Chroniques noires et partisanes

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LE DISPARU DU WENTSHIRE de Matt Wesolowski / EquinoX / Les Arènes

Changeling

Traduction: Antoine Chainas

En début d’année, nous vous avions parlé de Les six orphelins de Mont Scaclaw qui inaugurait délicieusement Six versions cette série de six romans de l’auteur anglais Matt Wesolowski autour de faux podcasts recherchant la vérité sur des affaires non résolues en s’appuyant sur le témoignage de six personnes ayant vécu le drame. Avec une écriture hyper réaliste accompagnée de frôlements fantastiques, le roman, vraiment original dans sa forme, s’avérait addictif. On y retourne aujourd’hui avec le troisième tome paru Le disparu du Wentshire.

“Un enfant disparu, une famille dans le déni. Six témoins, six versions, où est la vérité ?

Noël 1988. En pleine forêt du Wentshire, Sorrel Marsden arrête sa voiture pour découvrir l’origine d’un bruit inquiétant. Lorsqu’il rejoint l’habitacle, Alfie, son fils de sept ans, a disparu. L’enfant n’a jamais été retrouvé. Il a été officiellement déclaré mort en 1995.

2018. L’énigmatique journaliste Scott King, auteur du célèbre podcast Six Versions, va tenter d’élucider le mystère qui entoure le drame. Il interroge les témoins, parmi lesquels Sorrel et son ex-compagne. Son enquête le mène au coeur de la forêt du Wentshire, lieu propice à d’étranges visions et hanté de créatures légendaires…

Comment Alfie a-t-il pu disparaître ?”

Pas de problème, à nouveau, le faux cold case fonctionne bien. L’auteur sait vraiment s’y prendre, fait rebondir l’intrigue avec brio à la manière des séries « true crime » dont nous abreuve Netflix. Si le thème paraît être une énième histoire de disparition d’enfant dans une forêt vue comme maléfique, la réalité est tout autre et on plonge dans le relation de couple avec le thème très à la mode du pervers narcissique. Bon, seul bémol, les habitués du genre auront trouvé prématurément le cliffhanger que l’auteur réservait pour la fin. Néanmoins, cela ne nuit en rien au plaisir réel de lecture. 

Un bon opus où on retrouve les ressorts connus précédemment mais qui fonctionnent toujours. Dès le départ, le lecteur est ferré, cela peut-il tenir six tomes? A voir.

Clete

LES AFFREUX de Jedidiah Ayres / EquinoX / Les arènes

Peckerwood

Traduction: Monsieur Antoine Chainas

Les romans ricains de rednecks ont été popularisés il y a une dizaine d’années par un éditeur très bon dans la littérature noire américaine, sans être le seul comme certains le pensent en l’idolâtrant, et que je ne citerai pas étant blacklisté par son service de presse… Ces romans, situés dans le Midwest et racontant les us et coutumes de tarés bouffés par la meth ont eu leur heure de gloire et puis la répétition a peu à peu engendré une sorte de lassitude. Aurélien Masson, pour sa collection EquinoX, réellement de grand niveau cette année, avait fureté à une époque aux States et nous avait ramené le second écrit de Jedidiah Ayres, la novella Les féroces. Bizarrement, le premier, celui qui nous intéresse aujourd’hui, prêt depuis trois ou quatre ans, si l’on en croit son traducteur, le génial et rare auteur Antoine Chainas, avait dû rester au fond d’un tiroir d’Aurélien.

“Dans une petite ville du Missouri, Jimmy Mondale, shérif corrompu, doit gérer son ex-femme, sa fille rebelle, ses adjoints et son complice : un dangereux trafiquant de drogue qui utilise un magasin de pêche pour dissimuler ses activités illicites. Ajoutez à cela un télévangéliste que deux voyous minables entreprennent de faire chanter, et vous obtenez une bande d’affreux qu’un drame local va entraîner dans une spirale infernale.”

