Chroniques noires et partisanes

Étiquette : le seuil (Page 1 of 4)

LES FANTÔMES NE PLEURENT PAS d’Ane Riel / Seuil

Traduction: Terje Sinding

“Alma vit seule. Elle ne sort plus. Son mari est mort, leur fille a été tuée par un chauffard à l’âge de six ans. Elle se débrouille malgré son grand âge et sa mémoire qui lui échappe. Les jours s’écoulent tout doucement.

Jusqu’à ce qu’elle aperçoive un petit garçon et son chien par la fenêtre. Elle guette leur passage : quelque chose à attendre. Puis son envie de les inviter supplante sa peur du monde extérieur. Le petit garçon finit par entrer et une douce amitié se noue entre ces deux êtres esseulés.

Ces visites quotidiennes stimulent les souvenirs d’Alma : la plage avec sa petite fille, une soirée dansante avec son mari, l’accident qui rendit ce dernier irascible, le mauvais tour qu’elle lui a joué au point de le faire sortir de ses gonds. Leur ultime altercation.”

On avait tant aimé Résine, le premier roman d’Ane Riel, qu’il était absolument impossible de ne pas retourner avec elle au fin fond du Danemark.

On trouvera ici pas mal de similitudes avec le précédent roman dans la thématique mais en beaucoup plus soft: l’isolement, la folie, la peur du dehors et des autres, une tragédie familiale, mais tout cela est traité avec beaucoup de tendresse, de finesse et subtilement éclairé par les facéties d’une très vieille dame indigne.

Un vrai petit bonheur que ce roman qui traite le drame de la vieillesse, le grand âge avec beaucoup de délicatesse, d’empathie, de détails provoquant souvent une grosse émotion mais aussi beaucoup de sourires. Il est difficile de ne pas être conquis par Alma qui, pourtant, a commis le pire comme on l’apprendra peu à peu. Et, malgré tout, on espère quelques lendemains heureux pour elle.

Une histoire noire banale et en même temps horrible, une héroïne touchante à la toute fin de son chemin… un roman très classe dans sa simplicité, sa justesse, sa tendresse.

Clete.

LA BAIGNOIRE DE STALINE de Renaud S. Lyautey / Seuil

Deuxième polar au Seuil pour Renaud Lyautey mais aussi le dernier puisqu’il est mort au printemps dernier, bien avant la sortie de son roman. Ce diplomate français avait été en poste comme ambassadeur en Géorgie et il a fait de ce pays mal connu le théâtre de son histoire.

“Tbilissi, capitale de la Géorgie, terre natale de Staline. Un ressortissant français est retrouvé mort dans des conditions suspectes à l’hôtel Marriott. Avant qu’un scandale n’éclate, René Turpin, à l’ambassade, est mandaté pour assister les inspecteurs locaux. L’enquête les mènera sur les traces du dictateur et d’une immense ville balnéaire abandonnée…”

D’emblée, si vous cherchez un polar d’investigation ou un thriller, il vaudra mieux oublier ce roman. Ressemblant un petit peu plus à un polar que Les saisons inversés, son précédent polar, on est quand même assez loin de ce qu’on pourrait s’attendre à la lecture du résumé de l’éditeur. Certes, Lyautey utilise la trame du polar, il mène une investigation qui ressemble plus quand même à une déambulation dans le pays pour ce diplomate chargé de l’enquête et son partenaire flic géorgien qui aurait une reconversion assurée au guide du Routard vu sa connaissance pointue de son pays. Mais, ils ne coinceront jamais le tueur malgré l’identification des commanditaires et coupables.

Le rythme du récit s’avère lent, un peu à l’image des romans d’espionnage dont il est plus proche. Outre une découverte “touristique” du pays, Lyautey s’intéresse aux spectres de l’ère soviétique souvent encore très, trop, visibles et montre comment les Russes sont toujours très, trop présents. L’actualité est sur l’Ukraine en ce moment et on a tendance à oublier que la Géorgie, ancienne république soviétique elle-aussi, a été envahie la première en 2008 et que 20% de son territoire est toujours entre les mains crochues des Russes. Poutine invoqua à l’époque les mêmes motifs et utilisa les mêmes techniques de guerre qu’en Ukraine…

Enfin, tous ceux qui se souviennent de l’histoire des “Cinq de Cambridge”, groupe d’étudiants britanniques qui devinrent agents soviétiques durant les années 60 et firent beaucoup de mal aux services de sa Majesté, liront de belles pages sur le plus célèbre d’entre eux Kim Philby et sur ses désillusions lorsqu’il rejoignit le paradis communiste.

