Chroniques noires et partisanes

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MON AMÉRIQUE  À MOI de Valentine Imhof pour Le BLUES DES PHALÈNES / Editions du Rouergue

On a beaucoup aimé « Le blues des phalènes », un roman qu’on a ainsi qualifié de « grand roman américain ». Il nous a donc semblé logique d’interroger son auteure sur son rapport à l’Amérique qu’elle connaît et qu’elle raconte de si belle et forte manière. Valentine Imhof, avec la disponibilité et la passion qui sont siennes a accepté un défi dont voici les développements. Merci infiniment à elle.

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Probablement dès l’enfance, très tôt… La lecture de L’Appel de la Forêt, je devais avoir sept ans, et dans la foulée d’autres textes de London et de James Oliver Curwood… Une attirance donc pour une Amérique des grands espaces, une nature sauvage, brutale dans laquelle les hommes sont minuscules. Et cette première perception de l’Amérique ne m’a jamais quittée, ni le tropisme pour les paysages austères, arides, et quasi-vides de toute occupation humaine (que ce soient les étendues glacées, au Nord, les déserts à l’ouest, les roadtrips sur des routes qui paraissent infinies et où on peut rouler pendant des heures sans croiser personne…).

Très tôt aussi, mon intérêt marqué pour le cinéma (à une époque, je me voyais devenir réalisatrice) a fait de moi une cinéphile boulimique, arrimée à la télé les dimanches soirs, devant le « Cinéma de minuit », puis les mardis aussi, quand apparaît « La dernière séance », animée par Eddy Mitchell, avec ses deux films par soirée, dont le second en VO sous-titrée. Époque où je deviens fan de Billy Wilder (Sunset Boulevard, Some Like It Hot), Orson Welles (Touch of Evil), Sydney Lumet (12 Angry Men, The Hill), Nicholas Ray (They Live by Night, Rebel Without a Cause), Elia Kazan (A Steetcar Named Desire, On The Waterfront, East of Eden), John Cassavetes (A Woman under the Influence, Gloria), etc. Et puis l’explosion dans ces mêmes années de réalisateurs comme George Lucas, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Martin Scorcese, et tellement d’autres, qui m’ont « initiée » à l’Amérique.

Et puis, après cette double imprégnation, littéraire et cinématographique, un premier séjour sur la côte Ouest, à Hayward, à côté de San Francisco dans une famille d’accueil assez étrange, très dysfonctionnelle (la mère était un dragon, le père, terne et falot, se vengeait sur le chien, le petit ami de l’aînée des filles me parlait de sexe dès qu’il en avait l’occasion, la cadette me piquait des trucs dans ma valise, le pasteur, à qui j’avais été présentée comme une chose exotique, s’écriant, réjoui, l’œil allumé « Ah Paris, gay Paris ! Pigalle !», etc.). J’allais avoir quinze ans, j’ai passé un mois assez frustrant, pour ainsi dire barricadée dans un minuscule pavillon de banlieue, parce que ces gens étaient persuadés qu’il y avait des criminels et des violeurs tout autour… C’est la première et la seule fois où j’ai tenu une sorte de journal, dans lequel je balançais à tout va, je me défoulais à qui mieux mieux (et qui reste, encore aujourd’hui vraiment drôle à lire). Autant dire qu’après ça, mes « rêves d’Amérique » étaient plutôt en berne (et ce n’est que huit ans plus tard, lors du séjour suivant, que s’est produite la « vraie » révélation – dont il est question, ci-dessous, cf. « Un souvenir, une anecdote »))

Une image

Charlot pris dans les engrenages de la machine dans Les Temps modernes. Quand on est gosse, on trouve ça amusant… Tout comme cette autre machine atroce, qui s’emballe, alors qu’il est attaché sur un fauteuil qui ressemble à s’y méprendre à la chaise électrique et qu’on essaie de lui faire bouffer de force un épi de maïs dont les grains volent dans tous les sens… Le dernier film dans lequel apparaît le personnage de Charlot, un film muet (sauf au moment où il interprète la chanson « Titine »), alors que le parlant est lancé depuis déjà des années… L’image de l’aliénation de l’homme moderne, un homme asservi à la technique, à la technologie (dont on lui serine qu’elle le libère…) et aux impératifs de production (qui se fichent de tout et surtout de l’humain), un homme dont les circonstances se jouent, trimbalé par des aléas qui le dépassent, et qui en vient à souhaiter le confort d’un cachot parce que dehors, la vie, ça craint… Rien de plus contemporain.

Une deuxième image, King Kong (dans la version de 1933 évidemment) escaladant l’Empire State Building, son gros œil qui regarde à l’intérieur d’une chambre où est allongée une fille qui se met à hurler, et puis, quand il se tient debout au sommet et tente de chasser comme de gros insectes les avions qui le harcèlent et finissent par l’avoir… Un chagrin d’enfance… Et un film que je revois toujours avec beaucoup d’émotion. Le désir de possession de l’Homme, l’exploitation de la nature et du sauvage, la société du spectacle, vulgaire, avide.

Et une dernière, Harold Loyd accroché à l’aiguille des minutes d’une grosse horloge de façade, dans Monte là-dessus (1923) (décidément, j’ai dû rester scotchée dans ces années-là, les années 20-30, le noir, le blanc, le gris, et aussi mon enfance, époque où j’ai découvert tout ça…). Et plus qu’un homme suspendu dans le vide, et dont on s’attend à ce qu’il finisse par tomber et qu’un miracle vienne le sauver (puisqu’il s’agit d’une comédie), j’y vois davantage sa tentative désespérée de ralentir le temps, de l’arrêter peut-être (voire de l’inverser…). Et on en revient au taylorisme épinglé par Chaplin quelques années plus tard, et qui rend l’homme esclave d’un chronomètre. 