Le Missouri d’abord et on pense d’emblée sur le ton comme sur la forme à l’hilarant Frank Sinatra dans un mixeur de Matthew McBride daté d’il y a presque une dizaine d’années. Ceux qui l’ont lu ne l’ont vraisemblablement jamais oublié. Et puis un flic corrompu, un chef de gang local et sa fille ado bulldog psychopathe redoutable qui veut, avec l’aide du flic, avoir le monopole de la came dans ce trou du cul vérolé du monde. De la came bien sûr, un jeune procureur aux dents démesurément longues, un prédicateur aux mœurs peu recommandables par rapport à son sacerdoce et enfin des abrutis finis, cramés du bulbe, qui agissent avant de réfléchir, quand ça leur arrive, des flingues, des bastons, des cervelles explosées. Tous les ingrédients du genre sont présents, tous les clichés, rétorqueront certains mais que nenni car le premier chapitre, terrible et très malin, annonce la couleur. La plume est parfaite, faisant pressentir certes le pire à venir pour cet abruti prisonnier d’un coffre de bagnole mais surtout l’humour noir, très noir qui va peupler l’ensemble du désastre en devenir. Pas l’ombre d’un misérabilisme chiant comme la pluie et si souvent considéré de bon aloi, aucune compassion ni empathie, il faut dire qu’il est très difficile de trouver une personne sympathique dans la meute, éventuellement un môme de treize ans, si on occulte son alcoolisme déjà bien ancré. Aucune célébration de la beauté sauvage de la campagne, mettez ces abrutis au soleil du littoral californien, ils agiront de la même manière dégueulasse. L’amoralité et l’immoralité triomphent.

Fils de pasteur texan, Aynes est né dans la terrible Saint Louis dont nous avait parlé un jour McBride et se dit amateur de Rockn’Roll et du cinéma de Peckinpah. Il a bien digéré l’influence du cinéaste, le sang macule, explose les pages. Concernant le Rockn’Roll, si des lyrics de Lynyrd Skynyrd sont évoqués, la B.O. sera quand même bien plus bourrin et tant pis pour les derniers amis qui me restent, il faut fouiller (avec des gants cela va de soi) chez plus frustre et binaire: AC/DC et ersatz pour vieux punks à chiens.

Affreux mais également sales, méchants et surtout à hurler de rire, si vous osez… une pépite !

Clete.

AU MILIEU DES SERPENTS de Patrick Michael Finn / EquinoX les Arènes

A Place for Snakes to Breed

Traduction: Yoko Lacour

“Tammy a 17 ans. Après une nouvelle dispute avec sa mère, la jeune fille part retrouver Weldon, un père qu’elle n’a jamais connu, en Californie. Weldon, alcoolique repenti qui tente de reprendre sa vie en main, ne sait pas ce qui l’attend… Tammy est inexorablement attirée par la destruction. Le père et la fille doivent apprendre à cohabiter tant bien que mal. Lorsque Tammy fugue, Weldon part à sa recherche dans le sud désertique des États-Unis.”

On avait lu et, avec le recul, apprécié de manière durable Ceci est mon corps la première novella de Patrick Michael Finn. Cinq ans plus tard, c’est une bonne surprise de le retrouver pour la rentrée Equinox.

Son premier écrit tournait autour du désarroi d’ados bien tourmentés et perdus de coins blafards de l’underground dégueulasse américain. Il y revient au cours d’un roadtrip au bout de l’horreur dans une Californie privée de ses clichés ensoleillés au profit d’une collection d’ambiances sales et désespérées où se débattent Tammy, l’ado révoltée alcoolo, toxico et prostituée et Weldom son père. On se trouve très rapidement dans le thème résilience/rédemption si chère aux auteurs ricains et si souvent lu qu’il est parfois difficile, malgré les efforts louables des auteurs, d’y trouver encore un pan d’originalité.

Au milieu des serpents rejoindra la cohorte des romans ni mauvais ni bons, juste finalement très quelconques, à qui il manque une petite étincelle pour tout enflammer et embarquer le lecteur. La brièveté du roman donne un peu l’impression d’une succession de tableaux en carton, de scènes où ne sont évoquées que la mocheté et la cruauté de la vie. De situations glauques en décors pourris, on est convié à une vraie chanson country où est asséné beaucoup trop de pathos (même le chien morfle) sans que l’on soit spécialement touché. Il est certain que les personnages tourmentés, déchirés par leur passé et perdus dans ce présent glauque, n’ont pas à se montrer aimables dans leur détresse mais tout ceci semble bien exagéré, notamment ce désir nouveau et irrésistible de Weldom, après quinze ans d’absence, de sauver une fille qu’il ne connaît finalement absolument pas et qui n’a montré aucune affection particulière pour son vieux daron qu’elle a délesté de quelques pauvres dollars avant de s’enfuir.

Néanmoins, ce roman au dénouement bien trop prévisible, pourra peut-être donner envie à tous ceux qui découvrent ce genre d’aller fureter vers des auteurs comme Chris Offutt ou Larry Brown qui ont souvent peint avec talent la pauvreté, la vraie galère, la dure réalité du rêve américain. On pense également aux œuvres particulièrement mordantes d’Eric Miles Williamson ou de Larry Fondation dont les romans sont assez proches dans leur dépouillement mais qui montrent avec beaucoup plus de crédibilité la violence du monde pour les sans grade. Déception…

Clete.