Roman intelligent assurément mais qui aurait plus sa place en littérature blanche, l’aspect policier étant juste un moyen de créer un poil de suspense pour un roman qui vaut pour sa vision géopolitique de ce coin du globe particulièrement agité actuellement.

Clete

DE L’OR DANS LES COLLINES de C Pam Zhang / Le seuil

How Much Of These Hills Is Gold

Traduction: Clément Baude

 Au crépuscule de la ruée vers l’or, deux sœurs traversent les États-Unis avec les restes de leur père et un fusil pour tout bagage…Il suffit de peu de mots à ce livre pour m’enrôler : cette courte phrase sur la quatrième de couverture.

 Alors quid du reste ? 

 Le soleil les vide. Milieu de la saison sèche, la pluie désormais lointain souvenir. Leur vallée n’est que terre nue, coupée en deux par un tortillon de ruisseau. De ce côté sont les pauvres cahutes des mineurs, de l’autre les bâtiments des riches avec de vrais murs, des fenêtres en verre. Tout autour, qui encerclent, les collines infinies dorées par la chaleur ; et cachés parmi leurs hautes herbes desséchées, les campements disparates des prospecteurs et les Indiens, les groupes de vaqueros, de voyageurs, de hors-la-loi, et la mine, et d’autres mines, et plus loin, et plus loin. Sam redresse ses petites épaules et traverse le ruisseau. Sa chemise rouge est un cri dans le paysage désolé.

Je n’ai pas choisi cet extrait au hasard. Lisez, relisez, encaissez. L’écriture toute cabossée, heurtée, est à l’image des vies de Sam et Lucy. Deux filles de 11 et 12 ans d’origine chinoise, grandies trop vite dans l’ouest américain. Leur mère, Ma, est morte depuis quelques années, le père, Ba, meurt aux premiers mots du roman.
Elles sont seules dans un pays et une époque qui ne les aiment pas. 

 A eux seuls, ces quatre personnages sont la clef de voûte de ce roman, ils sont puissants et surtout intimidants. Au point qu’il est difficile d’avoir de l’empathie tant ils s’imposent avec rudesse. 

 La lecture entre en collision permanente avec le livre, les mots y sont concassés, les phrases abruptes, sèches, difficiles à relier par moments. L’écriture est assez décousue, malaisante, heurtée. Il faut s’accrocher à ce défi lancé, persévérer et accepter de ne pas tout comprendre.

 Régulièrement on bute sur des mots ou des expressions d’une langue chinoise transcrits en alphabet latin, mais non traduits, on déduit par rapport au contexte, mais est-ce qu’on déduit correctement ? Une traduction en bas de page n’aurait pas été de trop. De même pour toute la symbolique asiatique, à laquelle, parfois, je suis resté étranger. Mais c’est bien le seul défaut de ce roman. 

Le récit va et vient entre un présent extrêmement rude pour les deux filles, je rappelle qu’elles trimballent le cadavre de leur père, et les souvenirs de dialogues avec la mère ou le père. La compréhension n’est pas toujours aisée tant l’histoire est démembrée.

« De l’or dans les collines » se situe à la croisée de la quête de l’endroit idéal où donner une sépulture au père, et du roman initiatique hard-core, de la perte de l’innocence. C’est également, en filigrane, un portrait peu flatteur de l’accueil américain réservé aux asiatiques. Sur les chantiers du chemin de fer, dans les mines de charbon, d’accord, pour le reste faut pas trop en demander. C Pam Zhang offre un pas de côté inhabituel sur cette époque de l’histoire américaine.

