Chroniques noires et partisanes

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ADIEU CHEYENNE de Larry McMurtry / Gallmeister

Leaving Cheyenne

Traduction: Christophe Cuq

Après la disparition l’année dernière de Larry McMurtry, les éditions Gallmeister poursuivent la mise en lumière d’œuvres inédites du grand auteur de l’Ouest américain comme Cavalier, passe ton chemin (son tout premier roman chronologiquement, datant de 1961). Adieu Cheyenne, publié en 1963, s’inscrit dans cette logique et dans cette trilogie dite de Thalia, petite ville du West Texas qui sert de cadre aux trois premiers romans de l’auteur.

« Bons copains, Gid et Johnny mènent une existence de jeunes cow-boys dans le Texas d’avant-guerre, entre travail harassant, bagarres et cuites en ville. Gid est réservé et cérébral, Johnny est spontané et insouciant. Amoureux de la même fille, Molly, tous deux rivalisent d’attention à son égard. Cependant, Molly se révèle un esprit fort et une femme libre. Si elle apprécie Gid et Johnny, jusqu’à leur accorder ses faveurs, pas question de se laisser passer la bague au doigt. Du moins par eux, car elle finit par épouser un troisième homme, qu’elle trompera allègrement au fil des années avec ses deux amours de jeunesse. Une situation scandaleuse pour le Texas de cette époque, mais surtout une étrange histoire d’amour et d’amitié qui perdurera leur vie durant.

Larry McMurtry dresse un portrait sensible de l’Ouest américain et donne naissance à une héroïne étonnante, mélange de force et de fragilité, indifférente aux apparences.« 

Roman à trois voix qui s’étale sur plusieurs décennies, avant et après la Seconde guerre mondiale, Adieu Cheyenne nous invite à nous immerger dans un singulier ménage à trois que les crispés pourraient qualifier d’immoral. La plume de Larry McMurtry restitue avec une authenticité sans faille un paysage et un mode de vie, dont le déclin peut se mesurer au travers des soixante années traversées par le récit. L’amour, la perte, les regrets, les secrets sont les grands thèmes de cette tragi comédie western, abordés avec simplicité. Ou bien platitude ? Parce que c’est le reproche que je ferai à ce roman qui ne m’a jamais emporté avec lui et m’a laissé en attente d’un tournant dramatique. Dès son premier roman et dans de nombreux autres par la suite, Larry McMurtry a su magistralement partager son amour pour l’Ouest épique. Malheureusement, celui-ci m’a plongé dans la perplexité : Adieu Cheyenne, certes, mais pour aller où ?

Pour les inconditionnels de Larry McMurtry ou les inconsolables de sa disparition.

Paotrsaout

LES GENS DES COLLINES de Chris Offutt / Gallmeister

The Killing Hills

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

 Ce nouveau roman de Chris Offutt prend vie en quelques minutes, un cadavre de femme adossé à une souche aux premières pages, immédiatement suivi de la rencontre avec Linda Hardin et son frère Mick. Elle est la première femme sheriff de son coin du Kentucky, lui est enquêteur militaire en déshérence. Elle lui demande un coup de main et il prend en même temps les rênes du roman.


On va suivre Mick dans les rudes collines sombres et touffues avec des familles enracinées depuis plusieurs générations. Tout le monde se connaît, s’épie et se soutient. Tous taiseux et méfiants, bien rugueux comme la nature autour, cet autre personnage du roman : toute cette végétation augmente la noirceur du livre, des arbres de toutes sortes, des lianes, des broussailles et des feuilles à la tonne, des écureuils, des serpents, des grottes et de la boue, partout, tout le temps.
Pendant que Linda doit se coltiner un bleu du FBI sorti de la poche de l’industriel local, Mick parcourt les vallées, tentant d’apprivoiser les familles recluses qui pourraient avoir un lien avec le meurtre. On le voit déchiffrer, décoder le peu de mots et surtout les non-dits de ces gens engoncés dans un antique code de l’honneur où la vengeance et le qu’en-dira-t-on tiennent fermement leurs places.