SANGS MÊLÉS de John Vercher / EquinoX / les Arènes

Three-Fifths

Traduction: Clément Baude.

“Né d’un père noir inconnu, Bobby s’est toujours fait passer pour Blanc. Un soir d’hiver, il retrouve enfin Aaron, son meilleur ami, qui a passé trois ans en prison pour trafic de stupéfiants. Mais les retrouvailles tournent au drame : Aaron agresse sauvagement un jeune Noir, rendant Bobby complice d’un meurtre raciste.

Dès lors, la vie de Bobby bascule dans la tragédie. Il fuit la police qui enquête sur ce crime ; il fuit Aaron devenu son ennemi ; il fuit sa propre identité qu’il ne peut révéler…”

Situé à Pittsburgh en 1995, au moment du procès d’O.J. Simpson, Sangs mêlés est le premier roman époustouflant de John Vercher. C’est un polar, sans nul doute, surtout dans son début et à la toute fin, mais l’intérêt est vraiment ailleurs que dans ces deux déchaînements de violence qui inaugurent et closent une histoire bouleversante.

Les thématiques sont nombreuses, certaines évidentes comme l’identité, le racisme, d’autres apparaissent en filigrane, l’alcoolisme, l’univers carcéral, la pauvreté, l’amour défendu. Le talent, manifeste, de John Vercher tient dans la maîtrise de ses thématiques dans un format relativement court, à sa faculté d’explorer les personnages très humains, imparfaits mais tellement crédibles, à une justesse de son propos qui frôle la perfection, à ces silences pudiques qui valent plus que des faits. Le drame que nous vivons, comme la chronique d’une mort annoncée finalement, est éclairé par des flashbacks qui nous racontent Bobby, sa mère, Robert un médecin qui accompagne les derniers instants de la victime de la folie d’ Aaron, devenu une bête raciste, embrigadé par la fraternité aryenne en prison.

Deux semaines après sa lecture, l’écriture d’un avis à peu près lisible apparaît comme impossible et j’y renonce. Le roman vous travaille bien après sa lecture, révolte par son final dramatique, vous laissant bien seul et démuni avec vos questions, avec vos “et si…”, vous noie de regrets pour les routes possibles non empruntées par Bobby et Aaron. Un roman magnifique, qui risque de vous briser le cœur, à ranger par son humanité, son intelligence et sa plume à côté des précieux romans de William Boyle.

Ne passez pas à côté.

Clete.

FLORIDA de Jon Sealy / EquinoX / Les Arènes

The Edge Of America

Traduction: Mathilde Helleu

Jon Sealy était apparu dans les librairies en 2017 avec Un seul parmi les vivants publié par Terres d’Amérique d’Albin Michel, un impressionnant premier roman. Six ans plus tard, exit Albin Michel et arrivée dans la collection EquinoX des Arènes chez qui il se passe beaucoup de choses intéressantes en ce début 2023: nouvelle maquette, format resserré et surtout venue de deux jeunes auteurs américains qui sont loin d’être des seconds couteaux Jon Sealy et John Vercher dont nous reparlerons aussi bientôt avec beaucoup de plaisir.

Un seul parmi les vivants traitait d’une histoire de contrebande d’alcool au moment de la prohibition en Caroline dont est issu l’auteur. Les trafics sur le sol américain ne doivent pas laisser insensible Jon Sealy puisque Florida parle, entre autres, du trafic de came tout particulièrement à Miami, Magic City comme on la nomme souvent au milieu des années 80 quand la Floride était la plaque tournante du trafic sur le sol ricain.

“Bobby West règne en maître sur Miami.

La quarantaine florissante, il surveille le sud des États-Unis pour le compte de la CIA.

Ruiné par ses investissements politiques et son divorce, il accepte une opération de blanchiment pour le trafiquant Alexander French. Mais sa fille s’empare du pactole et s’enfuit avec un inconnu.”

La couverture et la quatrième de couverture, aussi réussies soient-elles, laissent peut-être présager un bouquin un peu déjanté avec une course poursuite d’un père aux abois mais ce n’est pas du tout cela. The Edge of America, le titre original, beaucoup plus maline, n’incitait pas une confusion possible avec les polars azimutés de Carl Hiassen ou de Tim Dorsey, dont les romans se situent aussi en Floride.

S’il fallait situer ce roman, disons qu’on est très souvent proche d’une écriture journalistique comme le faisait si bien Tom Wolfe, auteur par ailleurs d’un très bizarre Bloody Miami et surtout un grand observateur de la société américaine qu’il mettait génialement à nu dans ces trop rares romans. On peut ainsi établir une certaine similitude entre la chute de Bobby West et celle du héros bouffi d’orgueil et de certitudes narrée par Wolfe dans Le bûcher des vanités. Le destin de West pourra aussi s’apparenter à celui du héros du film Cartel de Ridley Scott dont le scénario avait été écrit par Cormac McCarthy.