La photo de couverture de l’édition française est particulièrement bien choisie, elle est un subtil reflet des deux sœurs, de leurs vies erratiques et solitaires, de leur sort : à la marge de tout. Dans ces mêmes paysages aussi désolés à vivre que grandioses à contempler.

NicoTag

On retrouve dans « Don’t go dark on me » de Distance Light & Sky une âpreté très proche du roman.

LES COW-BOYS SONT FATIGUÉS de Julien Gravelle / Editions Seuil / Cadre noir

Je me souviens. Il y a 12 mois et des bananes, je proposais une chronique admirative de l’édition poche de Nitassinan, premier roman de Julien Gravelle, Français exilé dans le bois québécois. Là-bas, il se trace désormais une piste sur son traîneau littéraire, tracté par le talent qui est le sien. Fruit d’une collaboration avec l’éditeur de la Belle Province, Léméac, (traduisons par :  un deal), Les cowboys sont fatigués est la première escapade sur le terrain du roman noir de Julien Gravelle, d’abord publiée à destination de son lectorat américain mais avancée jusqu’à la gueule des Maudits Français par le Seuil en ce mois de janvier. 

Aux confins du Québec, dans la forêt boréale, Rozie vit seul dans son laboratoire clandestin entouré du froid et de ses chiens. Son job : assurer la fabrication d’amphétamines pour des trafiquants du cru. Seulement Rozie est las, et voudrait bien passer à autre chose, se ranger. Mais les dieux semblent en avoir décidé autrement, l’assassinat d’un gros bonnet va chambouler sa petite vie tranquille de chimiste. Son passé le rattrape, lui et sa véritable identité.


« Fond-du-Lac, 178 âmes aujourd’hui, avec pas un plan d’eau à moins d’un mille de là. Pour le lac, on cherchait toujours, mais le fond, on l’avait bel et bien touché».

Il semblerait que janvier devienne un mois consacré pour qu’un francophone nous balance un astie de bon roman, pétri d’inspiration nord-américaine. 2019, Le Cherokee de Richard Morgiève. 2022, Les cowboys sont fatigués de Julien Gravelle.  Je les rapproche, non pour les comparer (cela n’a aucun sens), mais bien pour exprimer la même jubilation. Julien Gravelle réussit indéniablement à rebondir sur l’autre rive d’une crique de genre. Le nature writing habité de Nitassinan laisse place à un roman noir dont le moteur nerveux continue à tourner et répondre malgré le grand froid. Ancré dans un territoire, peuplé de personnages incarnés et servi par un français créole dont le verjus ravira les amateurs d’explorations littéraires, géographiques et culturelles non moins que les rieurs à humour qui fait crisser les crocs. Ça coche des cases, beaucoup, et beaucoup de bonnes. Ils nous en feraient pas un film, à la fin, dites ?

On reconnaît sans trop de peine le territoire décrit par Julien Gravelle ainsi que les communautés qui le peuplent comme installés sur à proximité du Lac Saint-Jean, où l’auteur a son nouveau foyer. Entre citoyens ancrés au village et autochtones sur la drop, entre hommes rudes et voyous historiques, qui doivent s’ouvrir à un nouveau monde de violence et de trafic, c’est sur de truculents arpents de country noir que Julien Gravelle nous invite, arpents travaillés avec l’admiration non dissimulée de l’auteur pour Daniel Woodrell. Et pourquoi ne pas songer en effet à Faites-nous la bise à la lecture de ses Cowboys ?

Solide, vraiment pas de la pinotte. Enfin, y en a un peu quand même dedans. Va falloir te le cogner pour comprendre et tu seras pas déçu.

Paotrsaout

CE QUE NOUS CACHE LA LUMIERE de Tim Gautreaux / Le Seuil.

SIGNALS

Traduction: Marc Amfreville

Tout absorbés qu’ils sont par leurs affaires de cœur, de foi, d’argent, par leurs marottes diverses et variées, occupés à peser les avantages et les inconvénients de la vie au sein de petites communautés aussi soudées que scrutatrices, les personnages de ces nouvelles tentent d’affronter les déceptions du quotidien. Ce sont des voix discrètes, rarement entendues, des vieilles filles un peu tristes, des ferrailleurs, des artisans, des retraités… souvent détestables, parfois admirables.”

