Chroniques noires et partisanes

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UN FLIC BIEN TROP HONNÊTE de Franz Bartelt / Le Seuil .

On a beau tenter de lire les romans dans l’ordre de sortie ou de réception, il y a toujours des bouquins qui arrivent à passer avant les autres, des coupe-files irrésistibles qu’on laisse faire tant on sait que leur lecture offrira du plaisir, celui que l’on cherche dès qu’on ouvre la première page d’une nouvelle histoire. Franz Bartelt fait partie de ces auteurs devant qui je me prosterne, je m’aplatis ou plutôt je me tords de rire tant ses écrits sont souvent exceptionnels quand ils ne sont pas tout simplement divins.

Wilfried Gamelle, flic rendu dépressif par le départ de sa femme, enquête depuis quatre ans sur une quarantaine de meurtres qui se sont produits à des arrêts de bus et des passages piétons. Il est secondé par “le bourrin” un cul de jatte particulièrement prétentieux et retors et par Fernand Ladouce un aveugle qui a proposé sa collaboration à l’enquête… Et voici un conte policier de plus qui sort du chapeau de magicien de Bartelt. Le verbe est railleur, moqueur, méchant mais aussi parfois très tendre. Les situations sont hautement improbables, les comportements souvent bizarres… On connaît tous des gens comme les allumés qui peuplent les romans et les nouvelles de Bartelt. Il croque des personnages originaux par leur ordinarité et les pousse gentiment, légèrement à franchir la ligne un jour.

Les romans de Franz Bartelt sont intemporels. S’ils se situent de nos jours, on peut aussi aisément les transporter dans les années 60 dans une France des petites villes avec ses notables, ses nobliaux locaux, les petits commerces, les restaus ouvriers, les bars et leur philosophie, les commérages, les sales affaires et les mauvais penchants planqués sous le tapis. C’est hautement jouissif, acerbe et écrit avec une ironie érigée en art. 

Néanmoins, même si on pardonne beaucoup à ses amis, on sait aussi que « qui aime bien, châtie bien ». Ce coup-ci, je suis resté un peu sur ma faim, déçu par la brièveté d’une histoire qui laissait pourtant présager de nombreuses scènes improbables ou scabreuses. Si le roman démarre impérialement avec un inspecteur Gamelle, impeccable, qui se signale dès l’incipit en tabassant un aveugle, la suite, bien que souvent brillante, souffrira néanmoins d’un dénouement bien trop précoce comme si l’auteur en avait eu assez de son histoire. 

En résumé, si ce nouvel opus est peut-être moins virtuose qu’à l’accoutumée, c’est quand même un Bartelt, du haut de gamme, l’antidote parfait à la morosité.

Clete

LA BÊTE EN CAGE de Nicolas Leclerc / Le Seuil.

Le thriller n’est pas vraiment le sous-univers du noir que nous privilégions à Nyctalopes.com. Cependant lorsque l’un d’entre eux s’avère plus prenant que les autres, vous accroche rapidement et durablement et que de surcroît il est l’oeuvre d’un jeune auteur français Nicolas Leclerc dont c’est le deuxième roman après “Le manteau de neige”, il nous paraît normal de le mettre un peu en lumière, de vous en faire en profiter.

Thriller efficace et particulièrement explosif, “La bête en cage” est aussi et peut-être avant tout un excellent polar rural. Nichée dans la montagne du Jura, l’histoire montre, car il le faut bien que quelqu’un le rappelle de temps en temps, que la France dite “périphérique” n’est pas peuplée de figurants d’une carte postale jaunie pour souvenirs de touristes de passage. Les gens y grandissent encore, y vivent toujours et y meurent aussi et ne considèrent pas leur existence comme une version française du “nature writing” de certains auteurs ricains. 

« Le fossé entre les plus aisés et les laissés-pour-compte se creuse d’année en année, et les pompiers ramassent les morceaux, décrochent les pendus, extraient les alcooliques de leurs voitures broyées. »

Nicolas Leclerc montre la crise du monde rural, le chômage, l’exil, la galère, les services de l’état qui ont foutu le camp vers les villes, la politique agricole commune qui étrangle, les déplacement lointains pour atteindre Pôle Emploi ou les boîtes qui embauchent, l’obligation d’avoir une voiture. Les ennuis, les galères qu’on retrouve dans tous les territoires ruraux éloignés de la révolution de Macron et de son cirque du nouveau monde et comme partout les mêmes plaintes que le pouvoir a entendus pour la première fois quand les “gilets jaunes” (salauds de pauvres) sont allés sur les ronds-points.