 — Est-ce que Nonnie fréquentait quelqu’un ? Je veux dire, est-ce qu’elle avait un soupirant ou quelque chose comme ça ?

 La femme tira sur sa manche, tapota l’accoudoir de son fauteuil et regarda le sol.

 — Non, dit-elle d’une voix ferme. Personne.

 Les voix dans le fond s’élevèrent de nouveau, se chevauchant comme dans une dispute ou un débat. Mick but une gorgée de café, aspirant de l’air pour le refoirdir. Le regard de la femme passa de lui au portrait de Jésus, et Mick se dit qu’elle avait des années d’entraînement au silence.

  Comme si le tableau n’était pas assez noir dans « Les gens des collines », la drogue est également de la partie, elle tue et fait tuer. L’occasion pour Chris Offutt de nous balancer toute la violence de ces comtés oubliés avec un style d’écriture tant visuel que percutant.

 Le meurtre de Nonnie Johnson passe presque au second plan ; pour Mick la recherche de la vérité se métamorphose en défi, en quête. Comment débusquer un meurtrier dans cet enchevêtrement de vallées claustrophobiques, de hameaux dépeuplés, de clans familiaux où le silence est la vertu cardinale. Comment écarter la vengeance, et éviter la multiplication des cadavres ?


Une fois terminé Les gens des collines  tout n’est pas si noir puisque ce roman est le premier volume d’une trilogie. Le deuxième devrait paraître dans quelques semaines aux USA, et le troisième est bien avancé. Retrouver Mick et Linda dans leurs collines bleues est la promesse de bonnes pages à venir. 

 NicoTag

 Comme un avant-goût du roman, l’âpreté du paysage, des gens, de la vie dans ces collines ; tout est dans ce « Cabin fever ».

2034 de Elliot Ackerman et James Stavridis / Gallmeister

Traduction: Janique Jouin-de Laurens

Sa petite flottille se trouvait à douze miles nautiques du récif Mischief, dans les îles Spratleys, une zone depuis longtemps disputée, et effectuait ce qu’on nommait par euphémisme une « patrouille de liberté de navigation. » Elle détestait ce terme. Comme souvent dans l’armée, il était destiné à donner une apparence trompeuse à leur mission, qui n’était qu’une provocation pure et simple. Ces eaux étaient indéniablement des eaux internationales, tout au moins d’après les conventions établies par la loi maritime, mais la République populaire de Chine les revendiquait comme eaux territoriales. Imaginez que votre voisin ait légèrement déplacé sa clôture sur votre propriété et qu’en représailles vous laissiez volontairement d’énormes marques de pneus sur la pelouse dont il est si fier ; voilà à quoi revenait le droit de fait de traverser le très contesté archipel Spratleys avec sa flotille. Et c’est ce que les Chinois faisaient maintenant depuis des décennies, déplacer la clôture, un peu plus loin, un peu plus loin et encore un peu plus loin, jusqu’à revendiquer la totalité du Pacifique Sud.

 Donc… il était temps de laisser des marques de pneus sur la pelouse.

La capitaine Sarah Hunt est à la tête des trois destroyers qui laissent des marques en mer de Chine.
Chris « Wedge » Mitchell est pilote, comme ses père, grand-père et arrière grand-père avant lui. Il teste un système de brouillage dans les limites du ciel iranien.
Tous deux font face à une situation critique, des incidents isolés concomitants propres à remettre en cause les équilibres géopolitiques mondiaux. Le pilote se retrouve sur le sol iranien, prisonnier des gardiens de la révolution, après que son avion ait été détourné grâce à une technologie avancée. La seconde, en voulant sauver un chalutier chinois, est encerclée puis torpillée par une escadre de l’armée nationale populaire chinoise. Les deux sont de surcroît privés de tout moyen de communication avec leurs hiérarchies. Un troisième personnage, travaillant à la Maison Blanche, fait le lien entre les histoires des deux autres, Sandeep Chowdhury, conseiller adjoint à la sécurité nationale.