Après trois romans publiés en France, c’est avec un recueil de nouvelles bien fourni, ayant pour titre Ce que nous cache la lumière, que Tim Gautreaux nous revient aux éditions du Seuil. Pour ma part, ce recueil est ma porte d’entrée dans l’oeuvre de Gautreaux. Que ce soit le titre, le visuel ou l’idée d’aller faire un tour dans le Sud des Etats-Unis à la rencontre d’une nouvelle galerie de personnages paumés, usés, en quête de sens, en fin de vie et j’en passe, les arguments ne manquaient pas pour me donner envie. La recette est connue, maintes fois revisitée mais suffit qu’un auteur y apporte sa petite touche personnelle pour qu’elle fasse encore et toujours sens. Malheureusement, le résultat n’est pas celui espéré. 

Dès les premières pages, j’ai pressenti une lecture peu convaincante et pas une seule nouvelle n’est venue contredire cette première impression. Tout est trop ou pas assez. C’est trop scolaire, trop convenu, trop prévisible, pas assez habité, pas assez vivant, pas assez humain. C’est ni chaud, ni froid. Tout est désespérément tiède. Le déroulé de chaque nouvelle est attendu. La plume est lisse, sans aspérité. Le voyage est sans surprise. Les textes de Gautreaux sont ni bons, ni mauvais. Ils sont fatalement quelconques. Sans trop d’exigences, on peut peut-être y trouver son compte. En revanche, si on cherche le petit plus, la petite étincelle, il me paraît difficile de ne pas rester sur sa faim. 

Parmi toutes ces nouvelles, on en trouve une intitulée Le commentaire. L’histoire d’un écrivain amateur, voire même d’un écrivaillon, qui découvre sur Amazon, à propos de son livre, un commentaire peu élogieux laissé par un inconnu. Notre écrivain, perturbé par ce commentaire, décide de découvrir l’identité de son auteur et de partir à sa recherche. Pour conclure mon avis sur Ce que nous cache la lumière, je peux reprendre à mon compte un extrait de ce commentaire que voici : « En résumé, il y a autant d’émotions dans ce bouquin que dans une carte de vœux à un dollar. » C’est un peu dur mais plutôt juste.

Brother Jo.

UN FLIC BIEN TROP HONNÊTE de Franz Bartelt / Le Seuil .

On a beau tenter de lire les romans dans l’ordre de sortie ou de réception, il y a toujours des bouquins qui arrivent à passer avant les autres, des coupe-files irrésistibles qu’on laisse faire tant on sait que leur lecture offrira du plaisir, celui que l’on cherche dès qu’on ouvre la première page d’une nouvelle histoire. Franz Bartelt fait partie de ces auteurs devant qui je me prosterne, je m’aplatis ou plutôt je me tords de rire tant ses écrits sont souvent exceptionnels quand ils ne sont pas tout simplement divins.

Wilfried Gamelle, flic rendu dépressif par le départ de sa femme, enquête depuis quatre ans sur une quarantaine de meurtres qui se sont produits à des arrêts de bus et des passages piétons. Il est secondé par “le bourrin” un cul de jatte particulièrement prétentieux et retors et par Fernand Ladouce un aveugle qui a proposé sa collaboration à l’enquête… Et voici un conte policier de plus qui sort du chapeau de magicien de Bartelt. Le verbe est railleur, moqueur, méchant mais aussi parfois très tendre. Les situations sont hautement improbables, les comportements souvent bizarres… On connaît tous des gens comme les allumés qui peuplent les romans et les nouvelles de Bartelt. Il croque des personnages originaux par leur ordinarité et les pousse gentiment, légèrement à franchir la ligne un jour.

Les romans de Franz Bartelt sont intemporels. S’ils se situent de nos jours, on peut aussi aisément les transporter dans les années 60 dans une France des petites villes avec ses notables, ses nobliaux locaux, les petits commerces, les restaus ouvriers, les bars et leur philosophie, les commérages, les sales affaires et les mauvais penchants planqués sous le tapis. C’est hautement jouissif, acerbe et écrit avec une ironie érigée en art. 

