Chroniques noires et partisanes

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LA FEMME DE TES RÊVES d’ Antonio Sarabia / Métailié Noir.

Traduction: René Solis.

« Journaliste sportif au Sol de Hoy, Hilario Godínez a des relations ambiguës avec le monde de sa petite ville de la province mexicaine. Une inconnue lui écrit des lettres d’amour depuis dix ans, il n’a aucune idée de son identité. Lui qui rêvait d’être écrivain et dont la carrière littéraire semble définitivement compromise conquiert des admirations encombrantes chez les tueurs du cartel local grâce à ses chroniques de foot.

Le jour où on retrouve dans un dépotoir le corps du brillant footballeur Torito Medina – enfin, une partie du corps –, tout dérape. Il se retrouve en première ligne et se lance dans la résolution de l’énigme. Au passage il drague la jolie chroniqueuse mondaine de bonne famille qui lui révèle tout un univers de plasticiens et de galeristes.

Son admirateur musclé le met en garde mais il s’obstine dans sa recherche du salaud qui s’amuse à semer les cadavres incomplets dans la ville effrayée. »

Sans vouloir faire de généralité, il me semble que les polars américains en langue espagnole, du moins ceux qui ne veulent pas copier le modèle anglo-saxon, ont un supplément d’âme, peut-être latin. Ils ont le don de vous intégrer dans l’histoire, une propension à la connivence avec le lecteur. A grand renforts d’humour et d’auto – dérision, cette collusion avec le lecteur crée une certaine proximité, intimité qui fait de ces polars de bien bons compagnons.

Et les Mexicains, que ce soit Rolo Diez, Enrique Serna et beaucoup d’autres, sont des spécialistes pour vous conter des horreurs et tout le malaise d’une société mexicaine totalement gangrénée par les narco-trafiquants et leurs affaires tout en utilisant un ton presque patelin comme pour démystifier le malaise général ambiant. On pourra donc ainsi intégrer dans la liste Antonio Sarabia dont le propos particulièrement rude d’une sordide histoire de corps démembrés n’exclut néanmoins pas de nombreux moments souriants et d’autres étonnamment romantiques. Le mode narratif de courts chapitres où le héros s’apostrophe pourra surprendre au départ mais contribue pleinement à créer un peu de légèreté et d’intimité dans une histoire bien puante.

Alors, ce n’est pas le roman de l’année mais c’est une histoire qui se lit avec beaucoup de plaisir de par la qualité de l’antihéros créé et par les mystères qui entourent sa vie sentimentale. Hilario Godinez aussi peu à l’aise avec les femmes qu’avec les truands mène, presque malgré lui une enquête que personne ne lui a demandé de résoudre. Ainsi, de par ses déambulations et ses errances affectives, on aperçoit un peu de la vie des Mexicains et surtout leur amour pour le football.

Ca cause ballon rond un peu comme dans l’excellent « la peine capitale » de Santiago Roncagliolo mais, ici aussi, ce n’est juste qu’un cadre où transparaissent rapidement délinquance, magouilles et corruption tout en laissant de la place à une très belle histoire de correspondance secrète où l’auteur apporte des sujets de réflexion plus hauts, loin des élucubrations morbides de quelques graves malades mentaux.

Attachant.

Wollanup.

 

LA DARONNE de Hannelore Cayre / Métailié Noir

Retour bien sympathique que celui de Hannelore Cayre dont j’avais beaucoup aimé les trois romans « Commis d’office », « Toiles de maître », « Ground XO » tous trois mettant en scène férocement un avocat Christophe Leibowitz et ses multiples déboires. Hannelore a même adapté la première histoire pour le grand écran avec comme interprète principal Roschdy Zem. Avocate pénaliste, connaissant le milieu dans lequel elle exerce, Hannelore Cayre avait su créer trois histoires rudement addictives et intelligemment moqueuses.

Délaissant les avocats pour des traducteurs au service de la justice l’auteur passe de la lumière des prétoires aux étages beaucoup plus sombres, des petites mains de la justice avec le même bonheur.

 « On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e dpj.

– Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.

J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »

Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?

Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.