Le ton est parfois humoristique, léger en apparence au début du roman où se mettent en place tous les éléments qui vont conduire aux sales ennuis de West. 

“Le pays était au bord du gouffre et il voulait seulement se tirer d’affaire avant que l’histoire se répète et que le château de cartes ne s’effondre”

Mais on s’aperçoit très vite que West, ponte de la CIA, qui a voulu se préparer une retraite dorée à peu de frais, est dans une belle panade. La mafia veut récupérer son argent, trois millions de dollars quand même, dérobés par une gamine en fuite avec un jeune nouvellement embauché par la Pieuvre locale. La direction de la CIA sent qu’il y a un problème dans les finances de sa boutique de Miami d’où elle surveille le Cuba de Castro mais aussi les puissants opposants au régime. 

Le cauchemar de West, très prenant, ne saurait cacher tout le travail effectué par Jon Sealy pour nous raconter, à travers cette histoire, de manière très claire, brillante parfois les sales affaires de la CIA: sa collusion avec les barons de la drogue, ses financement sales dans les guerres d’opposition aux régimes communistes, ses modes opératoires au-dessus des lois, au-dessus du Congrès, ses méthodes de désinformation, de falsification de la vérité, ses meurtres.

“Il ne s’agissait pas de servir son pays, mais de se servir soi-même. Depuis plus de dix ans, Miami était inondé par l’argent des drogues colombiennes, mais cela ne dérangeait personne. Pas plus qu’on ne s’inquiétait du fait que la CIA s’enrichissait secrètement grâce aux drogues en provenance d’Asie centrale. Mais que Bobby West redistribue cet argent à des exilés voulant renverser Fidel Castro, alors là-non, ça ferait mauvais genre.”

Puissant, percutant, éclairant et passionnant de bout en bout, un très grand roman. 

Clete

NOUS N’ALLONS PAS NOUS RÉVEILLER de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes

Traduction: Céline Romand-Monnier

Après Tu me manqueras demain et Rendez-vous au paradis, voici la troisième aventure de l’ex-flic norvégien très cabossé Thordkild Aske. L’auteur, Heine Bakkeid, a réussi lors de ses premières livraisons à m’accrocher sérieusement à un héros scandinave, moi qui ne suis pas le meilleur client pour les polars dits nordiques. Un toxico du Daily Mail, dans un délire de drogué, a déclaré un jour que “Stephen King s’est trouvé un héritier norvégien”. Rien à voir avec l’empereur du Vermont pourtant mais bien sûr l’édition internationale s’est jetée sur cette connerie de stagiaire troisième pour la mettre en exergue en couverture, sur le bandeau ou en quatrième de couverture. Faut bien vendre et tous les arguments sont bons y compris les plus fallacieux.

Heine Bakkeid écrit juste des bons polars, plutôt intelligents, aux enquêtes très, très fouillées, aux dénouements surprenants. Ils sont matière à réflexion sur des thèmes très actuels, l’éco terrorisme dans celui ci. C’est déjà bien non ?  Alors, évidemment si vous prenez le train en marche, il vous manquera quelque chose pour comprendre quelques gags récurrents ou clins d’oeil de l’auteur à ses “fidèles” mais rien de bien rédhibitoire pour suivre le calvaire de Thodkilld qui définit ainsi son récent parcours:

“J’ai fait trois ans et demi de prison après avoir conduit une femme à la mort en étant sous GHB. J’ai été radié des cadres de l’Inspection générale de la police et j’ai une lésion cérébrale à l’amygdale suite à une tentative de suicide.” Pas vraiment réjouissant comme tableau mais bien sûr erroné et incomplet (cf Tu me manqueras demain).

Et puis la Norvège, ça change un peu de l’Islande. Un pays de 350 000 habitants et de 350 000 écrivains. “Travaille bien à l’école mon enfant, plus tard, tu raconteras des histoires tristes aux Français, ils sont très friands de notre monde désolé…” Je n’en peux plus des -Son et des -Dottir. Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si, à l’image de son illustre compatriote Jo Nesbo, Heine Bakkeid n’avait pas décidé de faire voyager son héros et ses tourments…, oh le c..!!! en Islande.

“L’ex-flic Thorkild Aske est de retour à Stavanger, sur le droit chemin de la réinsertion professionnelle. Sa consommation de médicaments est sous contrôle, un brillant avenir de fabricant de chandelles se profile à l’horizon.