Néanmoins, même si on pardonne beaucoup à ses amis, on sait aussi que « qui aime bien, châtie bien ». Ce coup-ci, je suis resté un peu sur ma faim, déçu par la brièveté d’une histoire qui laissait pourtant présager de nombreuses scènes improbables ou scabreuses. Si le roman démarre impérialement avec un inspecteur Gamelle, impeccable, qui se signale dès l’incipit en tabassant un aveugle, la suite, bien que souvent brillante, souffrira néanmoins d’un dénouement bien trop précoce comme si l’auteur en avait eu assez de son histoire. 

En résumé, si ce nouvel opus est peut-être moins virtuose qu’à l’accoutumée, c’est quand même un Bartelt, du haut de gamme, l’antidote parfait à la morosité.

Clete

LA BÊTE EN CAGE de Nicolas Leclerc / Le Seuil.

Le thriller n’est pas vraiment le sous-univers du noir que nous privilégions à Nyctalopes.com. Cependant lorsque l’un d’entre eux s’avère plus prenant que les autres, vous accroche rapidement et durablement et que de surcroît il est l’oeuvre d’un jeune auteur français Nicolas Leclerc dont c’est le deuxième roman après “Le manteau de neige”, il nous paraît normal de le mettre un peu en lumière, de vous en faire en profiter.

Thriller efficace et particulièrement explosif, “La bête en cage” est aussi et peut-être avant tout un excellent polar rural. Nichée dans la montagne du Jura, l’histoire montre, car il le faut bien que quelqu’un le rappelle de temps en temps, que la France dite “périphérique” n’est pas peuplée de figurants d’une carte postale jaunie pour souvenirs de touristes de passage. Les gens y grandissent encore, y vivent toujours et y meurent aussi et ne considèrent pas leur existence comme une version française du “nature writing” de certains auteurs ricains. 

« Le fossé entre les plus aisés et les laissés-pour-compte se creuse d’année en année, et les pompiers ramassent les morceaux, décrochent les pendus, extraient les alcooliques de leurs voitures broyées. »

Nicolas Leclerc montre la crise du monde rural, le chômage, l’exil, la galère, les services de l’état qui ont foutu le camp vers les villes, la politique agricole commune qui étrangle, les déplacement lointains pour atteindre Pôle Emploi ou les boîtes qui embauchent, l’obligation d’avoir une voiture. Les ennuis, les galères qu’on retrouve dans tous les territoires ruraux éloignés de la révolution de Macron et de son cirque du nouveau monde et comme partout les mêmes plaintes que le pouvoir a entendus pour la première fois quand les “gilets jaunes” (salauds de pauvres) sont allés sur les ronds-points.

“Samuel, éleveur laitier du Jura, accumule les dettes. Sa seule échappatoire : s’associer avec son oncle et son cousin qui font passer de la drogue de la Suisse à la France pour le compte d’un réseau de trafiquants kosovars.

Mais le soir d’une importante livraison, rien ne se passe comme prévu : le cousin n’arrivera jamais jusqu’à la ferme de Samuel. Lancés à sa recherche dans la montagne enneigée, l’agriculteur et son oncle le découvrent mort au volant de sa voiture précipitée dans un ravin. Et le chargement de drogue s’est volatilisé…”

Dans ce monde de lutte, où l’existence se résume parfois à un combat pour boucler le mois, un grain de sable peut enrayer la machine, foutre en l’air les efforts pour rester unis contre vents et marées malgré le manque de thunes, malgré l’essoufflement de l’amour, malgré le chômage, malgré la dégueulasserie de la vie… Cent kilos de coke mettront le feu. La convoitise, l’espoir d’une dernière chance vont tout emporter dans un maelstrom de violence, de trahison, de sang, de pleurs, de morts orchestré principalement par une bande peu recommandable de Kosovars. Si les petits barons de la drogue s’y connaissent pour instiller la douleur et la terreur, ils verront néanmoins que les locaux se débrouillent très bien entre eux pour se faire des saloperies. La quatrième de couverture met en avant Samuel mais on a une belle main de personnages masculins: des victimes et des coupables, des héros et des gros salauds et puis tout se brouille, sauve qui peut… Et les femmes ne sont pas en reste: touchantes ou à claquer, colombes et hyènes et puis le même tableau mouvant de comportements troublants.