On comprend assez vite que les chemins de ces personnages vont se croiser, c’est une construction assez classique. Ce qui change du tout au tout c’est le décor, et là il faut reconnaître que les deux auteurs, l’écrivain et ex-militaire Elliot Ackerman et l’amiral James Stavridis, ancien commandant de l’Otan en Europe, savent promptement bâtir une situation critique haletante, effrayante et asphyxiante, digne de ce que le polar ou le roman politique savent faire de mieux.
« 2034 » débute le 12 mars 2034 à 14h47. Page 59, à 18h42, une guerre commence dans laquelle les trois personnages cités deviennent les jouets et les monnaies d’échange d’un jeu qui n’a rien de plaisant. Tous trois se débattent, chacun selon ses moyens, dans ce qui n’est pas encore une guerre mondiale.
À la manœuvre il y a trois hauts gradés chinois dont on sait peu de choses, qui enferment les Américains dans une nasse qui se révèle quasi inextricable.

 — San Diego et Galveston.

 Ils restèrent figés, tous les trois. Dans la pièce, il n’y avait d’autre bruit que la musique. Pas un mot ne fut prononcé. L’unique mouvement provenait de la télévision. Le bandeau continuait de défiler, distillant l’information, tandis qu’au-dessus se trouvait la fille qui joyeusement distillait  les mouvements de la Tandava. Sa danse semblait ne jamais prendre fin. 

 « 2034 » a bien quelques défauts, une conclusion peu étayée par exemple, en revanche on peut remercier les auteurs de ne pas avoir cédé à la facilité, le livre n’est pas un spectacle grand-guignolesque avec des bas du front qui dégomment en tous sens. Plusieurs événements sont rapportés indirectement plutôt qu’outrageusement balancés. La violence et la débauche technologique militaire meurtrière sont au cœur du livre ; le voyeurisme par contre n’y a pas sa place.


Le monde en 2034 ressemble à ce qu’il est aujourd’hui, un terrain de jeu pour les tous les affamés de pouvoir. Les tensions géopolitiques sont les mêmes en pire, quelques régions ou pays ont changé de main. Ce roman d’anticipation, puisqu’il s’agit bien d’un roman, résonne évidemment avec l’actualité, mais au-delà de l’angoissante fiction politico-militaire, nous suivons le parcours des trois personnages : la prison et l’hôpital pour Mitchell, la cellule de crise du gouvernement pour Chowdhury, et Hunt coincée sur une base navale dans une procédure d’enquête. Tous trois vivent et subissent ces moments avec des formes de pression aussi différentes qu’intenses.

 Par la suite, avec la montée croissante de la crise, on les voit sur plusieurs semaines batailler dans ce qui est devenu une guerre totale. Nous sommes embarqués à l’intérieur de cette escalade de violence ; nous prenons de plein fouet toutes les émotions des personnages, quels qu’ils soient. Si on ajoute le cadençage ultra rapide du récit, « 2034 » se transforme en un page-turner dynamique au climat tendu et terriblement anxiogène.

NicoTag

 La guerre s’est souvent immiscée dans le rock, Motörhead, les Tindersticks ou PJ Harvey n’en sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres, dont celui-ci :

L’UN DES NÔTRES de Larry Watson / Gallmeister

Let Him Go

Traduction : Elie Robert-Nicoud

En 2017, les éditions Gallmeister inauguraient leur collection poche Totem par la réédition de Montana 1948 du sieur Watson, publié à l’origine aux États-Unis en 1993. Vingt ans après ce roman qualifié d’indispensable, Larry Watson publiait Let Him Go, aujourd’hui traduit en français, et nous emmenait à nouveau dans les plaines de l’Ouest au tournant des années 1950. En 2020, Thomas Bezucha l’adaptait au cinéma (acteurs principaux : Kevin Coster et Diane Lane).