Mais c’est sans compter cette urgence qui l’envoie en Islande avec sa sœur Liz. Après vingt-cinq ans, il revoit son père, Úlfur, un vétéran de la lutte environnementale, qui vient d’être écroué pour meurtre.” 

Et l’Islande, à la recherche de l’innocence de leur père, Thordkild et Liz vont l’arpenter en long en large, surtout les coins les plus inhumains, là où l’île est battue par les embruns, les vents, la pluie, la neige et autres précipitation non réellement définies. C’est une redécouverte d’un territoire qu’ils ont quitté il y a plus de vingt-cinq ans en fuyant avec leur mère ce père et mari toxique. Thordkild et Liz n’ont aucun doute quant au fait que leur père soit un beau salaud mais de là à tuer sa jeune compagne d’une vingtaine de balais…

A cette intrigue familiale se greffent de manière plus générale les problèmes environnementaux liés à une sur industrialisation de l’île  ainsi que l’histoire d’un milieu écolo en Islande qui n’a nul besoin de Sandrine Rousseau pour s’entre-tuer. Du danger et beaucoup d’incertitudes pour l’infortuné Thordkill, et Wikileaks et le FBI dans les parages pour corser l’affaire…

Encore une fois, un polar très malin au suspense parfaitement entretenu.

Clete

PANDEMONIUM de Sylvain Kermici / EquinoX Les Arènes

Jacob est une parole au fond d’un cinéma porno. Un maître à penser, un gourou, un prêtre du mal. Il voue le monde à la destruction, en empruntant à la religion, la philosophie, la politique. Son propos est limpide, d’une intelligence démentielle, redoutable. Si Jacob est un prophète, il est celui qui délivre une énergie primitive, brute, qui anéantit toute volonté de perception, de compréhension. Sa parole est un bombardement méthodique et acharné de chaque neurone du cerveau de la personne qui tourne les pages. Dès les premiers mots le malaise s’impose.

La voix de Jacob alterne avec les chapitres de l’histoire qui se passe autour et à l’intérieur du cinéma avec d’autres personnages : le Tueur, Keith, Christian, Elsa, Brutus, Agent 1, Agent 2, etc ; des mercenaires, des érotomanes, que sais-je encore. Ils illustrent le propos de Jacob, n’en sont que les faire-valoir.

Une chose est certaine le style de Pandémonium est extrêmement travaillé. Il y a de vraies trouvailles de langage, la syntaxe fait parfois preuve de sacrées torsions, les potentiomètres de l’écriture sont tous dans le rouge, l’excès éclate la norme. Le style de Sylvain Kermici est très élaboré, finement ciselé tout au long des chapitres qui s’enchaînent selon un compte à rebours dont on comprend vite qu’il mène à une fin en apocalypse.

Les gardes du corps étaient deux chiens allongés, autour de l’escalier,comme si, une fois privés de leur maître, ils avaient préférés mourir. La fille avait le visage déchiré pour moitié par la balle et pour moitié par un sourire barbare. D. avança prudemment dans le désarroi des pantins. Une matière visqueuse nappait le sol et plombait un peu plus les semelles à chaque pas. D. soupira de dépit. Il était si fatigué qu’il redoutait de commettre une erreur. Il prit le temps de vérifier le trépas de chacun, même si manipuler les corps ne faisait pas partie de son champ d’expertise. Bientôt, la mort s’occuperait d’enfoncer les yeux dans les orbites. Elle s’occuperait de la bouche et des dents. Elle s’occuperait de ronger les mâchoires et la chair du nez. Bientôt, la mort danserait avec les intestins et dévorerait foie et poumons.



Une remarque, ou plutôt une question arrive rapidement : à qui s’adresse un tel déferlement de sauvagerie ? qui lira et appréciera ce texte brodé en noir, en tous points extrême ?
Lautréamont, Dostoïevski ou Lovecraft ont écrit la fureur, sondant l’âme humaine chacun à leur façon. Plus près de nous, des écrivains comme Ellroy ou Winslow ont écrit des romans où coulaient de véritables torrents de violence. Mais toujours on perçoit une infime lueur, un secret espoir.
Dans Pandémonium  non. 

C’est rapidement écœurant, la lecture m’a provoqué des haut-le-cœur plusieurs fois. Tout est réduit en cendres. Le bien a entièrement disparu, c’est au-delà du nihilisme.

L’horreur la plus avilissante se mêle à la pornographie la plus cradingue, aux crimes les plus vils. Tout est superlatif, hors catégories. Il rajoute des cercles à l’enfer de Dante et renvoie Burroughs au rayon Harlequin.