Le roman fonce, très cinématographique, éclaboussé par la violence aveugle des désespérés, électrisé par l’adrénaline pour la survie. On plonge dans le marasme avec Samuel, avec Chloé et franchement, on tremble pour eux. Et puis, au bout d’un moment, on ne s’interroge plus sur une éventuelle suite du roman tant on se demande qui sera encore debout à la fin. 

“La bête en cage”, en tous points, un thriller réussi, un polar rural crédible aux personnages attachants. Recommandé !

Clete.

PS: Pas d’humour dans “La bête en cage” si ce n’est sur la couverture ornée de l’uniforme de rigueur des romans en  2021, un bandeau rouge d’un beau classicisme déclarant “stupéfiant”. Ah si, si, c’est forcément de l’humour, qualifier de stupéfiant un roman sur la coke.

KASSO de Jacky Schwartzmann / Le seuil.

Lire les romans de Jacky Schwartzmann fait du bien. C’est mon troisième et dès qu’on ouvre une de ses histoires, le sourire gagne vos lèvres. Parfois, le rire est aussi convié et en ces temps bien tristes, c’est une aubaine.

“Après des années d’absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s’occuper de sa mère malade d’Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l’acteur, il monte des arnaques très lucratives. Ce retour au bercail pourrait être l’occasion de se mettre au vert, mais c’est compter sans sa rencontre avec la volcanique Zoé, avocate aux dents longues, qui en a décidé autrement.”

 » Depuis Regarde les hommes tomber, le film d’Audiard, tout le monde me demande si je suis Mathieu Kassovitz. Un jour, j’ai décidé de répondre oui. Et ça m’a ouvert beaucoup de possibilités. »

Jacky Toudic est le clone de Jacky Schwartzmann. Il approche de la cinquantaine et revient sur ses terres natales à Besançon comme l’auteur, si je ne m’abuse. Il est évident que la présentation préliminaire de la cité et des Bisontins ne peut être que l’œuvre d’un natif de la ville sans cela le portrait serait méchant. Mais Jacky Schwartzmann n’est pas méchant, moqueur simplement, brocardant comme à l’accoutumée tout ce qui l’énerve dans la vie et notamment ceux qui se veulent comme les garants du bon goût en matière culturelle. On adhère ou pas mais on ne peut qu’apprécier l’humour qui sauve ces mercuriales.

Jacky Schwartzmann est même un mec bien car s’il nous impose Matthieu Kassowitz, il le fait avec parcimonie et a le bon sens de laisser le plus souvent la légende dans son bureau.

Si on peut regretter que les trois quarts du roman ressemblent vraiment que de très loin à un polar et plus à une quête du temps perdu, le dernier quart ravira les amateurs de polars avec une nouvelle mouture de l’arroseur arrosé pas vraiment originale mais parfaitement réjouissante à la mode Schwartzmann avec des personnages bien sympathiques et parfois hauts en couleurs.

Roboratif!

Clete.

MOGOK d’Arnaud Salaün / Le Seuil.

“Mogok” est le premier roman d’Arnaud Salaün, journaliste, consultant en intelligence économique et analyste en politique internationale et il a bien fait de choisir le polar, le noir pour entamer un parcours d’auteur qui s’annonce très prometteur.

“Bandian vit seul dans son appartement peuplé de plantes à Pigalle. Serbe d’origine, il se rappelle pourquoi il est arrivé à Paris, moins ce qui l’a poussé à y rester. Sa vie va basculer le jour où on lui confie un contrat pas comme les autres : tuer un magnat de l’armement français, spécialisé dans les drones de combat. Tueur à gages, Bandian aspire pourtant à autre chose, qu’il entraperçoit depuis sa rencontre avec Ailis, jeune photographe noctambule, et son cercle d’amis – son salut ? D’abord accueillante, sa nouvelle famille d’artistes sûrs de leurs goûts, immergés dans la contre-culture techno, témoignera de nuances dans la cruauté dont il ne soupçonnait pas l’existence.”