Dalton, Dakota du Nord, 1951. Après la mort tragique de leur fils, George et Margaret Blackledge doivent maintenant accepter d’être séparés de leur petit-fils adoré, Jimmy. Car leur belle-fille, Lorna, vient de se remarier à un certain Donnie Weboy et l’a suivi dans le Montana. Hostile à l’égard de Donnie qu’elle soupçonne de maltraiter la jeune femme et l’enfant, Margaret décide de se lancer à leur recherche pour ramener Jimmy coûte que coûte. George ne peut que plier devant la détermination de son épouse. En s’approchant peu à peu de leur but, les Blackledge découvrent le pouvoir du clan Weboy, qui semble empoisonner toute la région. Et la vérité éclate très vite : cette puissante famille, dirigée par une femme redoutable, ne lâchera jamais le garçon sans combattre.

Avec une économie de mots maîtrisée, Larry Watson nous plonge immédiatement dans le huis-clos du couple Blackledge vieillissant. Sous le couvercle de leur quotidien ralenti mijotent le chagrin et la perte : leur fils est mort accidentellement, le petit-fils leur a été enlevé par sa mère, partie avec une autre homme. Seule Margaret semble ne pas se résigner à ne plus voir Jimmy. Obstinée, elle parvient à balayer l’hésitation de son mari à l’accompagner dans un voyage qui ne se passera pas aussi simplement que prévu. On comprend, à petites touches, la profondeur des sentiments qui unissent le couple Blackledge. Seulement, la parole et les démonstrations sont rares chez les habitants de l’Ouest. Au cours du voyage d’un Etat à l’autre, l’intimité forcée des époux ravive les bouffées d’un printemps de vie enfui : ces deux-là ont été très amoureux. Mais la mélancolie est bien la plus forte. 

Récupérer Jimmy, ce n’est pas négocier avec un homme, Donnie, son beau-père, mais se heurter à une tribu, les Weboy, rassemblée autour de la mère tutélaire. Margaret et George vont le découvrir très vite : c’est une belle bande de salauds qui terrorisent leur communauté. Commencé avec le malaise, leur face-à-face dérape dans la brutalité et le sang. Pour Margaret et George, le prix de leur espoir naïf est déjà terrible. Il serait raisonnable de s’avouer vaincu. La flamme de la colère s’empare alors de George, pourtant le plus réticent à entreprendre le voyage…

Des gens simples, une Amérique des Grandes Plaines qui entre à peine dans l’ère moderne et un roman à la hauteur d’une tragédie antique. Emouvant et (très) cruel.

Paotrsaout

LES MORTS DE RIVERFORD de Todd Robinson / Gallmeister

The Dead In Riverford

Traduction: Alexis Nolent

Les éditions Gallmeister nous avaient fait découvrir Todd Robinson il y a déjà quelques années avec “Cassandra” et “Une affaire d’hommes” mettant en vedette un duo impeccable de potes redresseurs musclés de torts mais cela faisait cinq ans qu’on était sans nouvelles de l’homme aux multiples vies professionnelles autres que celle d’auteur: paysagiste, garde du corps, barman et videur de boîte de nuit. Ces expériences avaient certainement aidé à créer ses deux personnages de Boo et Junior, amis depuis l’orphelinat, “buddys”inséparables et héros des deux premiers opus réjouissants et considérés souvent et bien à tort, comme d’aimables séries B. C’est donc avec un plaisir non feint qu’on a attaqué puis avalé “Les morts de Riverford” qui signe l’entrée d’un nouveau duo Yama et Julius, des flics cette fois-ci, dont on ignore encore s’ils vont devenir les piliers d’une  nouvelle série.

“A Riverford, petite ville durement frappée par la crise économique, la population se noie dans l’ennui, l’alcool et la drogue. Quentin Davoll, vieille gloire du basket, est assassiné. Fils unique de l’homme le plus puissant de la ville, il était haï de tous pour ses activités de banquier – et parce qu’il était une brute raciste. Frank Yama, le flic chargé de l’enquête, a été l’une de ses victimes au lycée.”