Et on devient la Daronne. »

Et cette daronne c’est Patience Portefeux mais aussi un peu Hannelore Cayre peut-être et elle n’hésite d’ailleurs pas à poser en daronne avec ses sacs Tati sur la couverture du roman. Si l’histoire n’est pas autobiographique, l’auteur a dû sûrement également travailler sur sa jeunesse tant les images de son enfance dans les années 70 sembleront justes à toute personne de cette génération.

Beaucoup de mélancolie, de nostalgie, de tristesse, les regrets de Patience, sa vie gâchée par le manque de chance et la mort très prématurée de son mari et qui prend, aux abords de la cinquantaine, des allures certaines de vie de merde.

Et l’occasion faisant le larron, le roman décolle et tout ce petit monde de la came est croqué à la machette par une auteure qui ne fait pas dans la dentelle. Point de pitié, de compassion, on dit ce que l’on pense et on l’assume, et le ton employé, bien souvent, n’incite pas à la discussion avec une Hannelore Cayre particulièrement piquante et remontée contre certains de ses contemporains. L’action est bien au rendez-vous et certains aspects du déroulement semblent sortis de l’expérience professionnelle de l’auteure et ont ainsi un aspect authentique très appréciable.

Souvent hilarant, « la daronne » est un bon  polar bien ficelé et particulièrement roboratif.

Vif, insolent.

Wollanup.

LA FIN DE L’HISTOIRE de Luis Sepulveda / Métailié Noir.

La littérature raconte ce que l’histoire officielle dissimule. »     Luis Sepúlveda

Juan Belmonte a déposé les armes depuis des années, il vit en Patagonie près de la mer avec sa compagne, Verónica, qui ne s’est pas encore complètement relevée des tortures qu’elle a subies sous la dictature de Pinochet. Mais les services secrets russes qui connaissent ses talents de guérillero et de sniper vont le forcer à leur prêter main forte.

À l’autre bout du monde, un groupe de cosaques nostalgiques a décidé de libérer le descendant du dernier ataman, Miguel Krassnoff. Fils des cosaques russes qui ont participé à la Deuxième Guerre mondiale dans les régiments SS, Krassnoff est devenu général de l’armée de Pinochet, avant d’être emprisonné à Santiago pour sa participation à la répression et à la torture pendant la dictature militaire. Et Belmonte a de bons motifs de haïr “le cosaque”, des motifs très personnels.

Dans ce roman écrit en 2016, nous retrouvons Juan Belmonte, le héros avec un nom de torero célèbre dont j’ai déjà parlé la semaine dernière. 22 ans après « Un nom de torero », cette « fin de l’histoire » mérite amplement son titre tant c’est l’épilogue aux combats menés par Belmonte le guerillero durant le dernier quart du XXème siècle. Continue reading

UN NOM DE TORERO de Luis Sepúlveda / Métailié noir.

Traduction: François Maspero.

 

Je ne vais pas jouer les biographes et ce serait vous manquer de respect. Si vous venez par ici régulièrement, vous savez, bien qu’on ne l’ait jamais chroniqué encore, que Sepulveda, c’est notre came et qui se ressemble s’assemble, dit-on, vous connaissez inévitablement « le vieux qui lisait des histoires d’amour », « histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler » entre autres. Sorti en 1994, « un nom de torero » est réédité cette année car Sepulveda, plus de vingt ans après, a écrit une suite sublime, « la fin de l’histoire », chroniquée aussi dans la semaine.

Luis Sepulveda, grand conteur chilien a connu l’emprisonnement pendant deux ans sous Pinochet et c’est l’aspect politique et noir de son œuvre qu’il met ici en avant dans un roman, un peu dans la même veine et les thématiques que « l’ombre de ce que nous avons été ». Continue reading

LA MONTAGNE ROUGE de Olivier Truc chez Métailié noir

Journaliste, correspondant au Monde pour les pays nordiques, documentariste, Olivier Truc vit depuis plus de vingt ans à Stockholm. Il a écrit quatre romans, et le premier tome de la série des enquêtes de la police des rennes « le dernier Lapon » a obtenu une myriade de prix. Je n’ai pas lu les autres tomes de cette série et je sens bien que j’ai loupé des choses au niveau des rapports entre les personnages qui sont complexes et découlent de ce qu’ils ont vécu dans les autres enquêtes. Néanmoins l’auteur donne assez de clés pour qu’on puisse lire ce livre indépendamment. Si je n’ai pas été gênée au niveau de la compréhension, j’ai désormais une grande envie de lire les deux premiers tomes et de retrouver Klemet et Nina dans cet univers si particulier du grand nord.

 « Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.

Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? À ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo. »

Les deux premiers tomes se passaient dans le nord de la Laponie, en Norvège. Ici c’est dans le sud de ce territoire situé en Suède que l’histoire principale se déroule. En réalité, s’il y a véritablement beaucoup de coopération entre les polices de ces deux pays nordiques, la police des rennes n’existe en tant que telle qu’en Norvège. En dehors de ce point, Olivier Truc qui vit en Suède depuis plus de vingt ans parle de problèmes réels qu’il connaît bien puisque ce sont ses enquêtes et ses reportages qui lui ont apporté la matière brute de ce roman : faits et personnages.

C’est l’automne en Laponie, les températures baissent, la nuit s’allonge et chez les éleveurs de rennes, il y a beaucoup de travail. Beaucoup de tension aussi avec un procès en cours contre les forestiers et les paysans, dont les syndicats sont puissants, riches avec beaucoup d’influence et de grands avocats. Ils refusent aux éleveurs samis le droit d’utiliser certaines terres pour lesquelles ils ont des titres de propriété leur déniant presque ainsi le droit d’exister. Les Samis doivent prouver qu’ils vivaient sur ces terres bien avant les autres mais ils n’ont aucun écrit pour le faire, leur culture étant orale. Leur seule chance d’aboutir est de trouver une preuve archéologique.

Un squelette sans crâne est découvert, il paraît ancien et le crâne manquant pourrait fournir plus de renseignements encore. S’il s’agissait d’un Sami ce serait la preuve d’une présence ancienne des Samis… mais le site est saccagé. Klemet et Nina enquêtent et partent à la recherche de ce crâne. L’enquête est lente, les deux policiers doivent jouer les historiens, se plonger dans les archives et les collections des musées tout en veillant à ce que le conflit ne dégénère pas car les esprits s’échauffent dans les deux camps.

Comme partout, de tous temps, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire et la théorie dominante, non discutée, est que les Samis ont colonisé ce territoire au XVIIIe, alors que les Scandinaves étaient déjà dans la place. Olivier Truc nous emmène au cœur d’un conflit inédit pour moi et qui ressemble fort à ce que peuvent vivre les Indiens en Amérique du Nord ou les Aborigènes en Australie. Les Samis, des Indiens en Europe…

Au cours de leur enquête, Klemet et Nina se heurtent à des silences, des pressions et des pensées d’un autre âge. C’est lent mais tendu et Olivier Truc dévoile avec cette sombre histoire un pan peu reluisant de l’Histoire, aux relents franchement nauséabonds d’eugénisme avec un institut de biologie raciale créé en 1922 mais qui a perduré bien après la guerre (où pourtant la Suède était neutre) et provoqué des horreurs.

On suit de curieux personnages, tous impliqués, marqués dans leur tête et parfois dans leur chair. La vieille Justina et son sourire plaqué, Klemet le Sami qui se questionne sur son identité car il n’élève plus de rennes, Petrus le vieux chef qui se sent débordé et s’inquiète de ce qu’il va transmettre, Nina qui n’arrive pas à communiquer avec son père… Tous sont humains, attachants, broyés par des histoires qui les dépassent.

Olivier Truc raconte cette histoire en prenant son temps, mettant en scène des éléments épars qui finalement prennent sens dévoilant une part sombre de ce pays dont on idéalise souvent la solidarité. Il n’oublie pas de nous décrire les paysages nordiques dans cet automne où la pluie laisse peu à peu la place aux premiers flocons de neige. Ces paysages sauvages qui permettront peut-être à qui sait les lire de trouver des traces de la présence des Samis au XVIIe voire avant. C’est beau et noir.

Un très bon polar.