“Samuel, éleveur laitier du Jura, accumule les dettes. Sa seule échappatoire : s’associer avec son oncle et son cousin qui font passer de la drogue de la Suisse à la France pour le compte d’un réseau de trafiquants kosovars.

Mais le soir d’une importante livraison, rien ne se passe comme prévu : le cousin n’arrivera jamais jusqu’à la ferme de Samuel. Lancés à sa recherche dans la montagne enneigée, l’agriculteur et son oncle le découvrent mort au volant de sa voiture précipitée dans un ravin. Et le chargement de drogue s’est volatilisé…”

Dans ce monde de lutte, où l’existence se résume parfois à un combat pour boucler le mois, un grain de sable peut enrayer la machine, foutre en l’air les efforts pour rester unis contre vents et marées malgré le manque de thunes, malgré l’essoufflement de l’amour, malgré le chômage, malgré la dégueulasserie de la vie… Cent kilos de coke mettront le feu. La convoitise, l’espoir d’une dernière chance vont tout emporter dans un maelstrom de violence, de trahison, de sang, de pleurs, de morts orchestré principalement par une bande peu recommandable de Kosovars. Si les petits barons de la drogue s’y connaissent pour instiller la douleur et la terreur, ils verront néanmoins que les locaux se débrouillent très bien entre eux pour se faire des saloperies. La quatrième de couverture met en avant Samuel mais on a une belle main de personnages masculins: des victimes et des coupables, des héros et des gros salauds et puis tout se brouille, sauve qui peut… Et les femmes ne sont pas en reste: touchantes ou à claquer, colombes et hyènes et puis le même tableau mouvant de comportements troublants.

Le roman fonce, très cinématographique, éclaboussé par la violence aveugle des désespérés, électrisé par l’adrénaline pour la survie. On plonge dans le marasme avec Samuel, avec Chloé et franchement, on tremble pour eux. Et puis, au bout d’un moment, on ne s’interroge plus sur une éventuelle suite du roman tant on se demande qui sera encore debout à la fin. 

“La bête en cage”, en tous points, un thriller réussi, un polar rural crédible aux personnages attachants. Recommandé !

Clete.

PS: Pas d’humour dans “La bête en cage” si ce n’est sur la couverture ornée de l’uniforme de rigueur des romans en  2021, un bandeau rouge d’un beau classicisme déclarant “stupéfiant”. Ah si, si, c’est forcément de l’humour, qualifier de stupéfiant un roman sur la coke.

KASSO de Jacky Schwartzmann / Le seuil.

Lire les romans de Jacky Schwartzmann fait du bien. C’est mon troisième et dès qu’on ouvre une de ses histoires, le sourire gagne vos lèvres. Parfois, le rire est aussi convié et en ces temps bien tristes, c’est une aubaine.

“Après des années d’absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s’occuper de sa mère malade d’Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l’acteur, il monte des arnaques très lucratives. Ce retour au bercail pourrait être l’occasion de se mettre au vert, mais c’est compter sans sa rencontre avec la volcanique Zoé, avocate aux dents longues, qui en a décidé autrement.”

 » Depuis Regarde les hommes tomber, le film d’Audiard, tout le monde me demande si je suis Mathieu Kassovitz. Un jour, j’ai décidé de répondre oui. Et ça m’a ouvert beaucoup de possibilités. »

Jacky Toudic est le clone de Jacky Schwartzmann. Il approche de la cinquantaine et revient sur ses terres natales à Besançon comme l’auteur, si je ne m’abuse. Il est évident que la présentation préliminaire de la cité et des Bisontins ne peut être que l’œuvre d’un natif de la ville sans cela le portrait serait méchant. Mais Jacky Schwartzmann n’est pas méchant, moqueur simplement, brocardant comme à l’accoutumée tout ce qui l’énerve dans la vie et notamment ceux qui se veulent comme les garants du bon goût en matière culturelle. On adhère ou pas mais on ne peut qu’apprécier l’humour qui sauve ces mercuriales.