La crise, les crises… sont de plus en plus souvent le théâtre récurrent des intrigues policières américaines, le déclencheur d’actes coupables, désespérés. “Riverford avait un taux de délinquance supérieur à la normale, mais un taux d’homicides plus bas que ce à quoi on pouvait s’attendre. Quasi zéro.” Ce meutre dont les possibles auteurs sont légion va donc réveiller la ville de son état de catalepsie. La mort naturelle quasi au même moment d’un nuisible historique du village aux rejetons particulièrement incontrôlables et qu’il va falloir canaliser avant qu’ils mettent à feu et à sang Riverford épice aussi notablement l’affaire

 Yama, flic d’origine asiatique et son chef Julius, seul “black” à des lieux à la ronde ont donc du taf. Mais les deux amis, habitués à la tranquillité et à la monotonie de leur job ne sont pas particulièrement pressés de trouver le coupable parmi tous ceux qui vouaient une haine farouche à ce fumier de Davoll. “Tout le monde avait peur des Davoll, pour tout un tas de raisons. Les Davoll, eux, n’avaient peur de personne. Ils n’en avaient jamais eu aucune raison, avant aujourd’hui.”  

Au départ, on peut s’étonner que Todd Robinson ait pu délaisser Boo et Junior mais très rapidement, on voit que les deux nouvelles personnalités de Yama et Julius seront les impeccables et placides moteurs d’une intrigue moins échevelée que par le passé, certes mais toujours aussi réjouissante sur la forme comme sur le fond. Portrait d’une Amérique blanche en pleine décadence, en grave déclassement, “Les morts de Riverford” montre l’envers du décor, regarde sous le tapis pour montrer les drames cachés, les martyres vécus, les peines incommensurables, les chagrins éternels, la perte.

Todd Robinson se montre aujourd’hui grave face à la misère humaine, dévoilant la part sombre de plusieurs de ses personnages, l’enfer d’une résilience qu’on ne parvient à réaliser. C’est souvent très triste, très touchant comme le calvaire d’un pauvre chien qui pourra très probablement émouvoir jusqu’aux larmes. Pour autant le roman est souvent synonyme d’espoir montrant la grandeur des humbles, l’humanité des damnés, la main tendue.

Et si le tableau est souvent déprimant, montrant la décrépitude d’un modèle sociétal devenu obsolète, une société à l’arrêt, la verve de Todd Robinson, les situations aussi décalées ou déjantées qu’explosives, les répliques qui tuent, contribuent à créer un roman superbement addictif tout au fond de l’Amérique blanche des chemises à carreaux, des bistrots borgnes, des casquettes John Deere, des picks-up rouillés et de la Sam Adams coulant à flots.

Two Thumbs Up !

Clete

CAVALIER, PASSE TON CHEMIN de Larry McMurtry / Gallmeister

Horseman, Pass By

Traduction : Josette Chicheportiche

Le colosse de l’Ouest s’est éteint en mars 2021. Et quand on dit colosse… Six de ses best sellers adaptés au cinéma dont La dernière séance et Tendres passions. Prix Pulitzer 1986 pour Lonesome dove. Oscar du meilleur scénario pour Le secret de Brokeback Mountain en 2006. On pourrait penser qu’il était venu le temps de traduire les œuvres mineures d’un immense écrivain sur la fin de son parcours terrestre. Car Cavalier, passe ton chemin est le tout premier roman de Larry McMurtry, paru il y a soixante ans et adapté à l’écran en 1963 par Martin Ritt, sous le titre commercial français Le plus sauvage d’entre tous, avec Paul Newman dans le rôle principal. On aurait tort de croire que, parce que le premier, le roman ne ferait que l’esquisse d’un talent.

Lonnie grandit dans le ranch de son grand-père, un éleveur texan à l’ancienne, et dans l’ombre de cow-boys qui perpétuent une certaine tradition. Nous sommes dans les années 1950, et le souvenir de l’Ouest héroïque n’est pas si loin. Sauf qu’on s’ennuie ferme dans cette prairie désormais “civilisée”, qui n’offre guère de distractions à un garçon de dix-sept ans. Alors Lonnie rêve. Mais voilà que Hud, fils d’un premier lit de sa grand-mère et redouté des autres hommes, s’en prend à Halmea, une employée noire. Dans ce monde macho, encore ségrégationniste, la violence des rapports humains s’impose brutalement à Lonnie, alors qu’une terrible menace pour le ranch se précise peu à peu.