Un événement marquant 

Sans grande originalité, peut-être, et surtout sans aller chercher bien loin dans l’Histoire américaine, les manifs qui ont agité Washington il y a un an, en janvier 2020, lorsque les trumpistes, galvanisés par leur leader, ont forcé les portes du Capitole pour essayer de faire invalider le résultats des élections en tentant d’empêcher l’investiture de Joe Biden…Une sorte de sidération, d’incrédulité et aussi un questionnement sur les institutions de cette grande nation et le fait que rien n’ait pu être fait alors pour empêcher que cela se produise, et surtout rien depuis pour éviter que cela ne se reproduise… Car l’actualité, un an après, et à quelques mois du midterm, est effrayante : les Républicains plus que jamais sous la coupe de Trump, une allégeance quasi-unanime (et les rares élus qui manifestent le moindre doute ou la moindre opposition quant à ses méthodes n’ont qu’à quitter le parti ou en sont vertement évincés) ; les circonscriptions électorales redécoupées, redessinées, rebidouillées, les modes de scrutins repensés, afin de minorer l’impact des votes contestataires ; un peuple plus divisé et polarisé que jamais… Chaque jour qui passe semble préciser le cauchemar et ébranler un peu plus la démocratie… 

Un roman 

Mission quasi-impossible… Alors pour répondre quand même, la trilogie USA de John Dos Passos (42e Parallèle, 1919, La Grosse Galette), découverte durant mon adolescence (et pas relue depuis). Le souvenir d’un condensé d’Amérique, d’une narration étonnante, multiforme… Un tour de force littéraire qui amalgame intimement et magistralement l’Histoire et la fiction, mêle les personnages à une collection de personnalités qui ont marqué le début du XXe siècle aux États-Unis… 

(Et puis pour tricher un peu, toutes les nouvelles de Carver, les autres romans de Dos Passos, ceux de Bukowski, Miller (Henry), Kerouac, Melville, Caldwell, Steinbeck, Dreiser, Anderson, etc.) 

Un auteur 

Henry Miller, pour la grande familiarité que j’ai avec lui, et également pour le regard critique, déchiré, qu’il porte sur l’Amérique (qu’il aimerait tant aimer, et pourtant il y a tellement d’aspects qui coincent…) ; pour tous ses paradoxes et (donc) sa profonde humanité ; pour sa curiosité insatiable et son refus de hiérarchiser, d’enfermer dans des cases, et d’intellectualiser dans le vide ; pour Black Spring, The Air-Conditioned Nightmare, The Books of my Life, toutes ses correspondances, et le reste ; pour sa vitalité, tous azimuts, son anticonformisme, et sa persévérance à s’affirmer comme un individu hors des diktats, des modes et des courants.

Un film / Un réalisateur 

Dead Man, de Jim Jarmusch (1991), vu dès sa sortie et revu plusieurs fois depuis ; la musique hypnotique, otherworldly, de Neil Young, à qui Jarmusch a demandé d’improviser en visionnant les images ; le noir et blanc somptueux (que l’on doit à Robby Müller, entre autre directeur photo de Wenders) et l’affiche, la seule de ma collection à m’avoir accompagnée ici (elle couvre l’un des murs de mon bureau depuis plus de quinze ans) ; Iggy Pop, une scène au burlesque macabre autour d’un ragoût d’opossum et d’histoires de Philistins ; le dernier film dans lequel apparaît Robert Mitchum (et quand on me demande de penser à un film qui m’a marquée, The Night of the Hunter, de Charles Laughton (1955) est souvent une des mes premières réponses…) ; une errance dans laquelle les deux protagonistes tournent le dos à une Amérique bruyante, brutale, mauvaise et laide, celle des pionniers, des chemins de fer qui balafrent les paysages, de l’industrialisation effrénée, rapace, symbolisée par l’horrible ville de Machine, une Amérique peuplée d’hommes frustes qui ne savent s’exprimer qu’avec des armes à feu ; le personnage joué par Johnny Depp, son inadéquation, son incompréhension du monde qu’il découvre parce qu’il vient de l’est, de Cleveland, et est complètement dépassé par la sauvagerie d’un wild west dont il ne connaît pas les codes et où n’existe d’ailleurs aucune règle, si ce n’est la loi du plus fort ; la lente agonie du personnage (puisqu’il est blessé depuis le début), mais aussi sa transformation, une forme de révélation à lui-même, tout au long de cette marche vers l’ouest et vers la mort ; le quiproquo au sujet de William Blake, cette idée géniale de l’homonymie avec le poète anglais, dont on retrouve la tonalité des textes dans le caractère halluciné, poétique, étrange, mystique, funeste du film ; le personnage de Nobody incarné par Gary Farmer, bienveillant, cultivé, mais victime de « l’homme blanc » et qui lui aussi flotte, solitaire, entre deux mondes… Et plutôt que toute cette glose, rien de tel qu’un nouveau visionnage de ce film complètement à part, magnifique, bien au-delà des mots. 

Et pour ne pas me lancer non plus dans un panégyrique verbeux et maladroit de Jim Jarmusch, je préconiserais de revoir sa filmographie intégrale, oui, tous ses films sans exception, y compris l’envoûtant Only Lovers Left Alive (2013) avec Tilda Swinton et Tom Hiddleston, qui est bien plus qu’un film de vampires et est, lui aussi, très littéraire et truffé d’une multitude de références musicales et cinématographiques…

L’affiche de Dead Man, dans mon bureau.