Jacky Schwartzmann est même un mec bien car s’il nous impose Matthieu Kassowitz, il le fait avec parcimonie et a le bon sens de laisser le plus souvent la légende dans son bureau.

Si on peut regretter que les trois quarts du roman ressemblent vraiment que de très loin à un polar et plus à une quête du temps perdu, le dernier quart ravira les amateurs de polars avec une nouvelle mouture de l’arroseur arrosé pas vraiment originale mais parfaitement réjouissante à la mode Schwartzmann avec des personnages bien sympathiques et parfois hauts en couleurs.

Roboratif!

Clete.

MOGOK d’Arnaud Salaün / Le Seuil.

“Mogok” est le premier roman d’Arnaud Salaün, journaliste, consultant en intelligence économique et analyste en politique internationale et il a bien fait de choisir le polar, le noir pour entamer un parcours d’auteur qui s’annonce très prometteur.

“Bandian vit seul dans son appartement peuplé de plantes à Pigalle. Serbe d’origine, il se rappelle pourquoi il est arrivé à Paris, moins ce qui l’a poussé à y rester. Sa vie va basculer le jour où on lui confie un contrat pas comme les autres : tuer un magnat de l’armement français, spécialisé dans les drones de combat. Tueur à gages, Bandian aspire pourtant à autre chose, qu’il entraperçoit depuis sa rencontre avec Ailis, jeune photographe noctambule, et son cercle d’amis – son salut ? D’abord accueillante, sa nouvelle famille d’artistes sûrs de leurs goûts, immergés dans la contre-culture techno, témoignera de nuances dans la cruauté dont il ne soupçonnait pas l’existence.”

Alors, bien sûr, le thème du tueur à gages est un peu éculé et beaucoup de romans racontent ce genre d’histoires et pas toujours avec le talent d’un Lawrence Block dans les aventures de Keller. Mais ici, si le cadre est très stéréotypé avec un Bandian en guerrier solaire, en samouraï au sang froid, on en sort très rapidement quand on entre dans son univers qu’il n’a pas vraiment choisi et qu’il voudrait changer. Il est à un tournant de sa vie, en équilibre précaire et petit à petit il va s’enfoncer dans la nuit de tous les excès avec la bande de pseudo artistes qu’il côtoie: fêtes techno, drogues diverses, défonces nocturnes puis diurnes. L’armure se déglingue. Et puis un tueur qui tombe amoureux est un homme mort. Inspirant empathie et répulsion Bandian cogne et séduit.

« Sombre n’était pas difficile, c’était à la portée de tous, il suffisait de se laisser entraîner. »

Si le titre Mogok évoque une ville diamantifère de Malaisie qui sera la destination finale, la plus grande partie du roman se situe dans un Paris underground peuplé de glandeurs et d’artistes au talent diamétralement opposé à l’égo qui les bouffit. La plume de Salaün est vive, précise, souvent belle, offrant uniquement les seuls détails nécessaires mais créant d’emblée l’ambiance. Satire sociale aussi acerbe qu’inattendue, Mogok renvoie parfois vers les océans de solitude, de tristesse, de nostalgie de “Le tueur se meurt” de Sallis dont il n’a d’ailleurs pas à envier l’écriture.

Si l’histoire s’avère violente, elle est par contre contée avec une écriture de très, très bonne tenue, constamment addictive même dans certains moments plus faibles parce qu’un peu répétitifs.

Un polar costaud mais aussi très fin et intelligent, les lecteurs de Joseph Incardona ne devraient surtout pas faire l’impasse.

Clete.

PEPE CARVALHO ; TOUT FOUT LE CAMP de Carlos Zanon/Seuil.

Traduction: Georges Tyras.

Carlos ZANON, qui a déjà fait ses preuves en matière de roman noir et récompensé notamment pour « J’ai été Johnny Thunders », a été choisi pour ressusciter le célèbre Pepe CARVALHO près de 15 ans après la mort de Vazquez Montalban (L’auteur original).

Grosse pression et gros pari pour l’auteur mais pari réussi. On retrouve l’atmosphère, les codes, certains personnages comme Biscuter et surtout Pepe Carvalho. Bien entendu, le contexte est contemporain, dans une ville de Barcelone touristique, bouillonnante, partagée entre indépendantisme et cosmopolitisme. De retour au pays, l’homme a vieilli, tourmenté entre un passé sulfureux et un présent qui ne l’attend plus, qui va trop vite, trop 2.0.