Raccoon

ROME BRÛLE de Giancarlo De Cataldo et Carlo Bonini/ Métailié Noir

Traduction: Serge Quadruppani.

Samourai derrière les barreaux lègue ou plutôt délègue son empire à Sebastiano et la représentation n’est pas chose aisée. Entre questionnements politiques, économiques, mafieux sécantes et sensibilités individuelles la ville de la Louve ressasse son passé et son histoire.

« Rome.

Sebastiano, représentant du Samouraï, leader incarcéré des mafias locales, tente de pérenniser son empire.

Le prochain jubilé relance les travaux publics et aiguise l’appétit de Fabio, étoile montante du trafic de drogue.

Martin, le nouveau maire, Polimeni, sénateur intègre et Malgradi, représentant des constructeurs, veulent leur barrer la route.

Bientôt, c’est l’escalade de la violence. »

 

Les déliquescences de systèmes politiques à l’orée des systèmes mafieux marque une jauge dans nos mondes contemporains. Rome dans son  incandescence, sa proximité avec les édiles religieux du Vatican lui confère une place névralgique de trois pouvoirs. Le trident se jauge, s’évalue, se tourne autour. Malgré une évidente volonté vertueuse d’offrir à la cité un équilibre, un souci de la communauté, la gangrène est là et bien là mais elle ne présente plus macroscopiquement la même devanture.

On prend alors conscience que la pieuvre reste immarcescible. Les atours contemporains de celle-ci faits de charme, de « respectabilité », d’intelligence ne masquent pas sa substance visqueuse, imputrescible. Face à un maire volontaire mais crédule, les tentacules se déploient, s ‘enroulent et étouffent sa proie. Ce personnage à la Lucien de Rubempré des Illusions Perdues de Balzac tente, force, se défend, manœuvre, propose son énergie pour le bien collectif mais le pouvoir derrière les tentures est implacable.

Les barbares et les Papes, Rome, Hier, Aujourd’hui. Pour l’éternité.  La suite de Suburra semble sans fin, semble éternelle. Nous, lecteurs, sommes happés par les plumes acérées du duo d’écrivains et amateurs de roman noir nous rendons les armes en nous laissant guider dans ce dédale sans issue.

Quant en sera t-il du futur, serons nous les tristes spectateurs d’une ville divine au prise avec des entités telles que l’épigone d’une race typiquement italienne…

« Ce poignard s’appelle « Miséricorde ». C’était l’arme avec laquelle, au Moyen Age, on finissait sur le champ de bataille les blessés intransportables. Les hommes pour lesquels il n’y avait rien d’autre à faire que de les confier au jugement de Dieu. Normalement, au terme d’une bataille, l’évêque s’inclinait sur les malheureux, leur administrait l’extrême-onction et puis, d’un signe de tête, ordonnait de procéder. La lame s’enfonçait à la hauteur du sternum et perçait le cœur. Un seul coup. Une « Miséricorde », donc. »

Comme le proclamait le tristement célèbre révolutionnaire Saint just aux racines bourbonnaises : « Ce n’est pas avec l’innocence qu’on gouverne ! »

Noir cendré…

Chouchou.

 

 

LA PEINE CAPITALE de Santiago Roncagliolo/Métailié Noir

Traduction: François Gaudry

Le hasard de mes lectures fait que je suis passé d’un roman argentin parlant des horreurs perpétrées pendant la dictature en Argentine en 1978 « les eaux troubles du Tigre » à un roman péruvien traitant des dictatures en Amérique du Sud à la même époque et dénonçant lui aussi partiellement les mêmes méfaits orchestrés par le pouvoir argentin de l’époque. Si le premier était très sombre, l’autre « la peine capitale », de Santiago RONCAGLIOLO traite cette sinistre époque d’une manière, dans un premier  temps mais juste dans un premier temps, beaucoup plus légère. Signalons que ce roman est un prequel  d’ « Avril rouge » paru au Seuil où Félix alors substitut de procureur a maille à partir avec le Sentier Lumineux.

« La dernière fois que Joaquín était venu le voir, Chacaltana l’avait trouvé un peu pâle. “Prends soin de toi. Tout ira bien”, lui avait-il dit. Apparemment il avait tort.