Un disque / Un musicien ou un groupe 

Très difficile, impossible, donc il y en aura plusieurs, et cette liste, arbitraire, comporte les premiers qui me sont venus à l’esprit au moment où je réponds à ce questionnaire… : 

Primus, et les autres groupes où s’illustre le fabuleux bassiste Les Claypool (notamment Sausage et Duo de Twang), pour son jeu incroyable, unique, ses univers si personnels, sa folie douce ; 

16 Horsepower, parce que je crois que ça a été un des meilleurs concerts auxquels j’ai pu assister, le charisme étrange de David Eugene Edwards, et des morceaux qui créent des atmosphères sombres qui emportent parfois jusqu’à la transe…

Tom Waits aussi, qui est un peu comme un vieux pote, j’ai l’impression qu’on se connaît, comme si on avait grandi ensemble, et qu’on se rencontre de temps en temps pour boire un coup… 

Seasick Steve, enfin, que j’ai découvert plus récemment, et dont j’adore les grattes bidouillées, la voix, l’énergie, le groove, la présence… Je ne me lasse pas de son concert au Paléo Festival de Nyons en 2014, où il semble assurer la première partie de Jack Johnson devant un public dont il sait qu’il n’est pas là pour lui, et il les emballe, juste lui et son batteur. 

« We just got no light show, only this idiot right here… we’re trying our best »

Une série TV 

Hell on Wheels ; cette traversée de l’Amérique d’est en ouest au rythme de la pose des rails de la première ligne transcontinentale, au lendemain de la Guerre de Sécession, de 1865 à 1869, qui va permettre d’accomplir en une semaine un trajet qui nécessitait alors six mois, incertains et périlleux, en chariot… Un concentré de la conquête avec ses heurts, ses fracas, ses massacres (de Cheyennes et de Sioux), son capitalisme sauvage, ses entrepreneurs/politiciens corrompus et escrocs d’envergure, ses religieux cinglés, sa main-d’œuvre exploitée (les Chinois, plus malléables et efficaces que les Européens et les Américains ; les ouvriers de couleurs, à peine affranchis, et qui retrouvent sur le chantier des contremaîtres et des conditions de travail identiques à ce qu’ils viennent de quitter dans les États du Sud…). Une belle fresque historique, doublée d’une intrigue romanesque qui tient la route (avec une histoire de vengeance et un personnage complètement allumé, Thor Gundersen, à la fois effrayant et fascinant).

Un personnage de fiction

Bartleby, son refus de participer à un système qui nie l’homme, aliène sa liberté, le piétine ; son évolution vers une abstraction de plus en plus grande, le refuge qu’il trouve dans le sommeil, et puis la mort ;  sa formule sibylline, « I would prefer not to », dont la politesse précieuse est ambiguë, et pourrait être une manière de marquer un désaccord, tout en acceptant, néanmoins, d’exécuter la tâche demandée, mais qui transforme le personnage en un bloc de résistance passive car elle signifie, en fait, qu’il ne fera pas ce qu’on lui demande de faire… 

Dès le milieu du XIXe siècle Melville dénonce brillamment la société productiviste grâce à ce personnage hors-norme et quasi-mutique, qui à mon sens n’a pas perdu de sa force et continue à interroger et à fasciner.

Un personnage historique 

Rosalind P. Walter (née Palmer) (1924-2020), et Mary Doyle Keefe (1924-2015). La première a contribué à l’effort de guerre américain en devenant, à 19 ans, riveteuse dans une usine de construction aéronautique, et son histoire a d’abord inspiré aux compositeurs Redd Evans et John Jacob Loeb la chanson « Rosie the Riveter » (1942), qui a soufflé à Norman Rockwell l’idée de son célèbre tableau, portant le même titre et publié en une du Saturday Evening Post le 29 mai 1943. La seconde était la jeune voisine téléphoniste de 19 ans de Rockwell, à qui il a demandé, pour 10 dollars, de prendre la pose de l’Isaïe de Michel Ange (plafond de la Chapelle Sixtine), et qui n’avait absolument pas le gabarit de la Rosie peinte (ce dont il s’est d’ailleurs excusé auprès d’elle par la suite, 24 ans plus tard, en lui avouant avoir voulu faire d’elle « une géante »…). (Aucune des deux n’avait prévu d’être un héroïne, ni un personnage historique, ni une icône… je biaise un peu…). Et donc, outre le fait que cette œuvre a servi la propagande de guerre américaine (ce que je ne savais pas en la découvrant à l’âge de 8-9 ans) et sans oublier vraiment que le personnage de Rosie paraît pas mal hommasse (et cela presque de manière caricaturale), cette image a aujourd’hui, et depuis longtemps, perdu son caractère patriotique, belliciste et circonstanciel. Reste alors, pour moi, et la gamine que j’étais la première fois que j’ai vu ce tableau, la représentation d’une femme forte, à l’aise dans sa salopette en jean, le genre à qui on évite de chercher des noises, qui dévore avec appétit son sandwich, et se fiche pas mal des pseudo-canons de la féminité, qu’elle écrase avec la même nonchalance que l’exemplaire de Mein Kampf qui lui sert de repose-pied… 

« Rosie the Riveter », The Four Vagabonds (Redd Evans, John Jacob Loeb)

Une personnalité actuelle

Désolée, là j’ai séché (et pourtant, je ne cesse d’y penser depuis quelques semaines, mais je ne vois vraiment personne).

Une ville, une région 

Chicago pour son architecture, son histoire, le lac Michigan qui ressemble à une grande mer intérieure avec ses vagues, ses dunes, ses porte-conteneurs et ses pétroliers, et qui l’hiver devient une vaste banquise quand le blizzard et les tempêtes de glace figent tout. 