Pepe Carvalho semble assagi, affaibli, dépassé mais la donne va changer lorsqu’il est chargé par une amie de reprendre du service et d’enquêter sur un crime familial, sans compter qu’un tueur en série sévit dans le secteur. Il retrouve alors toute son acuité, ses réflexes et l’envie de survivre à sa propre déchéance, l’envie de croire que tout va bien finir.

Le rythme est soutenu au travers de nombreux chapitres courts pour un roman de plus 500 pages. La lecture est parfois exigeante et renvoie à de nombreuses références, ponctuée de passages très durs comme poétiques, le tout sur fond de toile sociale très noire. Bref un cocktail surprenant, piquant, exaltant et doux amer qui se boit jusqu’à la dernière goutte.

Quant à l’histoire en tant que telle, elle est partagée par différents petites enquêtes, qui se lient ou pas à l’enquête de fond qui est bien plus complexe qu’elle n’y parait au premier abord. Alcool, abus, cocaïne, prostitution discount, violence, sexe sale, enfance perdue, innocence envolée…Difficile à résumer tant c’est dense. Pour savoir si on aime, faut goûter et Pepe Carvalho reste par ailleurs toujours un excellent cordon bleu tandis que Biscuter passe à Master Chef…bref, tout fout le camp !

Nikoma

ALTA ROCCA de Philippe Pujol / Seuil.

Ce mois de juin nous offre finalement de grands moments de lecture. Manotti, Bonidan, Alex Taylor et maintenant Philippe Pujol, journaliste marseillais, prix Albert Londres en 2014 pour sa série d’articles « Quartiers shit » sur les quartiers nord de Marseille. De sang corse par sa mère, il a pris ces montagnes maternelles comme décor de son premier roman situé au au milieu du XIXème siècle.

“Corse, 1850. Deux frères de l’Alta Rocca – région montagneuse du sud de l’île – se voient forcés de fuir leur village. Derniers hommes de la lignée des Manghjà Orso, ils sont traqués pour cela. Orso prend le maquis, et n’aura de cesse de restaurer son nom, mais il lui faudra d’abord pactiser avec le diable, en la personne de Santo, bandit sanguinaire et avide de pouvoir. De son côté, Giovanni, l’aîné, las de la spirale infernale des vendettas, quitte l’île et part sur les traces de leur père, vers les Etats-Unis d’Amérique. Il faudra attendre quarante ans pour que leurs destins se rejoignent à nouveau.”

L’auteur qualifie son roman de “western corse” plus par modestie que pour la réalité d’un roman beaucoup plus profond. Il est vrai qu’il y aura beaucoup de sang et de fusillades, des meurtres et des viols, jusqu’à un duel final dans un coin de maquis particulièrement hostile… très loin des villes et de l’image côtière paradisiaque de l’île. On y fera même parler deux carabines Winchester. Le style est superbe, les scènes très cinématographiques, les décors bien peints, les personnages aussi troublants et intrigants que passionnants. On est dans les mêmes veine et réussite que le monumental “Le sang ne suffit pas” d’Alex Taylor, chroniqué il y a peu. Alors que bien souvent, les journalistes qui s’essayent à la fiction sont ennuyeux malgré la qualité de l’intrigue, ici, on sent qu’un effort particulier d’écriture a vraiment été effectué. Après, certains trouveront encore que la langue est trop riche comme chez Alex Taylor mais, franchement, on est très vite emporté par le souffle de l’histoire et la beauté de la plume.

L’éditeur parle, lui, de “roman corse” et même si cela ne veut rien dire au départ, ce n’est quand même pas un événement, un roman corse… on peut l’entendre néanmoins comme un  bout de l’histoire de la Corse racontée par celle des vendettas entre clans et qui régissent violemment la société corse de l’époque et font loi. Et même si l’ombre de Pasquale Paoli, homme des Lumières et fondateur de la république corse au milieu du XVIIIème siècle est toujours présente un siècle après, on s’aperçoit que sa philosophie qui aurait inspiré les créateurs de la constitution américaine n’est plus qu’une fierté, un symbole. Les Corses passent leur temps à se massacrer entre eux et donc ne dirigent pas leur combat contre les Français qui occupent leur île. La vendetta, les relations sociales, les rapports hommes femmes sont éclairés, un discours politique apparaît dévoilant un monde, une réalité bien plus surprenante qu’un western en Arizona.