Alors, bien sûr, le thème du tueur à gages est un peu éculé et beaucoup de romans racontent ce genre d’histoires et pas toujours avec le talent d’un Lawrence Block dans les aventures de Keller. Mais ici, si le cadre est très stéréotypé avec un Bandian en guerrier solaire, en samouraï au sang froid, on en sort très rapidement quand on entre dans son univers qu’il n’a pas vraiment choisi et qu’il voudrait changer. Il est à un tournant de sa vie, en équilibre précaire et petit à petit il va s’enfoncer dans la nuit de tous les excès avec la bande de pseudo artistes qu’il côtoie: fêtes techno, drogues diverses, défonces nocturnes puis diurnes. L’armure se déglingue. Et puis un tueur qui tombe amoureux est un homme mort. Inspirant empathie et répulsion Bandian cogne et séduit.

« Sombre n’était pas difficile, c’était à la portée de tous, il suffisait de se laisser entraîner. »

Si le titre Mogok évoque une ville diamantifère de Malaisie qui sera la destination finale, la plus grande partie du roman se situe dans un Paris underground peuplé de glandeurs et d’artistes au talent diamétralement opposé à l’égo qui les bouffit. La plume de Salaün est vive, précise, souvent belle, offrant uniquement les seuls détails nécessaires mais créant d’emblée l’ambiance. Satire sociale aussi acerbe qu’inattendue, Mogok renvoie parfois vers les océans de solitude, de tristesse, de nostalgie de “Le tueur se meurt” de Sallis dont il n’a d’ailleurs pas à envier l’écriture.

Si l’histoire s’avère violente, elle est par contre contée avec une écriture de très, très bonne tenue, constamment addictive même dans certains moments plus faibles parce qu’un peu répétitifs.

Un polar costaud mais aussi très fin et intelligent, les lecteurs de Joseph Incardona ne devraient surtout pas faire l’impasse.

Clete.

PEPE CARVALHO ; TOUT FOUT LE CAMP de Carlos Zanon/Seuil.

Traduction: Georges Tyras.

Carlos ZANON, qui a déjà fait ses preuves en matière de roman noir et récompensé notamment pour « J’ai été Johnny Thunders », a été choisi pour ressusciter le célèbre Pepe CARVALHO près de 15 ans après la mort de Vazquez Montalban (L’auteur original).

Grosse pression et gros pari pour l’auteur mais pari réussi. On retrouve l’atmosphère, les codes, certains personnages comme Biscuter et surtout Pepe Carvalho. Bien entendu, le contexte est contemporain, dans une ville de Barcelone touristique, bouillonnante, partagée entre indépendantisme et cosmopolitisme. De retour au pays, l’homme a vieilli, tourmenté entre un passé sulfureux et un présent qui ne l’attend plus, qui va trop vite, trop 2.0.

Pepe Carvalho semble assagi, affaibli, dépassé mais la donne va changer lorsqu’il est chargé par une amie de reprendre du service et d’enquêter sur un crime familial, sans compter qu’un tueur en série sévit dans le secteur. Il retrouve alors toute son acuité, ses réflexes et l’envie de survivre à sa propre déchéance, l’envie de croire que tout va bien finir.

Le rythme est soutenu au travers de nombreux chapitres courts pour un roman de plus 500 pages. La lecture est parfois exigeante et renvoie à de nombreuses références, ponctuée de passages très durs comme poétiques, le tout sur fond de toile sociale très noire. Bref un cocktail surprenant, piquant, exaltant et doux amer qui se boit jusqu’à la dernière goutte.

Quant à l’histoire en tant que telle, elle est partagée par différents petites enquêtes, qui se lient ou pas à l’enquête de fond qui est bien plus complexe qu’elle n’y parait au premier abord. Alcool, abus, cocaïne, prostitution discount, violence, sexe sale, enfance perdue, innocence envolée…Difficile à résumer tant c’est dense. Pour savoir si on aime, faut goûter et Pepe Carvalho reste par ailleurs toujours un excellent cordon bleu tandis que Biscuter passe à Master Chef…bref, tout fout le camp !

Nikoma

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