Un souvenir, une anecdote 

Beaucoup de mes souvenirs sont liés à des étapes extraordinaires dans des diners ou des truck stops au milieu de nulle part, à des rencontres et des conversations incroyables. En voici un parmi d’autres. Un road trip dans l’Ouest, avec une copine. Une arrivée de nuit, à Kayenta, dans le Comté de Navajo, en Arizona. On dégote rapidement une chambre de motel et on ressort pour essayer de manger un morceau. La nuit est fraîche (on est début mars). Tout est fermé, éteint, sauf une pizzeria, très vitrée, illuminée de l’intérieur. Un éclairage blanc aux néons. Mais lorsqu’on se retrouve devant la porte, le petit panneau « Closed » nous signale qu’on est vraiment arrivées trop tard, et on pense déjà qu’il va falloir se rabattre sur le distributeur de chips à l’accueil du motel… Quand le grand gars, un Navajo, qui est en train de passer un coup de balai à l’intérieur, nous aperçoit, et vient nous ouvrir, puis referme derrière nous. Il peut nous faire des pizzas, pas de problème, et on aura même le temps de les manger tranquillement pendant qu’il finit son ménage. Il nous présente ses enfants, un garçon et une fille, des petits, qui, assis à une table font des coloriages en attendant leur père. Cette pizza, dans cet îlot de lumière crue au milieu de la nuit et du désert, est sûrement la meilleure que j’aie mangée, surtout quand le gars est venu nous rejoindre pour discuter, nous demander d’où on venait, et que la conversation s’est vite engagée sur la vie dans la réserve. Et le lendemain de cette soirée hors du temps et hors du monde, alors que nous roulions parmi les saguaros et les joshua trees en direction du Grand Canyon, nous avons été prises dans une tempête de neige qui nous a forcées à nous arrêter pendant une bonne heure au bord de la route, pour attendre que ça se calme. Les ocres ont disparu, le paysage est devenu uniformément blanc, et aurait ressemblé à l’Indiana hivernal que nous venions de quitter pour quelques semaines, si ce n’est la présence presque alors incongrue des cactus et des agaves… Quelques heures après, je découvrais le Grand Canyon, sans personne autour (trop tôt dans la saison pour l’afflux de touristes, la rive Nord en était d’ailleurs encore fermée, trop de glace et de neige), et je pense que c’est vraiment ce jour-là, dans la contemplation de cette gorge vertigineuse et de ses plateaux à l’infini, que je me suis dit pour la première fois « J’aime l’Amérique » (une assertion étrange, que je n’avais jamais formulée avant, et que je n’ai plus exprimée de cette manière là depuis). 

Le meilleur de l’Amérique 

Un condensé de ce que j’ai pu écrire ci-dessus, des paysages inouïs, comme les déserts de l’Ouest, la vallée du Mississippi, les bayous de Louisiane ou les côtes tourmentées du nord de la Californie, des lieux où je n’ai fait que passer et d’autres où j’ai vécu, des gens que j’ai côtoyés et fréquentés et aimés, des décennies de rencontres cinématographiques, livresques, musicales.  

Le pire de l’Amérique 

Énumération en vrac, non exhaustive, et en enfonçant une collection de portes grandes ouvertes : la brutalité de la conquête et les guerres indiennes ; une arrogance démesurée qui pousse à toutes les ingérences, partout et depuis toujours, à toutes les agressions jugées nécessaires, légitimes, indiscutables ; les fondamentalistes chrétiens et leur prosélytisme inquiétant ; la Ségrégation ; le McCartysme ; la peine de mort ; le créationnisme ; le Klan et tous les autres groupes de la Nation blanche… 

Un vœu, une envie, une phrase. 

« I would prefer not to »

Entretien réalisé en janvier 2022.

Clete.

MON AMÉRIQUE A MOI DE Jacques Olivier Bosco. (BRUTALE chez Robert Laffont).

Jacques Olivier Bosco est un auteur de polars ayant commencé sa carrière chez Jigal et qui la poursuit actuellement chez Robert Laffont dans la collection « la bête noire » de Glenn Tavennec. C’ est aussi un ami du site pour qui il a déjà chroniqué De Cataldo et Montero. Son explosif nouveau roman « Brutale », titre amplement mérité, raconte les débuts romanesques de Lise, flic extrêmement dangereuse utilisant des méthodes très particulières et vient de sortir en janvier, pour les amateurs de sensations très fortes..

Ici, il nous conte beaucoup plus sereinement ses souvenirs d’Amérique, son rapport au pays. Continue reading

MON AMÉRIQUE A MOI / Marin Ledun.

Marin Ledun est un auteur reconnu qu’on aime beaucoup chez Nyctalopes. L’auteur de « No more Natalie » a peu écrit sur l’Amérique mais  sait très bien en parler. On retrouvera le Marin Ledun du roman social noir de « Les visages écrasés » et « En douce » prochainement dans un entretien avec Chouchou. Continue reading

MON AMÉRIQUE À MOI / Francis Geffard. Festival America,Terres d’Amérique Albin Michel.