Aux hommes la politique, aux femmes la famille”.

On pourrait aussi parler de la complexité de certains personnages entre bien et mal, de la  fin qui justifie tous les moyens, de certains combats, de la valeur d’une vie humaine, de ce désir de liberté qui justifie toutes les abominations… Une très belle surprise noire doublée d’un éclairage intéressant sur la pensée et la mentalité corses.

Clete.

INDIO de Cesare Battisti / Seuil.

“Cananéia, au sud du Brésil. Ici, la lagune dispute son territoire à l’océan Atlantique, serpentant le long d’îles tapissées de mangroves ancestrales. Ici, loin de la frénésie de la capitale, les pêcheurs tentent de subsister. Ici, parfois, on y meurt. Comme Indio Pessoa, retrouvé noyé au large de la baie. Cet homme, venu de São Paulo, avait posé ses valises depuis peu dans la ville. Dans sa chambre d’hôte, on retrouve de mystérieuses notes sur un certain Bacharel, fondateur de cette première cité du Brésil, que l’histoire officielle semble avoir éclipsé… Que venait chercher Indio ici ? C’est ce que va tenter de découvrir un de ses amis qui, vite dépassé par les événements, se rendra compte que le surnom de Cananéia – « Kilomètre zéro » – n’est pas usurpé.

Cesare Battisti est né en 1954 au sud de Rome. Il fait son apprentissage dans les rues d’un quartier populaire. A 21 ans, durant les « années de plomb », il rejoint la lutte armée. En 1981, il s’évade de prison et s’exile au Mexique. Il vient par la suite s’installer en France et y publie son premier livre, Les Habits d’ombre (Série noire). Réfugié au Brésil pendant quinze ans, c’est depuis Cananéia, une petite ville littorale, qu’il écrira Indio. Condamné pour homicides, Battisti est arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie en 2019 – il est actuellement emprisonné en Sardaigne, où il continue d’écrire.”

Ni juge ni avocat de l’homme, ce n’est que l’auteur et son roman qui m’intéressent. Et même si au fil des pages se glissent quelques saloperies sur les curés et les fonctionnaires corrompus, le propos de l’Italien est tout autre. Ayant vécu plusieurs années à Cananénia, Battisti en raconte l’histoire au tout début de la colonisation portugaise et actuellement avec une affaire quelque peu criminelle qui est surtout le moyen de raconter la geste de Bacharel débarqué chez les Guaranis avec la volonté de créer une société où indigènes et colons vivraient en harmonie. Las, si on consulte le net, on voit aussi que le dit théoricien du bonheur a aussi été l’instigateur de la traite négrière dans la région.

Roman couvrant deux époques, “Indio” fonctionne aussi à deux vitesses, la partie aventures historiques étant bien plus attractive que la partie investigation sur la noyade de deux hommes à la recherche d’un hypothétique trésor. Dans les pages sur l’arrivée des Européens, Battisti montre une bien belle plume prouvant son talent tranchant avec une certaine indolence générée par l’enquête.

Quittant le monde du polar, Cesare Battisti aborde les rivages du roman d’aventures et on peut l’y suivre sans problème.

Clete.

NOIR COMME LE JOUR de Benjamin Myers / le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

 Noir comme le jour » est le deuxième roman de l’auteur traduit en France après le succès de « Dégradation » récompensé par le lauréat du prix Polars Pourpres Découverte.

 Alors, ce roman très attendu, tient-il ses promesses ? Patience…

L’intrigue se situe dans une petite ville post industrielle de la campagne anglaise. L’atmosphère est froide, humide et enveloppée d’un brouillard quasi permanent qui met en quarantaine une population composée de locaux et de nouveaux arrivants farfelus venus se reclure. L’ensemble vit en vase clos et tout ce petit monde se connaît et s’observe, cherchant à se rassurer d’être mieux que le voisin dans un quotidien sans intérêt jusqu’au jour ou Joséphine Jenks, ancienne star du porno est retrouvée salement amochée au visage et laissée pour morte. Ce soir-là, un homme a croisé son chemin. Cet homme est Tony Garner. Il est l’enfant du pays, connu de tous et affublé de surnoms suite à un accident qui l’a rendu simplet.Il vit avec son chien au jour le jour, boit et fume joint sur joint. Il survit des animaux qu’il chasse ou plutôt qu’ils braconne. Il devient rapidement le suspect n°1.

