Chroniques noires et partisanes

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RENDEZ-VOUS AU PARADIS de Heine Bakkeid / EquinoX les Arènes.

Møt meg i paradis

Traduction: Céline Romand.

Nous avions découvert Heine Bakkeid et son anti-héros Thorkild Aske l’an dernier pour sa première enquête solitaire dans un phare très au nord de la Norvège. Il travaillait sur la disparition d’un jeune homme, réussissant entre autres pitoyables exploits, à se faire harponner, insuffisamment néanmoins pour mourir comme il le désirait tant à l’époque. Thorkild était un homme détruit depuis la mort de l’amour de sa vie, une mort dont il s’était rendu pleinement responsable en conduisant sous stupéfiants, et qui lui valut plusieurs années en prison. On retrouve six mois plus tard cet ancien de la police des polices, toujours cabossé, à la merci des oxys que veut bien lui filer Ulf son psy, son dealer et seul ami.

“Après avoir quitté la police, survécu à plusieurs tentatives de suicide et à une tentative de meurtre, Thorkild Aske se voit présenter une alternative par son psy : un atelier de fabrication de chandelles financé par l’agence pour l’emploi ou une mission de documentation pour une autrice de polars.

Le choix est vite fait ! Thorkild se penche sur la disparition de deux adolescentes et rassemble les informations qui doivent servir de toile de fond au roman tant attendu de Milla Lind.”

Une disparition à élucider pour “Tu me manqueras demain”, une double pour “Rendez-vous au paradis », mais aussi un changement de cadre en quittant les rivages hostiles du Nord-Norge pour la société plus policée d’Oslo et quelques passages en Russie. Si la première histoire ressemblait bien à une terrible introspection, cette nouvelle semble être le chemin du retour vers la vie pour notre héros si malheureux. On a très tôt comparé Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo. Leur pays d’origine et leur art à écrire des polars est bien sûr la première cause. Ensuite, ils ont tous deux des héros borderline, abîmés, mais la manière de réagir à la souffrance du héros de Bakkeid est très différente de celle forcenée, violemment incontrôlée du vieux punk Harry Hole qui fait profiter le monde entier de son drame entretenu par ses délires éthyliques. Peut-on faire confiance à un mec qui picole ? Un vieux punk refuse-t-il de grandir ou devient-on un vieux punk parce que l’on refuse de grandir ? Là où Nesbo y va à la truelle dans la violence, les outrances, l’auto-justice, Bakkeid se distingue dans une description fidèle,désespérée et parfois tendre de la psyché souffrante de Thorkild.

Si Thorkild subit sa vie, il n’en a pas pour autant perdu ses qualités de grand flic prêtant une grande attention aux détails et aux comportements tout en faisant preuve d’une persévérance minutieuse dans son enquête. Commencé quasiment comme une comédie, le roman vous explose à la tronche vers sa moitié, vous entraînant vers les régions très, très sombres d’une enquête particulièrement réussie et addictive tout en restant sobre, sans excès de violence. Sûr que Harry Hole déclencherait la troisième guerre mondiale dans pareil cas. Deux tueurs seront à trouver et si l’un d’entre eux n’est pas prévisible, l’autre se situe, forcément, dans l’environnement proche du héros, offrant au lecteur tout le loisir de faire sa propre investigation qui sera, peut-être, couronnée de succès.

Les bons éditeurs balancent toujours entre désir de faire découvrir leurs coups de cœur et réalités économiques, et il semble que le roman scandinave soit devenu une sorte de polar ricain du pauvre, pouvant faire vivre bien d’autres romans. Toute collection a besoin de locomotives qui vont vendre, permettant à des romans moins consensuels d’avoir leur place aussi en librairie. La jeune collection EquinoX a aussi besoin de ces auteurs qui vont l’ouvrir à un public plus large comme Robert Pobi ou Susie Steiner pour nous offrir aussi Thomas Sands, Benoît Vitkine, Kenan Görgün pour ne citer que les premiers qui me viennent à l’esprit. On pourrait ainsi croire, à tort, que Bakkeid remplit le rôle caricatural de la plume du Nord, souvent le gentil attrape couillons.

Mais il ne s’agit pas ici de tancer un genre qui a ses hauts et ses bas comme tous les autres et souffre actuellement d’un trop grand déversement dans nos librairies. Ce roman, parfaitement ancré dans la réalité, n’entre pas dans les schémas ni dans l’imaginaire fumeux de légendes nordiques qu’on trouve à la pelle dans certains romans issus du nord de l’Europe. “Rendez-vous au paradis” pourrait se situer à Paris, Londres ou NY, sans problème. Ce n’est qu’à la toute fin du roman qu’on appréhende à nouveau le “grand méchant Nord”. L’intrigue est tendue, très addictive, agrémentée souvent par un humour noir particulièrement agressif et, sans nul doute, réjouissant pour les adeptes.

Pas le polar de l’année quand même mais on le verrait néanmoins bien être celui de l’été. 

Clete

PS: La suite  » Vi skal ikke våkne » pour quand chez EquinoX ?

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

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