Félix Chacaltana Saldívar est assistant-archiviste au Palais de Justice de Lima. Il vit avec sa mère, une veuve austère, bigote et mal embouchée. Il aime l’ordre, le code pénal, le bouillon de poulet et sa fiancée Cecilia, qu’il aimerait bien embrasser (mais comment ?). Jusqu’au jour où il tombe sur un bout de papier griffonné qu’il ne sait pas où classer. Dans la foulée, Joaquín disparaît.

C’est la Coupe du monde 1978, les matchs paralysent la ville, et notre parfait Candide se lance sans s’en rendre compte dans une enquête sordide sur fond d’opération Condor. Jamais à court de naïveté, il  promène sa bonne foi inébranlable parmi les espions, les activistes, une blonde mystérieuse et un vétéran de la guerre d’Espagne, tous plus rompus que lui aux secrets du monde. »

Dans « la peine capitale », vous avez un héros, Félix, niaiseux à souhait, à l’ouest de l’Ouest en ce qui concerne une quelconque conscience politique, embringué dans une relation difficile avec sa mère veuve et incapable d’avoir une relation amoureuse adulte avec celle qu’il aime qui a le tort de tenter de comprendre l’assassinat d’un ami. Nombreuses sont les pages franchement savoureuses et on les retrouve avec bonheur et soulagement pour arriver à digérer le drame de la situation politique d’un Pérou qui tente de sortir de la dictature tout en faisant partie de l’opération Condor chargée d’enlever et d’éliminer les opposants en Argentine, au Chili, au Paraguay, en Uruguay, au Brésil, en Bolivie… toute personne ayant des idées révolutionnaires, communistes…Belle région que ce continent sud-américain où les services secrets s’unissaient pour exterminer une jeunesse qui avait le tort d’imaginer un autre avenir ou tout simplement des pensées autres que celles des militaires en place.

Alors, commençant une quête naïve, Félix ne se doute absolument pas qu’il met le doigt et toute le bras dans un engrenage infernal  dont il comprendra l’ampleur et les multiples tortueuses ramifications qu’assez tardivement mais très brutalement voulant préalablement montrer son absolue fidélité à l’administration du pays.

Alors, dans un crescendo terrible, la comédie légère se transforme en thriller particulièrement alarmant au fur et à mesure que Félix prend conscience de ce qui se trame en secret dans le pays et dans toute l’Amérique latine avec comme principaux monstres et bourreaux les Argentins.

Situé pendant la très controversée coupe du monde de 1978 en Argentine voulue comme une vitrine de la grandeur du pays par la junte militaire, le roman offre ainsi des pages d’euphorie populaire devant les exploits de l’équipe péruvienne absolument bien rendus .Les chapitres ont pour titre les différents matchs de l’équipe péruvienne emmenée par le remarquable Cubillas, idole d’un peuple et les scènes d’action ,de violence de détresse et d’amour du roman sont rythmées par les hurlements des commentateurs et les acclamations des populations fiévreuses.

Je ne reviendrai pas sur certains détails : les tricheries des organisateurs afin que l’Argentine arrive en en finale, l’opprobre jetée sur le gardien de but  péruvien accusé bien à tort de trahison mais les vieux amateurs de foot se régaleront en reconnaissant des footballeurs qui les ont fait rêver (Kempes,Lato…), des matchs qui ont fait date. Grande précision néanmoins, le foot n’est qu’un décor, un arrière-plan bien visible, un opium du peuple pour masquer les horreurs qui se déroulent dans le même temps, absolument pas le sujet d’un roman particulièrement passionnant.

Etant aussi doué dans la comédie que dans l’étude sociologique et géopolitique du pays et de la région, Santiago RONCAGLIOLO saura aussi vous émouvoir au plus haut point, y compris avec des personnages pourtant franchement haïssables aux blessures jamais cicatrisées. Un grand, grand roman.

Énorme coup de cœur.

Wollanup.

LES EAUX TROUBLES DU TIGRE d’Alicia Plante / Métailié noir

Traduction: François Gaudry

Alicia Plante est une auteure argentine qui outre de nombreux romans a aussi produit beaucoup de poésie et des essais tout en collaborant avec des périodiques mexicains.