Bien sûr, il serait aisé, parmi l’abondance contemporaine d’étiquettes de genres, de classer Cavalier, passe ton chemin, dans la catégorie « romans d’initiation », vu que le petit gars Lonnie, orphelin vivant sur le ranch de pépé Brandon, va apprendre une amère leçon de la vie, étalée sur moins de 300 pages. Ce serait faire fi de l’efficacité redoutable de la plume de Larry McMurtry ou de sa pointe Rotring®, pour être plus exact. Avec une magistrale économie de mots, Larry McMurtry plante un décor, un cadre familial recomposé dans une violence sourde, un quotidien et un provincialisme laborieux et mornes. Quelques détails et c’est le tout qui vous est donné si vous savez le voir. Le fil banal des jours se dévide et pourtant, la certitude est là, le drame couve et il est inexorable.

Il y a une sécheresse identique pour poser les personnages, une efficacité identique aussi. Ils acquièrent une stature totémique en quelques pages.  Le déclin, incarné par Homer Brandon. L’ambition mauvaise, par Hud. La nécessité et la peur de grandir, par Lonnie. Il y a surtout une originalité dans ce drame cow-boy, sensible, d’une formidable justesse. On savait la poussière avalée, les bottes tachées de merde, les os meurtris au corral ou au rodéo, la brutalité des moeurs. On découvre la concupiscence chez les garçons vachers. Ils ne sont après tout que des hommes.

Larry McMurtry éleveur de champions depuis 1961. La classe à (quelques centaines de miles au nord-ouest) Dallas.

Paotrsaout

LE CERCUEIL DE JOB de Lance Weller / Gallmeister

Job’s Coffin

Traduction : François Happe

Il y a quatre ans, je chroniquais sur le même blog la parution du deuxième roman de Lance Weller (Les marches de l’Amérique, éditions Gallmeister) et tentais de partager mon admiration pour son texte, son style et la puissance narrative qui s’en dégageait. Son retour ne pouvait donc qu’être accueilli par un vif intérêt. Le cercueil de Job paraît d’ailleurs en avant-première dans les librairies françaises, signe que depuis Wilderness (éditions Gallmeister, 2013), cet auteur américain a su se faire apprécier par un public national.

« Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. « 

Lance Weller pétrit à nouveau l’argile qu’il affectionne, l’histoire des Etats-Unis dans la seconde partie du XIXe siècle, et notamment la Guerre de Sécession qui semble le fasciner. Deux affrontements armés historiques du conflit bornent son récit : la bataille de Shiloh (avril 1862) et la prise de Fort Pillow (avril 1864), événement militaire de faible envergure mais qui a laissé des traces polémiques : les Confédérés sous le commandement de Nathan Forrest auraient délibérément massacré une bonne partie des soldats noirs qui défendaient la position, qui servait aussi d’aimant à une population d’esclaves en fuite. 

Une fois encore, Lance Weller s’intéresse à la violence congénitale de l’histoire américaine, au travers de destins individuels. Il semblerait que celui de Jeremiah Hoke fût d’errer : jeune après avoir fui le foyer et son père, violent, haineux et raciste ; adulte après la bataille de Shiloh qui fait de lui un mutilé désabusé. L’homme est en fait rongé par ses secrets, dans son crâne des actes et images terribles dont il a été le témoin actif, qui le lient à un épisode de la vie de Bell Hood, jeune esclave traumatisée en fuite. L’adolescente fait de son évasion l’ultime geste pour s’élever et dépasser le rang de bétail humain qu’on lui a assigné depuis sa naissance. Une force morale lui fait espérer qu’elle pourra toucher la liberté. Mais c’est un chemin difficile, dangereux. Les compagnons masculins (Dexter, puis January June) qui marchent à ses côtés semblent physiquement plus aptes à résister aux embûches et agressions mais doivent reconnaître la supériorité de la volonté, parfois naïve, de Bell Hood. Le point culminant dramatique du roman, autour de Fort Pillow, est un rendez-vous manqué, en tout cas boîteux, avec la réparation. Particulièrement mises en exergue dans Le Cercueil de Job sont la folie et l’horreur racistes dont, hélas, l’Amérique n’a pas encore totalement soldé l’héritage.