Alors Francis Geffard, je ne saurai jamais assez le remercier pour m ‘avoir fait découvrir tant de grands écrivains américains par le biais de ses collections « Terre Indienne », »Terres d’ Amérique » et les « Grandes traductions » chez Albin Michel et de permettre de les rencontrer lors du festival America qu’il organise tous les deux ans à Vincennes. Ayant déjà rencontré l’homme à plusieurs reprises, il m’est très difficile d’en parler sans que cela sente la subjectivité mais c’est un seigneur et un vrai gentleman. Il est capable de vous écrire pour vous remercier d’une chronique, vous inviter à déjeuner avec Jamie Poissant, vous amener à une table pour vous présenter Pollock, Boyden et Davidson comme vous téléphoner pour vous expliquer une couverture de roman. Un pro, un passionné de littérature et un amoureux de l’Amérique. Continue reading

MON AMÉRIQUE À MOI / Dominique Manotti.

Dominique Manotti est la grande dame du polar français et la prof qu’on aurait tous aimé avoir.

Auteur de onze romans qui sont autant de pavés noirs  dénonçant  les travers politiques, économiques et sociaux français dans des intrigues sèches, chirurgicales passionnantes et source de multiples enseignements comme « Lorraine Connection », »Kop » ou « Or noir », elle a aussi écrit avec DOA « L’honorable société » et est certainement en partie responsable de l’épanouissement littéraire de ce dernier.

Dominique Manotti n’a que très peu écrit sur l’ Amérique ( « le rêve de Madoff » chez Allia) mais suit de très près son histoire. Je rêvais d’obtenir son opinion, c’est Noël avant l’heure.

manotti

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.

Une image 

 

bombe

Un événement marquant

La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol. Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA, l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, je regarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)

Un roman

LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter l’aventure et d’écrire de la fiction.

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Un livre d’essai 

Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec un regard critique sur sa propre histoire, avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire. Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton ( historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.

Un auteur

Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.

Un film

Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma. Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.

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Une série

Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.

Un réalisateur

Orson Welles, s’il faut choisir.

Un disque

Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…

Un musicien ou un groupe

Ella Fitzgerald, « The Voice ».

Un personnage de fiction

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Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans.  

En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.

Un personnage historique

Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi-partisme.

Une personnalité actuelle

Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.

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Une ville, une région

Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain. 

Un souvenir, une anecdote

Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque,  j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère, improvisation, pagaie et génie. J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.

Le meilleur de l’Amérique

Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.

Le pire de l’Amérique

Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.

Un vœu, une envie, une phrase. 

Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente. Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.

Dominique Manotti.

Propos recueillis par mail le 30 novembre.

Wollanup.

 

 

MON AMÉRIQUE À MOI / DOA

DOA est l’ acronyme d’un auteur français qui est devenu un grand écrivain avec « PUKHTU primo » et tous ceux qui l’ont lu ont senti la puissance qui émane d’un pavé qu’on aurait bien tort de cantonner à un roman sur la guerre tant il recèle des trésors pour le lecteur patient et attentif; la sensibilité, l’humanité et le chagrin masqués derrière la furie. Devenu l’égal des Ellroy et Winslow et se caractérisant par une modestie et un effacement derrière ses écrits, très soucieux de ses déclarations, DOA  se confie peu et c’est donc avec une joie non dissimulée et non feinte que Nyctalopes vous offre sa vision sans langue de bois de l’Amérique. Take shelter!

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique:

J’ai eu la chance de voyager tôt et j’ai connu New York avant mes dix ans. Je garde un souvenir très fort du gigantisme (j’étais tout petit au milieu des buildings), premier contact avec les Etats-Unis, et de ma montée en haut du World Trade Center. Forcément, à cet âge-là, la démesure m’avait impressionné. Tout semblait grandiose, possible là-bas. J’entretiens depuis un rapport plus compliqué avec ce pays. J’admire une partie de sa production intellectuelle que d’aucuns pourraient qualifier d’élitiste, et j’en rejette l’essentiel qui, pour moi, contribue à un grand affadissement artistique au profit du fric-roi, mètre-étalon de l’Amérique. Je respecte certaines réussites, mais je crains son développement technologique, et les bouleversements sociologiques et politiques globaux qu’il implique. Enfin, de sa politique étrangère, sur tous les plans, je perçois qu’elle nous mène au chaos total. Après avoir longtemps souscrit au mythe des Etats-Unis protecteurs du monde libre, je pense maintenant qu’ils se comportent comme la brute de la cour de récré, égoïste, aveugle, irrationnelle.

Une image:

 (Burt Reynolds, « Deliverance » – grosse claque ce film, je l’ai vu très jeune, sans tout saisir, sauf le tropisme sauvage du pays, à tous points de vue)

Un événement marquant:

Hiroshima. Les Etats-Unis sont le premier et le seul pays à avoir utilisé l’arme atomique contre un autre état souverain.

Un roman:

« Méridien de sang », de Cormac McCarthy (en fait il y en aurait beaucoup d’autres, difficile de choisir parmi tous les romans qui m’ont marqué. Celui-ci est le dernier).

Un auteur

Ernest Hemingway.

Un film:

« Blade Runner », de Ridley Scott (le réalisateur est anglais, mais le film est américain, se passe dans une Amérique futuriste et est tiré d’un roman écrit par un auteur américain). Vu à sa sortie en salles, puis devenu mon film de chevet lorsque j’étais étudiant. Et encore aujourd’hui. Celui avec lequel j’ai terminé le plus de nuits. J’ai dû le voir plus de trois cents fois, principalement dans sa version de 1982, avec la voix-off, longtemps la seule disponible.

Un réalisateur:

Sam Peckinpah, un personnage de roman noir, intransigeant, fidèle, violent comme ses films, un des premiers à déniaiser le western et à faire de soldats allemands de la Wehrmacht les héros d’un long-métrage.

Un disque:

« Ascenseur pour l’échafaud », de Miles Davis.

Un musicien ou un groupe:

Jimi Hendrix.

Un personnage de fiction:

Harry Callahan.

