Chroniques noires et partisanes

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L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

CEMETERY ROAD de Greg Iles / Actes Noirs Actes sud.

Cemetery Road

Traduction: Thierry Arson

Greg Iles écrit depuis 1990 mais c’est la “trilogie de Natchez” entamée en 2014 aux USA qui lui a fait gagner une renommée internationale. Auparavant, ses romans sortis en France dont trois mettant en scène Penn Cage le héros de “Brasier Noir”, “L’arbre aux morts” et “Le sang du Mississippi” étaient publiés par les Presses de la Cité dans une certaine indifférence. La trilogie de Natchez est sortie aux USA au moment où de nombreuses affaires raciales secouaient le pays et agitaient l’opinion publique et a fait involontairement la bonne fortune de Iles. Le succès outre-Atlantique de “Natchez’s Burning” a sûrement motivé la signature de Greg Iles chez Actes Noirs d’Actes sud où il profite d’une plus grande visibilité.

Le cycle de Natchez devait être au départ un seul roman mais, en cours d’écriture, Iles s’est aperçu que son histoire autour de la question raciale dans le Sud comportait beaucoup de ramifications et que le volume initial, malgré l’irritation de son éditeur, devrait se transformer en trois énormes pavés de plus de 1000 pages chacun.

Si “Brasier Noir”, qui inaugurait la trilogie, était sidérant, saisissant et passionnant, le suivant était légèrement plus faible tout en s’avérant nécessaire à la belle apothéose offerte par “Le sang du Mississippi”. Néanmoins, au bout de ces trois mille pages très riches, on pouvait se demander si Greg Iles n’aurait pas pu couper certaines longueurs ou mollesses par-ci par-là.

On ne pourra plus lui adresser ce reproche avec “Cemetery Road”, parfois très proche dans le déroulement, dans le contexte, dans les personnages ou l’histoire. À la fin des 770 pages, l’intrigue est terminée… même si toutes les portes demeurent grandes ouvertes à une suite qui s’avèrerait passionnante tant les nombreux personnages complexes qui peuplent cette terrible histoire ont encore beaucoup à nous apprendre.

 Greg Iles est adepte de l’idée qu’on écrit mieux sur ce qu’on connaît et si cette nouvelle intrigue n’est plus à Natchez où l’auteur a grandi, elle ne se situe qu’à une soixante de kilomètres en amont sur le fleuve. Mais même plus au nord, on retrouve les mêmes salopards qui depuis des décennies contrôlent municipalité, police et justice. Cette fois, ce n’est pas pour les besoins d’une guerre raciale, mais pour masquer les magouilles des pourris qui s’apprêtent à s’en mettre plein les fouilles avec les Chinois, avec la grande bienveillance de l’administration Trump, et peu importe les moyens.

“Quand Marshall McEwan a quitté sa ville natale du Mississippi à dix-huit ans, il s’est juré de ne jamais revenir. Le traumatisme qui l’a chassé l’a aussi poussé à devenir l’un des journalistes les plus talentueux de Washington. Mais tandis qu’une administration chaotique se met en place sous la férule d’un Trump nouvellement élu, Marshall découvre que son père est en phase terminale de la maladie de Parkinson et qu’il doit rentrer chez lui pour faire face à son passé.

Bien des choses ont changé à Bienville, Mississippi. Le journal local dirigé par son père périclite et Jet, son amour de jeunesse, est mariée au fils de Max Matheson, l’un des puissants patriarches qui dirigent la ville depuis le très exclusif Poker Club. À la surprise de McEwan, Matheson a réussi à attirer un investissement chinois d’un milliard de dollars pour la construction d’une nouvelle usine à papier. Mais alors que l’accord est sur le point d’être conclu, deux terribles morts secouent la ville. À peine de retour, le fils prodigue va devoir s’impliquer malgré lui dans les affaires troubles de Bienville…”

Cette quatrième de couverture ne couvre, n’effleure que le début d’une intrigue de très haute volée qui emporte très rapidement le lecteur, le laissant à la merci d’un auteur qui se joue de lui en donnant son rythme à ses révélations, en laissant de méchants doutes sur les personnages et en lui assénant pas mal de gifles non pressenties mais très ressenties. Une fois de plus l’histoire est très dense, approfondie, avec beaucoup de ramifications historiques, sociales, politiques, économiques, géopolitiques, traitant les drames individuels et familiaux comme les dérives collectives… très loin, jusqu’à Falloujah en feu.

Du grand polar américain. Très, très fort.

Clete.

LE SANG DU MISSISSIPPI de Greg Iles / Actes Sud.

Mississippi Blood

Traduction: Aurélie Tronchet.