Ce qui caractérise ce texte, c’est l’absence totale d’espoir, de vie, d’innocence, de poésie comme on en trouve dans le Paradis Perdu de Milton, créateur littéraire du Pandémonium. C’est un puits sans fond de sévices et de crimes étalés comme des outils sur les pages d’un catalogue de bricolage. Même l’histoire passe au second plan, et n’est finalement qu’un prétexte à écrire toutes ces insanités.

Je ne sais pas si c’est de la science-fiction, ce qui est à espérer, ou du roman noir, auquel cas tout est perdu. 

Je pourrais vous détruire, voilà ce qu’il est important d’intégrer. Un seul de mes regards pourrait vous briser, annuler votre semblant de vie, réduire en miettes les maigres échelons qui vous séparent du vide : vos relations, vos souvenirs, vos regrets. Les deux ou trois illusions qui vous éloignent de l’hypothèse de la mort. Je pourrais vous détruire. Je pourrais déchirer de part en part le mensonge qui vous constitue. Gardez en tête que mon regard est mortel et que les chances sont grandes que vous l’aimiez, ce regard. Le brasier de mes yeux vides risque fort de vous sourire. Vous revenez constamment, je me trompe ? La vie est perdue.

Je ne suis même pas spectateur de l’histoire qui se déroule sur ces pages, je ne me sens pas perdu non plus, je suis exclu par un hermétisme en béton. Bien qu’appréciant le travail d’écriture à sa juste valeur, à aucun moment je n’ai senti autre chose que du fil de fer barbelé à chaque page, au détour de chaque phrase. C’est probablement un but recherché par l’auteur, un défi lancé aux lectrices et lecteurs. L’enjeu n’est pas d’aimer ou non le livre, mais en premier lieu de l’appréhender, tel une face nord cruelle en montagne, puis, éventuellement, d’aller au bout des 235 pages, de refermer le livre, exsangue. 

Oserez-vous ? 

NicoTag

Plutôt que tous les morceaux de Metal citant à tour de bras le Pandémonium, je termine avec le démoniaque Midnight Rambler  des Stones.

RENDEZ-VOUS AU PARADIS de Heine Bakkeid / EquinoX les Arènes.

Møt meg i paradis

Traduction: Céline Romand.

Nous avions découvert Heine Bakkeid et son anti-héros Thorkild Aske l’an dernier pour sa première enquête solitaire dans un phare très au nord de la Norvège. Il travaillait sur la disparition d’un jeune homme, réussissant entre autres pitoyables exploits, à se faire harponner, insuffisamment néanmoins pour mourir comme il le désirait tant à l’époque. Thorkild était un homme détruit depuis la mort de l’amour de sa vie, une mort dont il s’était rendu pleinement responsable en conduisant sous stupéfiants, et qui lui valut plusieurs années en prison. On retrouve six mois plus tard cet ancien de la police des polices, toujours cabossé, à la merci des oxys que veut bien lui filer Ulf son psy, son dealer et seul ami.

“Après avoir quitté la police, survécu à plusieurs tentatives de suicide et à une tentative de meurtre, Thorkild Aske se voit présenter une alternative par son psy : un atelier de fabrication de chandelles financé par l’agence pour l’emploi ou une mission de documentation pour une autrice de polars.

Le choix est vite fait ! Thorkild se penche sur la disparition de deux adolescentes et rassemble les informations qui doivent servir de toile de fond au roman tant attendu de Milla Lind.”

Une disparition à élucider pour “Tu me manqueras demain”, une double pour “Rendez-vous au paradis », mais aussi un changement de cadre en quittant les rivages hostiles du Nord-Norge pour la société plus policée d’Oslo et quelques passages en Russie. Si la première histoire ressemblait bien à une terrible introspection, cette nouvelle semble être le chemin du retour vers la vie pour notre héros si malheureux. On a très tôt comparé Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo. Leur pays d’origine et leur art à écrire des polars est bien sûr la première cause. Ensuite, ils ont tous deux des héros borderline, abîmés, mais la manière de réagir à la souffrance du héros de Bakkeid est très différente de celle forcenée, violemment incontrôlée du vieux punk Harry Hole qui fait profiter le monde entier de son drame entretenu par ses délires éthyliques. Peut-on faire confiance à un mec qui picole ? Un vieux punk refuse-t-il de grandir ou devient-on un vieux punk parce que l’on refuse de grandir ? Là où Nesbo y va à la truelle dans la violence, les outrances, l’auto-justice, Bakkeid se distingue dans une description fidèle,désespérée et parfois tendre de la psyché souffrante de Thorkild.