L’affaire fait grand bruit. Rody Mace, journaliste du quotidien local en perdition, y voit une occasion de relancer le Valley Echo. Il en a besoin pour se refaire lui-même, ancien alcoolique et devenu abstinent dans cette ville avinée, vivant sur une péniche, loin d’une vie qu’il a décidée de fuir. Mais le Sun le devance et en fait sa une, rendant à la victime qui a survécu à son agression, une notoriété nouvelle.Puis s’ensuivent deux autres agressions. Toujours des femmes, connues de tous. La méthode est la même, une survit, pas l’autre.

Les enquêteurs locaux piétinent, la panique s’emparent de la petite ville, la méfiance de l’autre pèse, la tension est palpable. Tony Garner finit par être écarté de tous soupçons mais se fait lyncher par un groupe de locaux convaincus de se faire justice.

Intervient alors James Brindle, qui vient rejoindre Rody Mace, les hommes se connaissent déjà. C’est un enquêteur mis sur le côté suite un échec cuisant. Il est imbu de sa personne, égocentrique. Pour autant, il se révèle être très perspicace et met en exergue un certain nombre d’incohérences. Sa théorie prendra tout son sens lorsqu’un homme devient la quatrième victime…

La fin est inattendue, déroutante et met au premier plan les travers de notre société. Elle met à mal la presse à scandale et une société avide de faits divers à sensation, devenant paranoïaque, méfiante, méchante.

Alors, ce roman très attendu, tient-il toutes ses promesses ? Clairement, c’est un oui massif ! C’est facile à lire, captivant et original tout en s’inspirant d’événements réels des années 1930, sur un fond sombre, faisant ressortir toute la finesse de l’intrigue et nous renvoyant dans les cordes sur l’analyse de notre société.

Nikoma

LA FUREUR DE LA RUE de Thomas H. Cook / Le seuil.

Streets of fire

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

1963. Ville de Birmingham, Alabama. Le corps d’une petite fille noire est retrouvé, violée et assassinée. Le sergent Ben Wellman est chargé de l’enquête.

Le contexte, pendant ce printemps-été 1963 n’est pas simple, historiquement il est appelé « la campagne de Birmingham ». Il s’agit de manifestations organisées par l’association américaine pour les droits civiques. Le but étant de réveiller l’opinion publique et mettre fin à la ségrégation. Le mouvement fut mené, entre autres, par Martin Luther King que nous croisons dans ce roman.

Ben Wellman doit enquêter tout en surveillant les discours de Martin Luther King. La situation est tendue. Les responsables de la police et de la mairie souhaite que l’enquête aille jusqu’à son terme, que Ben Wellman ne considère pas ce meurtre comme un de plus au sein de la communauté noire. Mais tel n’était pas son intention. La difficulté, c’est de se faire accepter dans ce travail par ses collègues qui ont un profond dédain, une haine pour les afro américains. Nous sommes en Alabama, état le plus ségrégationniste des Etats-Unis. Et il faut également se faire accepter dans la communauté. Les habitants de ce quartier ne voient pas d’un très bon œil un policier blanc venir les interroger, pour eux, c’est une figure de l’autorité répressive qui se fiche pas mal de trouver le vrai coupable. 

La situation est explosive. La ville est parcourue tous les jours de manifestations pacifiques mais violemment réprimées, à coups de canons à eau, avec des arrestations en masse. 

Thomas H Cook tisse finement une toile entre son histoire policière et l’Histoire de cette époque. Chaque évènement est lié, chaque personnage, réel ou fictif apporte une lumière à cette période difficile mais ô combien importante pour la cause des noirs aux Etats-Unis. On vit l’agitation au travers des yeux de ce flic qui comprend que le monde est en train de changer, et il souhaite participer à ce mouvement à sa façon, rajouter sa pierre à l’édifice. Il ne se démonte jamais, avançant pas à pas, avec comme point de mire, trouver l’assassin de cette petite fille au même titre que si elle avait été blanche et rendre leur dignité humaine à tous ces laissés pour compte.