« Un couple est retrouvé mort dans une maison du Tigre, perdue au milieu des mille et un canaux du delta du Paraná, dans ce petit coin de paradis si prisé des habitants de Buenos Aires. Suicide, dit l’enquête, sur la foi d’un mot d’adieu écrit sur une vieille Underwood. Pas si sûr…
Julia, habitante du delta à ses heures, se lance dans l’enquête avec l’aide de Leo Resnik, juge intègre à vocation de redresseur de torts. Ils ne tardent pas à découvrir qu’un crime peut en cacher un autre, plus vaste, plus profond, qui regarde l’Argentine tout entière : les enfants volés de la dictature. »

Dès le début du roman, on en connait la fin car très rapidement, on comprend très vite qui sont les victimes et  quelle funeste raison est la cause de leur mort un peu comme dans le roman de Gabriel Garcia Marquez, toutes proportions gardées, « chronique d’une mort annoncée ».

Julia s’apercevra que le décor romantique, enchanteur de cette Venise argentine située à une trentaine de kilomètres de Buenos Aires où elle a un pied à terre n’est pas le havre de quiétude que cette universitaire est venue chercher. Elle initiera donc une enquête qui sera relayée par le juge Resnik afin que toute la lumière soit faite sur cette tragédie et que l’ on suivra surtout en fin de roman donnant ainsi une réelle dimension de polar à un roman où est d’avantage mise en avant la société argentine jamais remise de la dictature qu’elle a connue de 1976 à 1983. Comme les coupables de haut rang et les tortionnaires de bas étage ont été blanchis par la loi de « punto final »  qui mettait fin aux poursuites à leur encontre en 1986, la vermine vit toujours, créant un climat malsain dans le pays où victimes et bourreaux cohabitent encore infestant les plaies plutôt que de les cicatriser.

Linda Plante profite de son intrigue policière pour parler du drame des enfants d’opposants au régime dictatorial enlevés en très bas âge ou dès leur naissance, volés à leurs jeunes parents emprisonnés, torturés et exécutés par la dictature militaire. Ces enfants seront donnés, troqués, vendus à des familles proches du régime. En volant ces enfants, la dictature entendait éliminer l’avenir de la révolte tout en supprimant le présent de la rébellion représentée par leurs géniteurs, une épuration… William Bayer dans le splendide et terrifiant « la ville des couteaux » traite brillamment, lui aussi, ces disparitions au sein d’un thriller comme toujours magnifiquement documenté à ne surtout pas manquer comme l’ensemble de son œuvre si vous vous intéressez à Buenos Aires et au tango…

Outre la triste réalité d’une époque assez récente dont les stigmates sont si visibles encore aujourd’hui au point de donner des idées bien puantes à des médiocres qui oseront affronter les eaux du Styx, Alicia dresse des portraits psychologiques pointus de l’ensemble de ses personnages montrant ainsi une grande maîtrise pour dévoiler les êtres dans ce qu’ils ont de plus froid,de plus calculateur,de plus mauvais.

Enfin, le remarquable style d’Alicia Plante au service d’une histoire à la construction astucieuse fait de ce livre pourtant sans réel grand suspense un roman particulièrement intelligent et tout à fait recommandable.

Wollanup.

LE LAGON NOIR d’Arnaldur Indridason/Métailié noir.

Traduction, évidemment, le talentueux et fidèle compagnon Eric Boury,

Douzième roman de la saga du flic Erlendur en Islande, « le lagon noir » ravira les habitués d’ Indridason tant le personnage est savamment étudié par le grand maître. Alors, depuis qu’il a égaré son héros dans la région des grands lacs de l’est ou de l’ouest de l’île lors d’une enquête, je ne sais plus exactement, et qu’il ne sait plus quoi faire de son flic en 2016, Indridason écrit des prequels qui ravissent les fidèles du flic taciturne et qui nous montrent en partie les causes des tourments de son héros tout en nous révélant ses obsessions, sa grande humanité et sa compassion pour les oubliés, malades, émigrés, bannis. S’il s’adresse en premier aux lecteurs compulsifs de l’auteur, ce tome comme tous les autres peut très bien être lu par les néophytes qui apprécieront certainement les qualités d’écriture de l’auteur, véritable ambassadeur de ce petit caillou glacé de l’Atlantique Nord.