Si Thorkild subit sa vie, il n’en a pas pour autant perdu ses qualités de grand flic prêtant une grande attention aux détails et aux comportements tout en faisant preuve d’une persévérance minutieuse dans son enquête. Commencé quasiment comme une comédie, le roman vous explose à la tronche vers sa moitié, vous entraînant vers les régions très, très sombres d’une enquête particulièrement réussie et addictive tout en restant sobre, sans excès de violence. Sûr que Harry Hole déclencherait la troisième guerre mondiale dans pareil cas. Deux tueurs seront à trouver et si l’un d’entre eux n’est pas prévisible, l’autre se situe, forcément, dans l’environnement proche du héros, offrant au lecteur tout le loisir de faire sa propre investigation qui sera, peut-être, couronnée de succès.

Les bons éditeurs balancent toujours entre désir de faire découvrir leurs coups de cœur et réalités économiques, et il semble que le roman scandinave soit devenu une sorte de polar ricain du pauvre, pouvant faire vivre bien d’autres romans. Toute collection a besoin de locomotives qui vont vendre, permettant à des romans moins consensuels d’avoir leur place aussi en librairie. La jeune collection EquinoX a aussi besoin de ces auteurs qui vont l’ouvrir à un public plus large comme Robert Pobi ou Susie Steiner pour nous offrir aussi Thomas Sands, Benoît Vitkine, Kenan Görgün pour ne citer que les premiers qui me viennent à l’esprit. On pourrait ainsi croire, à tort, que Bakkeid remplit le rôle caricatural de la plume du Nord, souvent le gentil attrape couillons.

Mais il ne s’agit pas ici de tancer un genre qui a ses hauts et ses bas comme tous les autres et souffre actuellement d’un trop grand déversement dans nos librairies. Ce roman, parfaitement ancré dans la réalité, n’entre pas dans les schémas ni dans l’imaginaire fumeux de légendes nordiques qu’on trouve à la pelle dans certains romans issus du nord de l’Europe. “Rendez-vous au paradis” pourrait se situer à Paris, Londres ou NY, sans problème. Ce n’est qu’à la toute fin du roman qu’on appréhende à nouveau le “grand méchant Nord”. L’intrigue est tendue, très addictive, agrémentée souvent par un humour noir particulièrement agressif et, sans nul doute, réjouissant pour les adeptes.

Pas le polar de l’année quand même mais on le verrait néanmoins bien être celui de l’été. 

Clete

PS: La suite  » Vi skal ikke våkne » pour quand chez EquinoX ?

UN DERNIER BALLON POUR LA ROUTE de Benjamin Dierstein / EquinoX.

“Viré de l’armée, viré de la police, viré d’une boîte de sécurité privée, Freddie Morvan vivote de petits boulots. Pour rendre service à un ami, il se met sur la piste d’une enfant enlevée par des hippies. Avec Didier, qui manie aussi bien les bouteilles que les armes, Freddie parcourt la France jusqu’au village de son enfance.

Il y rencontre des propriétaires terriens mélancoliques, des apaches héroïnomanes, des chasseurs de primes asociaux, des clochards célestes, des fillettes qui parlent avec les loups, des chèvres dépressives, des barmaids alcooliques, des ouvriers rebelles, des trappeurs zoophiles, des veuves anarchistes, des médecins écervelés, des charlatans suicidaires, mais surtout des vaches mortes, beaucoup de vaches mortes.” 

Quand on lit la quatrième de couverture, on peut s’attendre à un roman “grave”, hors normes, déjanté. Le titre et la couverture vous aident à préciser cette première opinion confortée définitivement par une présence dans la collection EquinoX qui fouille intelligemment pour proposer d’autres univers bien réels, mais souvent dans l’ombre. Vous y êtes presque, pourtant cela reste bien en deçà de la vérité. Vous allez morfler ! EquinoX cite Crumley, s’exposant ainsi à passer pour une bande de graves toxicos, puis montre un peu de lucidité en évoquant Bukowski, on troque juste les bas-fonds de Los Angeles pour les tréfonds de la Bretagne…

Le roman débute, entre deux beuveries, par la récupération de la gamine disparue, à la dynamite avec une pyrotechnie avant-gardiste et animalière évoquant des hot dogs de guerre . Une véritable opération d’exfiltration en territoire hostile avec au moins 4g dans le sang. S’en suit un petit périple en France animé à s’en faire parfois mal aux côtes de rire. La gamine est rendue à son père et il reste les trois quarts du bouquin et plus vraiment d’intrigue en fait. 

