvent. Fan des histoires de rednecks, j’ai apprécié néanmoins la lecture, amusé parfois par les clichés inhérents aux différents « relous » rencontrés par Freedom. Bref, il avait été dit à l’époque que « Millenium » était le polar préféré des gens qui ne lisaient pas de polars et j’ai envie de dire que « les infâmes » est le roman « redneck » des gens qui n’en lisent pas mais c’est une manière tout à fait convenable d’ entrer dans ce genre de littérature car ici les excès et épisodes violents sont moins nombreux et moins apocalyptiques que chez Matthew McBride par exemple.

Ainsi selon l’expérience personnelle du lecteur, ce roman sera encensé ou simplement reconnu pour son appartenance à un genre finalement un peu trop à la mode en ce moment.  Mais il est peut-être injuste de faire un procès à Jax Miller qui montre son originalité en imposant une femme héroïne dans cette fange masculine où elles ne sont généralement uniquement bonnes qu’à se faire frapper ou violenter. Et si j’ai un très bon souvenir de « Faye » de  Larry Brown, rares sont les romans « white trash » où les femmes ont une vraie personnalité et encore plus rares ceux où elles bastonnent. De la même manière, ma trop petite expérience littéraire m’empêche de citer une auteure dans ce genre.

Une héroïne et une plume féminine, voilà assurément deux bonnes raisons d’entrer dans un roman initiatique sur le monde peu reluisant des pauvres types blancs ricains et qui loin d’être anecdotique et malgré certains stéréotypes offre un divertissement de bonne qualité avec une Freedom enragée et déterminée.

Wollanup.

 

LES OMBRES DE CANYON ARMS de Megan Abbott / Ombres Noires.

les ombres

Ombres Noires, en plus d’éditer de bons romans policiers a pris l’initiative de sortir des novellas d’auteurs anglo-saxons connus et reconnus pour leur talent comme Thomas H. Cook, Jeffery Deaver, John Connolly…

Les novellas s’avèrent parfois frustrantes par leur brièveté, par contre, elles sont idéales pour découvrir à moindre frais et par soi-même l’écriture et l’univers d’un auteur et c’est ce que réussit parfaitement « les ombres de canyon Arms » de la talentueuse Megan Abbott qui d’ailleurs explicite son propos d’écrivain dans un entretien en fin d’ouvrage.

« 1953. Penny Smith débarque à Hollywood, des rêves de gloire plein la tête. Entre promesses de contrats et premiers rôles bidons, elle déchante rapidement et devient maquilleuse pour un studio. À Canyon Arms elle découvre le bungalow de ses rêves, s’y installe malgré les étranges rumeurs dont lui parlent ses voisins. Mais la mémoire du lieu refait surface lorsqu’elle découvre un étrange message laissé sur le mur de la cuisine par l’ancien locataire. »

Une partie de l’univers de Megan Abbott est bien présent dans ces lignes et entre-elles. Une héroïne en tailleur et hauts talons, des rêves de stars déchus, une existence que la triste réalité ronge, l’âge qui fait faiblir la beauté ou tout du moins la rend moins visible sous les néons cruels du Hollywood d’un certain âge d’or où tant de jeunes filles se sont brisées, exploitées par des producteurs ou agents animés par un désir de sexe facile, les pourris éternels décrits dans tant de romans sur ce monde bien pervers et dégueulasse;

On découvre Betty au moment où débute pour elle la fin du rêve et le début de la glissade vers l’anonymat et l’échec si cuisant, le moment où elle comprend que ces amants qui pouvaient aider sa carrière, dont elle pensait bien abuser pour grimper, ont gagné contre elle comme avec tant d’autres, qu’elle n’ est une oie blanche de plus.

Et pour son plus grand malheur, elle occupe un logement où s’est déroulée une tragédie du monde faux et puant de l’industrie hollywoodienne, la mort tragique d’un libraire épris des stars qui s’est brûlé les ailes à trop s’approcher de ce miroir aux alouettes. Petit à petit, elle cogite, découvre des indices, s’imagine, voit, soupçonne…

Touchant et désabusé.

Wollanup.

 

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