« Reykjavik, 1979. Le corps d‘un homme est repêché dans ce qui va devenir le lagon bleu. Il s’agit d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik. Dans l’atmosphère de la guerre froide, l’attention de la police s’oriente vers de mystérieux vols effectués entre le Groenland et l’Islande. Les autorités américaines ne sont pas prêtes à coopérer et font même tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la police islandaise de faire son travail. Dans un climat de tension, conscients des risques qu’ils prennent, Erlendur et Marion Briem poursuivent leur enquête avec l’aide d’une jeune femme noire, officier de la base.

Le jeune inspecteur Erlendur vient d’entrer à la brigade d’enquêtes criminelles, il est curieux, passionné par son métier, soucieux des autres, mais il ne cache pas son opposition à la présence américaine sur le sol islandais.

En parallèle, il travaille sur une vieille affaire non résolue. Une jeune fille disparue sur le chemin de l’école quarante ans plus tôt, à l’époque où la modernité arrivait clandestinement dans l’île, portée par les disques de rock et les jeans venus de la base américaine. »

Flic très atypique, Erlendur, s’intéresse, de manière privée, une fois de plus, au « cold case » d’une jeune fille disparue et c’est l’occasion de belles rencontres avec des Islandais ordinaires, derniers témoins avant l’oubli afin d’aider Erlendur dans des recherches d’une personne dont tout le monde, des décennies plus tard, n’a plus grand chose à faire. On le sait, Indridason va à son rythme, s’intéresse aux petits détails, ausculte de manière très pointilleuse les histoires, creuse les moindres pistes, fait des investigations qui n’intéressent que lui et toute cette quête est, à nouveau, de premier ordre en montrant aussi une facette plus musclée qu’on ne lui connaît pas forcément.

Parallèlement on suit l’enquête sur la mort mystérieuse d’un homme retrouvé flottant dans un lagon d’une région désertée par les Islandais et les fans se réjouiront de retrouver Marion, la chef et mentor d’Erlendur, à ses côtés. Les investigations vont tourner autour d’une base américaine, vestige de l’occupation des forces alliées pendant la seconde guerre mondiale et considérée comme une verrue sur le sol islandais par Erlendur comme par son créateur. Indridason connait parfaitement le sujet puisque jeune, il a lui- même travaillé sur cette base et ceci lui donne une nouvelle occasion de montrer sa farouche opposition aux invasions étrangères sur son ile.

Attention, Indridason ne ronronne pas, c’est très bon et comme toujours admirablement écrit que ce soit dans les descriptions des Islandais ou dans le tableau amoureux de la nature tourmentée du pays.

Humain!

Wollanup.

 

SUBURRA de C. Bononi et G. De Cataldo/Métailié Noir

Un roman d’ aujourd’hui, speedé comme une ligne de coke, politique, cultivé et bourré de monuments.

Un roman comme Rome, en somme !

Avec une écriture d’une vitalité jouissive, Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo vous proposent un voyage pour la planète Rome !

La Rome d’aujourd’hui, mais sans les touristes, la Rome capitale de l’Italie, siège du gouvernement, aux centaines de restaurants et de boutiques de luxes, des fanatiques de foot – du chef des carabiniers au dealer du bout de la ligne -, et surtout la grande citadine qui fait battre le cœur de ses habitants et de ses banlieusards.

Partant d’une intrigue basée sur la réalisation (ou non) d’un énorme chantier entre la ville et la mer, entre Rome et Ostie la balnéaire, nous entrons dans la peau, nous devenons le maillot de corps des personnages que font joyeusement vivre    ( et mourir), de leur plume, les deux auteurs. Ils arrivent, avec cette écriture incisive et sublimée, à nous faire ressentir la sueur, mais aussi la respiration en temps réel non seulement des principaux acteurs du livre, et ils sont nombreux, du Prélat au politique en passant par la petite frappe, le restaurateur, l’artisan iranien, le Bobo des beaux quartiers, la racaille des banlieues, à travers leurs peurs, leurs angoisses, leurs espoirs d’amour, d’amitié, leurs trahisons et leurs volontés de s’enrichir, changer le monde, tirer un coup ou se droguer afin de tenir le rythme, mais aussi à nous faire ressentir la transpiration, la vitalité et la beauté, même miséreuse, de la ville elle-même : Rome !