On est au fin fond de la Bretagne, dans la campagne d’Ille ou Vilaine ou des Côtes d’Armor: blanc bonnet et bonnet blanc et sûrement pas mal de bonnets rouges aussi, mais le roman n’étant pas réellement une belle publicité pour la région, il est très sage de rester dans le flou. Freddie retrouve ses amis d’enfance, ses anciennes amours, ses lieux, ses souvenirs et part en riboule non-stop avec ses potes de toujours et les nouveaux amis de bamboche. Happy Hour 24/24! Les tableaux des locaux, sacrés lichous, s’enchaînent, hilarants, décalés ou attendrissants et toujours écrits avec un humour très redoutable basé souvent sur des ressorts totalement absurdes générés par des cerveaux sérieusement perturbés par des arrivées massives dans le sang de carburant à 40 chevaux ou de cocktails dangereux à manipuler avec précaution et en dernière extrémité.

C’est parfois si barré qu’on peut très bien être gagné par l’impression d’être aussi bourré que ces valeureux guerriers celtes, fiers seigneurs du zinc. Mais au bout d’un très long moment de délires éthyliques, le lecteur peut trouver un goût de bouchon au breuvage qu’on lui offre. Heureusement, sentant que c’est en train de partir gravement en distribil, et tout en multipliant les épisodes barges, Benjamin Dierstein revient dans une intrigue dont la soudaine gravité assombrira les faces avant l’embrasement final lors de la fête annuelle de la plus grande saucisse… Le début était explosif, le milieu éthylique, le final sera apocalyptique, il fallait oser. Je ne sais pas ce que consomme monsieur Dierstein mais je veux bien la même chose… Pour terminer sa cour des miracles armoricaine, il nous offre une jacquerie, tout simplement, au XXIème siècle, une putain de révolte de manants…

Alors ce roman qui vit dans les trocsons avec les histoires, la philosophie qui peuplent ces lieux, ne séduira pas tout le monde malgré l’humanité qui se pointe souvent derrière une sale blague, une anecdote tordue, un comportement à l’ouest. Par contre si vous goûtez les univers déjantés et absurdes du dessinateur Edika ou si vous rêvez de vous établir au Groland, vous allez passer de grands moments parfois très cons mais à hurler de rire. Osez un peu, passez la porte, le bar est ouvert et une belle équipe de pochtrons et de gentils dingues vous y attend, accrochés au comptoir, le verre bien rempli.

LËD de Caryl Ferey / EquinoX Les Arènes

LËD ou glace en russe est le titre du dernier opus de Caryl FEREY. L’auteur nous a habitués à voyager à travers ses différents romans et cette fois-ci, il nous emmène en Russie. 

La recette de l’auteur reste la même, seuls les ingrédients changent. Alors est-ce du réchauffé ou pas ? Personnellement, je me suis délecté du début à la fin. On reconnait de suite l’écriture incisive, l’immersion est totale, l’histoire est documentée, l’enquête est solide. Apprêtez-vous à avoir des engelures aux doigts en feuilletant ce roman qui nous parachute à Norilsk, la ville la plus au Nord de la Sibérie et la plus polluée au monde.

L’univers est glacial et rude et les aurores boréales ne parviennent pas à donner de magie à cette ville ou le froid vous transit et vous glace à jamais. On y découvre une population jeune qui se tue dans les mines de Nickel et noie sa peine dans la vodka pour oublier un quotidien sans lendemain meilleur. C’est ni plus ni moins qu’un goulag moderne, et les parallèles dans le roman sont nombreux, notamment lorsque Dasha apprend que sa grand-mère, sa Babouchka était une Zek, condamnée au goulag pour un motif des plus futile.

L’enquête se déroule donc dans cet univers, lourd d’un passé post Stalinien et aujourd’hui en proie à la corruption d’une Russie toujours nébuleuse. La première victime est un Nénet, un membre d’un peuple ancestral de Sibérie. Ce peuple survit en marge de cette société, ayant comme seule ressource ses troupeaux de rennes et la toundra comme seul refuge. Boris Ivanov est en charge de l’enquête. D’autres victimes vont se succéder au profil très différents. Le coupable est vite désigné, un vieil Ouzbek, ancien militaire, devenu chauffeur de taxi. Pour autant, l’enquêteur n’est pas convaincu et persiste jusqu’à mettre le doigt dans les rouages d’une corruption tentaculaire, l’impactant bien au-delà de ce qu’il pouvait penser.

L’espoir est mince dans ce roman, les personnages semblent résignés et les enjeux financiers du nickel supplantent toute humanisme. On nait à Norilsk ou on y vient pour se faire oublier mais on en repart très rarement. Les sujets traités sont variés passant du peuple autochtone opprimé à l’exploitation humaine, de la catastrophe écologique à l’homosexualité bannie, de la corruption à l’émergence de groupes ultranationalistes et j’en passe, c’est très dense, intense et glaçant.

Le dénouement est éclatant, sanglant et justice faite…si seulement.

Alors faut-il risquer l’engelure et l’amputation ? Je vous réponds DA DA DA.

Nikoma

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