Roman qui reste présent dans votre tête, longtemps après avoir lu la dernière page.

Marie-Laure.


AH, LES BRAVES GENS ! de Franz Bartelt / Le Seuil.

Franz Bartelt aussi absent des médias qu’il est prolixe en écriture revient après “Hotel du grand cerf” paru en 2016 et récompensé très justement par le grand prix de la littérature policière. C’est simple, si vous avez aimé “Hotel du grand cerf” vous allez adorer celui-ci et vous pouvez vous ruer chez votre libraire et éventuellement l’agresser verbalement s’il est en rupture de stock. Si vous découvrez Bartelt, “Ah les braves gens” fera une bien belle introduction dans son monde rudement barré et pourtant si juste et tendre.

“À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny.”

Bartelt connaît bien les Ardennes pour y vivre depuis l’âge de quatre ans et c’est avec le sceau de l’expertise de ce monde rural qu’il nous entraîne dans le plus profond, le plus intime de ce village si particulier d’une France périphérique pourtant déjà si singulière et si peu connue. On est donc dans l’Est de France mais on pourrait très bien transférer cette irrésistible fantaisie dans d’autres coins isolés de l’hexagone. Néanmoins, Puffigny se distingue par sa concentration de mecs à l’ouest, gentiment borderline et autres énergumènes ayant, eux, franchi la ligne, partis dans des univers parallèles où la raison et l’entendement n’ont plus cours.

 “A Puffigny, on ne retrouve jamais rien. On peut fouiller tout ce qu’on veut jusqu’aux nappes phréatiques, on ne trouve jamais rien, même pas de l’eau! On n’a jamais rien retrouvé! Pour avoir une chance de retrouver quelque chose à Puffigny, il faudrait creuser jusqu’aux antipodes.Et encore! On tomberait certainement sur un antipode où il n’y a rien ! C’est leur formule, ça, aux gens de Puffigny: y a rien!… Y a rien à voir ! Y a rien à dire ! Y a rien à faire ! Y a rien à entendre ! Ya rien à espérer ! Ya rien pour les vieux ! Ya rien pour les jeunes ! Y a rien pour les champs de betteraves ! Y a rien pour les tas de bois !” s’ulcère le procureur confronté à la disparition d’une des miss monde du coin, caissière à la supérette le jour et reine des auto tamponneuses à la fête foraine. Julius Dump va vivre cette énigme qui s’ajoute à sa quête initiale sur le parcours criminel de son père impliqué dans un casse qui s’était terminé en véritable boucherie. Il va donc se fondre dans la vie du bourg, s’initier aux coutumes locales, vivre dans cette cour des miracles où s’ébattent gentils mythos, gros mégalos, banals barjots, alcoolos joviaux, criminels vivants et morts, lolitas campagnardes, rockers séniles, instits aux nerfs brisés, (la connerie semble bien héréditaire). L’aspect polar n’est pas le centre du roman de toute évidence même si les énigmes seront résolues. C’est ce formidable aréopage de “gentils” dingues qui chapitre après chapitre, page après page qui crée l’irrésistibilité du roman, hilarant du début à la fin. Bartelt prend même le parti d’ ajouter au pitoyable barnum des nazis et des cardinaux sans pour autant passer de la fable noire magistrale à la farce.

Vous serez sûrement tentés d’aller chercher Puffigny sur une carte de France. A regret, vous quitterez Puffigny et son bar de la gare, haut lieu de la pensée rurale, son zinc “borne” du réseau social local dont la portée s’étend au fur et à mesure qu’on tire des pressions et qu’on dégoupille les canettes.

Si vous vivez dans cette France périphérique, Bartelt, avec bonheur, vous fera découvrir des personnages hauts en couleur si proches de vos “héros” locaux et si vous ne connaissez pas ces zones perdues où le réseau ne passe qu’au rond central du terrain de foot de la commune voisine, la surprise se disputera à une hilarité qui vous gagnera rapidement. L’écriture est divine, moqueuse, railleuse mais avec une certaine retenue dévoilant une réelle tendresse pour ce monde obsolète et encombrant pour nos élites.

Du bonheur !

Wollanup.



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