Un personnage historique:

George Armstrong Custer, la quintessence maudite de l’Amérique est tout entière contenue dans son destin tragique.

Une personnalité actuelle:

Donald Trump, le populiste américain, reflet de nos passions tristes européennes. Celui dont même le camp républicain ne veut pas. S’il est élu, la face du monde s’en trouvera sûrement changée, en pire.

Une ville, une région:

Martha’s Vineyard, la vieille Amérique civilisée et, d’un certain point de vue, l’Amérique primale, une île magnifique hors saison.

Un souvenir, une anecdote

House of Blues, Los Angeles, 1999. La boîte qui m’emploie édite un jeu dont David Bowie compose la musique avec Reeves Gabrels. Il sont là, avec d’autres pointures, dans cette salle de concert mythique qui, ce soir-là, reçoit le gratin du monde vidéoludique et où tout le monde se presse. Je suis le producteur de ce jeu, réalisé par une équipe brillante, ma place est en coulisses, mais du choix du Thin White Duke à la signature de son contrat et à sa présence ce soir-là, mon implication a été essentielle. Moi seul en suis le moteur, personne d’autre. Et ce moment, cette culmination-là, je me les suis offerts à moi-même. Le plaisir que j’ai ressenti tout au long de cette collaboration, intime, est bien plus important que les honneurs ou les avantages collatéraux qui vont ensuite en découler, parce que David Bowie est, ou a été – c’est dur de l’écrire comme ça – le musicien qui m’a initié au rock. Il m’a dépucelé, musicalement, à douze ans, lorsque j’ai découvert le clip de « Ashes to Ashes » et sa voix magnifique. J’ai commencé ensuite à acheter ses disques et je dois encore avoir un exemplaire de tous ses vinyles, y compris ceux de la période Manish Boys / Davy Jones & The Lower Third (de mémoire, deux singles). Mon plus grand souvenir américain, c’est celui-ci. A cette soirée, le monde m’appartenait. Juste après, je partais en virée « Fear and Loathing in Las Vegas », au Bellagio, hôtel aperçu ensuite dans « Ocean’s Eleven », inauguré six mois plus tôt. Une période de grand n’importe quoi.

Le meilleur de l’Amérique

Guns & ammo (les flingues et les munitions, les vrais – pas la revue du même nom).

Le pire de l’Amérique

Guns & ammo.

Un vœu, une envie, une phrase.

Une envie d’Alaska et de « Voyage au bout de la solitude », à la McCandless. On en revient toujours au mythe du territoire sauvage. A noter que la Russie peut aussi, d’un certain point de vue, offrir les mêmes horizons et les mêmes passions, un hasard ?

Entretien réalisé par mail le 6 mai 2016.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Stéphane Jolibert

Stéphane Jolibert est l’auteur de « Dedans ce sont des loups » superbe premier roman sorti en début d’année au Masque. Si le décor est un grand Nord indéfini, certains indices permettaient de penser que l’action se déroulait quelque part à la frontière entre le Canada et les USA. Pareillement, l’histoire respirait l’Amérique, ses mythes…Tout au long de sa vie Stéphane a pas mal bourlingué mais curieusement n’a encore jamais mis les pieds sur le sol américain et pourtant l’empreinte d’une culture ricaine est franchement visible dans l’entretien qu’il a accepté de nous offrir. Un auteur recommandable et un homme passionnant. Two thumbs up !

 

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique.

J’ai grandi à Dakar au Sénégal. À l’époque, il existait une multitude de cinémas de quartier et ceux-ci ne passaient pas les nouveautés, faute de moyens j’imagine, mais passaient quantité de western ou de films de gangster. Pour une somme dérisoire, il était possible de s’assoir sur un siège usé, face à un écran non moins usé, un après-midi entier, et regarder trois films d’affilé plutôt que d’aller en cours. Mon école buissonnière était cinématographique et j’imaginais alors l’Amérique divisée en deux, d’un côté le monde rural peuplé de cowboys et d’Indiens, genre Alamo ou L’Homme qui tua Liberty Valance, et de l’autre côté un monde citadin ressemblant en tout point au Faucon Maltais. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai appris la vérité, en découvrant dans Strange que l’Amérique comptait aussi pas mal de superhéros.

Une image

Un portrait de Louise Bourgeois en noir et blanc (autoportrait peut-être), elle est alors très âgée, ressemble à une Indienne et fait un pied de nez. Reste à savoir à qui ? J’ai la reproduction grand format de cette photo accrochée au mur de mon bureau au-dessus de l’ordinateur. J’écris et de temps à autre je lève la tête comme pour l’interroger, mais dans le fond, je sais que c’est elle qui m’interroge, ou plutôt, elle interroge la démarche créative quelle qu’en soit la nature. Et en réalité, je sais à qui elle fait un pied de nez, à elle-même. Cette femme au parcours exceptionnel, pétrie de talent et d’indépendance, livre en une image, une leçon de modestie et d’autodérision, ça me la coupe.

Un événement marquant

Le procès de Clinton après la mise en bouche de Monica Lewinsky : la démesure du ridicule ; la grandiloquence de l’insignifiant et sûrement la fellation la plus couteuse du monde, en encre, en papier, en reportages et bavardages de toute sorte et payé en partie en liquide (pardon). Le grotesque d’une nation se tournant vers l’anecdote plutôt que vers l’essentiel, c’était à croire que l’un des pays les plus puissants au monde se canalisait vers son nombril, voire un peu en dessous : l’humain dans ce qu’il est de plus grotesque, télé-réalité, mais au niveau de l’Etat : pathétique.