« Mais pourquoi la ville est-elle en proie à de telles attentes ? Les détails choquants de cette affaire expliquent-ils à eux-seuls que Natchez soit devenue cette semaine l’épicentre de tout l’Etat ? Je ne le pense pas. J’en suis venue à croire que quelque chose de plus profond est à l’œuvre pour ses habitants. Natchez est une ville divisée, comme le Mississipi est un état divisé et l’Amérique une nation divisée. Et malgré les protestations de ceux qui réfuteraient cette tragique vérité, la racine de cette division est raciale – le boulot inachevé de l’esclavage. »

La trilogie Natchez finit en fanfare avec ce dernier tome qui retrouve le souffle de Brasier Noir après un tome deux un peu plus délité et souffrant de quelques longueurs qui l’ont malheureusement desservi.

Pour mémoire, nous sommes à Natchez, petite ville du Mississippi toujours en proie à ses démons ségrégationnistes : Les Aigles Bicéphales, groupuscule suprématiste armé y est toujours actif malgré l’âge avancé de ses membres fondateurs.

Penn Cage, maire de Natchez et ancien procureur, découvre dans Brasier Noir que son père Tom, le médecin le plus respecté de la ville, est accusé du meurtre de son ancienne infirmière Noire, Viola Turner, avec qui il avait eu une aventure dans sa jeunesse. Viola, atteinte d’un cancer en phase terminale revient mourir à Natchez après l’avoir quitté suite aux pressions des Aigles Bicéphales.

Est-ce que sa mort est due à un protocole médical destiné à abréger ses souffrances ou bien au besoin du docteur Tom de cacher l’existence d’un enfant métisse, fruit de leur amour de jeunesse ?

Est-ce vraiment Tom Cage qui a tué Viola Turner ? Ou alors les Aigles Bicéphales ont-ils décidé de sévir puisque Viola n’aurait jamais dû revenir dans leur ville ?

Difficile pour Penn de savoir. Déjà, il doit composer avec la nouvelle de l’infidélité de son père. Avec l’existence d’un demi-frère. Accepter une bonne fois pour toutes que flics comme hommes d’affaires trempent dans la même boue raciste que les Aigles Bicéphales en toute impunité et ce, des décennies après la fin officielle de la ségrégation. Perdre au fur et à mesure les êtres aimés (oui, il faut quand même lire les bouquins, je ne vous fais qu’une mise en jambes).

Tom Cage refuse de parler et se paie en plus une cavale rocambolesque dans L’Arbre aux Morts. Il a vraiment tout du coupable au point que même son fils ne sait plus à quel saint se vouer.

Lorsqu’on ouvre Le Sang du Mississipi nous arrivons au moment du procès : Tom a dû se rendre, il est le coupable parfait et il ne fait rien pour faire changer la donne. Surtout il ne DIT rien (sauf à son avocat, aussi mutique que son client qu’il s’agisse des faits ou de la stratégie du procès). Open bar pour Greg Iles qui nous sert durant pratiquement la moitié du roman un huis clos au tribunal avec des twists qui vous gardent collés au bouquin.

Les années 60, crades et nébuleuses, refont surface dans toute leur horreur. Le combat entre l’accusation et la défense, pas toujours fair-play, vous colle des sueurs froides. La reconstitution des faits vous coupe le sifflet.

Greg Iles est définitivement un très grand conteur : parfois les ficelles et les symboles sont un peu gros mais cela n’enlève pas grand-chose au récit, au message et à la tension sous-jacente qui dans ce troisième opus est présente dans pratiquement chacune des huit cents et quelques pages.

Ce qu’on avait cru comprendre dans les deux précédents romans n’est finalement pas si sûr. La sénilité supposée du Maître Quentin Avery, chantre des droits civiques absolument incompréhensible durant le procès de son ami Tom Cage maque de vous faire choper un infarctus à plusieurs reprises. Le désarroi de Penn Cage n’est pas loin de vous tirer des larmes. Sauf que. Sauf qu’il y a les femmes : dans la trilogie de Greg Iles, les personnages les plus forts, les plus têtus, les plus coriaces, sont les femmes.

A commencer par Viola Turner, fabuleuse ! Cora, amie, fidèle, sincère. Caitlin, chevalière blanche obsédée par la vérité, Serenity, nouvelle arrivée dans le récit, trop parfaite pour être vraie, mais qu’importe, elle représente l’avenir dans toute sa complexité : Noire, intellectuelle, guerrière, visible, une voix indispensable. Peggy, la femme de Tom, mère de Penn, digne, droite, inébranlable.

Sans aucun doute, ce procès, cette fin de trilogie, devrait vous tenir en apnée jusqu’au bout. Je ne vous ai parlé que de la surface : à vous de découvrir le reste. Vous ne verrez pas passer les huit cents pages, je m’y engage !

PS si toutefois vous avez trop peur de vous engager dans la trilogie, les flashbacks et les explications de Penn dans Le Sang du Mississipi sont largement suffisants pour lire ce dernier tome comme un roman à part entière. Mais ce serait dommage…

Monica.

Brasier noir

L’arbre aux morts

« Now I taught the weeping willow how to cry cry cry

And I showed the clouds how to cover up a clear blue sky

And the tears that I cried for that woman are going to flood you Big River

Then I’m going to sit right here until I die. » Johnny Cash


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