Un voyage qui part de sous les aisselles de Rome jusqu’à ses ongles manucurés entre lesquels l’on décortique une gambas grillée accompagnée d’un vin d’Ostie.

En retranscrivant leurs pensées, leurs façons de parler nous les accompagnons au volant de leur moto, devant un plat de spaghetti aux fruits de mer, et même le nez planté sur une ligne de coke. Le cœur de la ville bat dans le cœur des personnages et inversement. Dans ce que l’on appelle le joyeux bordel Italien, on assiste à la construction implacable d’un château de cartes, au-delà des parties de sexe, de drogue et de bouffe, la mort rôde, l’honneur guette, la conviction des flics non corrompus se tend, alors que celle des activistes de gauche cherche en permanence à tout renverser, foutre le grand bordel, dans celui, établi, des mafias et des politiques en Italie.

Nous sommes à la fin d’un règne, vingt années de berlusconisme, – d’ailleurs, les pratiques décrites ( et qui avaient cours il y a encore trois ans) éclateront dans une opération main propre diligentée l’année dernière –, l’Italie est la sixième économie du monde, la quatrième d’Europe, et pourtant, ses députés sont les plus payés et les plus nombreux de la Communauté, le budget de l’état sans cesse au bord de l’explosion et le pays est sous la pression d’au moins quatre mafia. Imaginez, en France, une mafia bretonne, une marseillaise, une niçoise et une corse, toutes quatre tentant de dévorer la moindre parcelle de trafic, criminel ou immobilier, le moindre marché public, les mâchoires en permanence plantées dans les chevilles de ces députés, justement, juges et notables au nez blanchi par la poudre, et pourtant, la justice passe à Rome comme ailleurs, car les Italiens savent maintenant comment combattre et reconnaître ces mafia. À tel point que les criminels eux-mêmes se métamorphosent en hommes d’affaires et en politiques, jusqu’à ne plus savoir, à la fin, qui est qui. L’homme est fragile, la chair est faible, et seul l’honneur et la famille ( au sens large) permettent d’y voir clair.

C’est ce qui donne le ton jubilatoire du livre, nous sommes dans la survie, dans l’instant, et malgré cela, les dettes, les menaces de mort, l’Italien n’oublie pas l’amour, l’amitié, la famille, la bouffe, et ( surtout pas) la Roma – et dans une moindre mesure la Lazio.

Nous visitons la ville, traversons des pans d’histoire, du fascisme à la Rome antique, histoire qui semble obséder le Romain lambda.

Mais il faut, je le répète, parler de l’écriture, de sa virtuosité, un roman où l’on se retrouve au côté d’un député en train de pisser ( littéralement) sur sa ville de la fenêtre d’un bordel de luxe, à courir entre les balles la nuit dans les dunes d’Ostie, assis face à un homard dont la vie ébouillantée ne date que de quelques minutes, à parler cinéma et littérature dans une soirée de Bobo-intello de gauche, et enfin, recouvert par la fumée graisseuse de centaines de saucisses grillées dans une des plus grosses rôtisserie d’Italie planquée au fin-fond d’un entrepôt de banlieue.

Les auteurs n’oublient pas de rendre hommage aux anciens, comment parler de la plage d’Ostie sans évoquer Pasolini, comment, dans de nombreuses scènes, échanges et dialogues, ne pas penser, à Sergio Léone, à Ferreri dans la grande bouffe, et surtout à «  Les nouveaux monstres » de Risi et Scola ( entre autres).

Un roman en 3D, un flash dans la tête sur une ville belle et sombre, décadente et somptueuse, comme un spectacle au Colisée, à l’époque des empereurs, où les sénateurs renégats, les gladiateurs et les croyants assuraient le show, avant de finir bouffés par les lions.

By JOB

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