Un roman

« Mémoires sauvés du vent » de Richard Brautigan. Toute l’Amérique est contenue dans ces pages-là : glorieuse et désabusée, identique à la vie en somme.

Un auteur

Le même Richard Brautigan pour avoir écrit « Les mains c’est très joli surtout quand elles viennent de faire l’amour. » et encore quantité de phrases dont la poésie n’a d’égale que le style. Et dire que ce type, un jour, plutôt que son stylo a trouvé la gâchette d’un fusil. Je l’aime pour ses textes et pour m’avoir donné cette envie de découvrir le Japon et y revenir. Rien à voir avec les États-Unis vous dites ? À deux bombes nucléaires près, non, rien à voir, mais cette ile Madone, ces iles qui vous emballent d’arbres fleuris et de calligraphie et qui vous laissent sur le bout de la langue ce bout de cerise vraie et les méninges complètement sonnés parce qu’impossible de trouver le juste milieu entre l’ancestral et la modernité, l’affreux milieu des occidentaux. Mais je digresse, reprenons :

Un film

 « Buffalo’66 » de Vincent Gallo, un sujet casse-gueule traité tantôt avec dureté tantôt avec tendresse, équilibre fragile, gracile, à mon sens parfaitement réussi.

Un réalisateur

En garder un seul ? John Cassavetes, Martin Scorceses, les frères Cohen, David Cronenberg, Clint Eastwood, Tarantino, Fritz Lang (naturalisé OK), Sam Peckinpah, Frank Darabont, David Lynch, Oliver Stone, Robert Zemeckis, Tony Kaye, Bryan Singer, Francis Ford Coppola, Orson Welles, Hitchcock, et j’en oublie. Bon, j’en garde un seul : Sergio Leone, parce que se dégage de ses films une empathie pour ses personnages. Revoir la scène du gâteau dans Il était une fois en Amérique, ce gosse qui voudrait contre un gâteau découvrir la sexualité et qui finalement va le manger son gâteau plutôt qu’attendre qu’une pute lui ouvre la porte. Des deux gourmandises, il choisit celle qu’il connait déjà. Est-on jamais pressé de grandir ?

Un disque

« The Trinity Session » de Cowboys Junkies, pour les reprises de Sweet Jane de Lou Red et celle de Blue Moon de Elvis. Une voix envoûtante.

Un musicien ou un groupe

 Tom Waits ou Tom Waits, au choix.

Un personnage de fiction

Croc-Blanc de Jack London, l’un des personnages les plus complexes de la littérature américaine.

Un personnage historique

Rosa Parks, là je ne vais pas m’étendre : respect ! Ah si, je vais m’étendre un peu, juste pour dire que souvent les hommes retiennent les hommes dans l’histoire et oublient aussi souvent que les femmes sont à l’origine des grands bouleversements de cette même histoire.

Une personnalité actuelle

Sam Shepard : auteur, poète, scénariste, acteur, réalisateur, tout ça et j’en oublie, avec beaucoup de talent, et, trop beau pour être vrai. (Salaud !)

Une ville, une région

 Le Montana. Je n’ai jamais mis les pieds aux États Unis parce que j’ai préféré l’autre hémisphère pour bourlinguer, mais je garde de cette terre tous les auteurs qu’elle a mis au monde et tous semblent lui ressembler, à la fois durs et tendres, brutes et fleurs bleues à la fois, tout ce que j’aime.

Un souvenir, une anecdote

Cette fois où je me suis retrouvé à échanger quelques mots avec Robby Naish, Californien s’il en est, roi de la vague et de la glisse qui par l’entremise d’une traductrice — une hôtesse de l’air en l’occurrence sur le vol Sidney/Aukland — Robby donc, qui me confiait son amour pour Faulkner. « Comme les vagues », il disait en parlant du texte « Le bruit et la fureur ». Un peu comme le bruit des glaçons dans nos verres de Whisky. Je ne l’avais pas encore lu ce roman, un véliplanchiste m’a fait découvrir Faulkner, comme quoi, dans cette vie tout est possible. Ou comme disait l’autre « On nait d’une rencontre, on meurt du hasard » inversement c’est possible aussi.

Le meilleur de l’Amérique

 Tous les immigrants qui l’ont fondée.

Le pire de l’Amérique

Tous ces immigrants qui l’ont fondée, mais qui oublient qu’ici, vivait un peuple libre et si proche de la terre qu’il y retourne sans les honneurs, dans l’indifférence, la douleur et sans prière.

Un vœu, une envie, une phrase.

Ben si t’avais quelques milliers d’Euros histoire que je m’informe davantage sur le sujet, voire que je m’informe tout court, dans le Montana par exemple, que je puisse y écrire un roman tout empreint du lieu et de ceux qui l’arpentent, je promets de faire de mon mieux. Il m’arrive d’écrire pas trop mal quand je m’y mets, ce serait une belle occasion, non ? Je n’accepte qu’à condition qu’on change le titre des élections, Hillary contre Donald, on dirait un Walt Disney, sauf que contrairement à Walt Disney, y’a peu de chance que survienne un Happy End.

Entretien réalisé par mail le mardi 10 mai.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Emmanuel Tellier

Premier entretien donc, Emmanuel Tellier qui a réussi à mener deux carrières différentes et cloisonnées. Journaliste connu des amateurs de rock, il m’a souvent comblé par ses critiques et ses interviews pour les Inrocks à une époque où il fallait bien croire ce que nous chantaient les critiques et aucun doute, on pouvait lui faire confiance sur le produit vanté. Emmanuel Tellier a donc interviewé Kurt Cobain, rencontré les Beastie Boys…vécu tout ce grand cirque de la scène rock internationale, a ensuite été rédacteur en chef à Télérama de 2006 à 2011 pour finalement redevenir reporter.
Parallèlement Emmanuel Tellier est un musicien accompli et il le prouve au sein de ses groupes dont je ne citerai que Chelsea, il y a vingt ans et 49 Swimming Poools sa formation du moment. Emmanuel Tellier crée une pop magnifique, racée et précieuse avec beaucoup d’influences anglo-saxonnes (Mercury Rev, Devendra Banhart, Sparklehorse…) et nul doute que s’il était né dans le Nevada au lieu du Val d’Oise, il serait une énorme star internationale.

Je savais Emmanuel Tellier brillant mais en voici une preuve supplémentaire dans ce petit entretien.J’epère que vous apprécierez autant que moi l’Amérique d’Emmanuel.

***

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique ?
Je pense que c’était West Side Story, au cinéma. J’ai grandi à Tours, une ville avec plusieurs salles intéressantes et très actives côté cinéphilie. Je pense que je l’ai vu vers 13 ou 14 ans, donc vers 1980. Le film étant du début des sixties, je l’avais évidemment trouvé assez vieillot, et je n’avais pas été très sensible aux chansons. Mais j’avais adoré les plans de New York, les terrains de jeux, les grillages, le bas des immeubles.
En 1984, Paris Texas a aussi été un choc. L’Amérique ennuyeuse, banale, séduisante graphiquement, mais assez vide de sens, ça me parlait beaucoup et m’attirait.

Une image
Mohamed Ali – pas tant pour la photo elle-même, mais pour le génie d’Ali dans son ensemble. Sa force de vie époustouflante, la radicalité de ses choix (comme le refus d’aller au Vietnam), sa présence face aux caméras, aux journalistes…
Pour moi, il est la plus grande rock star de tous les temps.

 

Un roman
The Great Gatsby

Un auteur
F. Scott Fitzgerald

Un film
La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn. Pour moi, il y a tout le souffle du cinéma américain dans ce film.

Un réalisateur
Martin Scorsese. Non seulement un « metteur en scène » (au sens littéral) d’une précision et puissance inouïes, mais aussi un type généreux, obsédé par l’idée du partage, de la transmission (voir ses documentaires).

Un disque
Forever changes, de Love

Un musicien ou un groupe
Sparklehorse

Un personnage de fiction
Charlot

Un personnage historique
L’historien Howard Zinn. Son travail de recherche sur la « vraie histoire » des USA a été (et reste) d’une importance essentielle. Je suis particulièrement sensible aux recherches passages sur les luttes syndicales (très violentes) aux US, par exemple à Lawrence en 1912.

Une personnalité actuelle
Ken Sanders, un type fabuleux (libraire et plein d’autres choses) à Salt Lake City. Un héros pour sa passion et connaissance de la contre-culture US. Je suis aussi avec intérêt le travail militant de Tim de Christopher (Bidder 70).

Une ville, une région
Le sud de l’Utah et les parcs nationaux (Bryce, Zion, Arches…)

Un souvenir, une anecdote
J’en ai beaucoup… J’aime voir les lieux qui m’intéressent au plus près et sous toutes les coutures, et suis capable de passer des heures à localiser des adresses précises, pas forcément référencées, concernant des gens plus ou moins connus (leur adresse, là où ils travaillaient, là ils enregistraient pour des groupes que j’aime). J’ai beaucoup de souvenirs de cet ordre à New York (par exemple liés au Velvet Underground), à Chicago (par exemple liés à Frank Lloyd Wright), à San Francisco, à LA, ou encore à Rochester où j’ai adoré chercher les traces de George Eastman (génie absolu).

Le meilleur de l’Amérique
Son sens graphique. C’est un pays qui a de la gueule. J’aime la signalétique américaine, les codes visuels du pays, son « allure » générale ( architecture et au-delà). Le tout si bien montré par Ed Ruscha comme par Dennis Hopper, et bien sûr Scorsese, Coppola, Cimino, Diane Arbus, William Klein…

Le pire de l’Amérique
Donald Trump.
Le nombre d’armes à feu en circulation, et le fait que les gens qui les possèdent ne se rendent pas comptent du problème.
Dans l’histoire : les crimes immondes contre les populations indiennes.

Un voeu, une envie…
Avec 49 Swimming Pools, on travaille sur un grand projet multi-formes autour d’une histoire américaine, on vous en dira plus prochainement.

Merci à Emmanuel.

Février 2016.

MON AMÉRIQUE À MOI… entretiens

C’est juste parti d’une idée d’en savoir un peu plus sur la part « américaine » de certains acteurs culturels français, de mieux saisir la fascination que ce continent exerce sur nous.Interroger ces gens auteurs, éditeurs, musiciens, cinéastes, journalistes qui, au fond d’eux, ont gardé bien enfouie ou pas mais parfaitement perceptible l’image du Cowboy qu’ils jouaient dans leur enfance, la philosophie de l’Indien qu’ils incarnaient dans leurs périples dans les bois. J’ai donc envoyé un petit questionnaire à des personnes que j’aime voire que j’admire pour en savoir un peu plus sur leur côté ricain revendiqué ou pas, assumé ou pas mais évident quand on connaît leur parcours. J’ai déjà obtenu des réponses, brillantes, je ne m’adresse pas à des nazes non plus et la passion de ces gens viendra, de temps en temps, éclairer le déjà gros côté ricain du site. On commence sous peu. Enjoy!

Wollanup.

PS: si certains savent comment joindre Mathias Malzieu, Philippe Labro, Bertrand Tavernier, H-Burns, je suis preneur.

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