Se plonger dans le texte de Lance Weller (et le travail de son traducteur, ne l’oublions pas), c’est encore se confronter à une puissance sémantique rare. Elle ne fait pas que des adeptes, notamment quand elle s’attarde à la description, mais elle donne une énergie unique à des scènes de mouvement, même ténu. Des soldats qui s’éveillent avant l’assaut, des combats, une chaîne d’esclaves fugitifs capturés ou raptés… Ma seule réserve sur le roman, au final, concernera sa construction. Il y a un choix d’analepses et d’inserts divers qui pourrait affaiblir l’inexorabilité du récit. Cela ne dérangera peut-être que moi.

Discrètement, Lance Weller développe son art en nous proposant une histoire à la fois cruelle et émouvante.

Paotrsaout

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister.

City Of Margins

Traduction: Simon Baril

“Brooklyn, années 1990. Donnie Parascandolo, flic brutal et corrompu, rend des services à un truand local avec deux comparses. Décidé à donner une petite leçon à un joueur minable, il outrepasse quelque peu ses instructions et jette l’homme d’un pont. Malheureusement, le joueur minable ne savait pas nager. Ce qui n’empêchera jamais Donnie de dormir. Il sait bien que dans ce quartier les Italiens règlent leurs affaires entre eux, et que lui n’a rien à craindre de personne. Mais quelques années plus tard, un gamin que Donnie avait tabassé découvre une vérité qu’il n’avait jamais imaginée et prend une décision qui va changer sa vie. Et pas seulement la sienne, tant les destinées des habitants de ce quartier s’entremêlent de toutes les manières possibles.”

Cinquième roman en France pour William Boyle et le quatrième chez Gallmeister pour l’auteur originaire de Brooklyn et vivant actuellement dans le Mississippi. S’il est maintenant loin du théâtre newyorkais de ses romans, il continue néanmoins à y inscrire ses sublimes intrigues.

“La cité des marges” commence comme un bon gros polar ricain avec des gros cons de flics corrompus, serviles exécutants des basses œuvres de la pègre, le genre de roman qu’on a déjà si souvent lu, mais pas chez Boyle. Mais très rapidement, l’auteur, et pour une grosse moitié du bouquin à l’instar d’un David Price, passe à tout autre chose, repartant dans le sociétal, le social, l’observation de ses pairs, tout ceci de brillante manière comme il nous a déjà habitués dans ses précédents romans. Il reviendra à du plus musclé dans la dernière partie, donnant son envol au drame et à la souffrance.

Si, et c’est indéniable, “la cité des marges” est un polar, il est aussi et avant tout, un roman sur les femmes, sur trois femmes et leurs hommes : ceux qui sont morts, ceux qui manquent, ceux qui s’en vont, ceux qui ne reviennent pas, ceux qu’on espère, ceux qu’on refuse, ceux qui font rêver et ceux qui font souffrir, les maris, les amants, les fils… Toute l’histoire tourne autour de ces trois personnages féminins, sur l’amour qu’elles ont donné, qu’elles donnent toujours ou qu’elles voudraient encore offrir. Si l’humour est souvent présent, délicatement, l’histoire s’avère très triste, entre chagrin et résilience, entre malheur et espérance.

Animée comme toujours par une tracklist impeccable, l’histoire laisse une mélodie mélancolique et si on peut, peut-être, reprocher la multiplication des hasards et coïncidences heureuses faisant passer le bas de Brooklyn pour une toute petite bourgade italienne, il est indéniable que William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. Si vous cherchez une littérature fine, sensible avec vraiment une belle âme, “La cité des marges” devrait vous ravir.

Magnifique.

Clete.

SORTIS DES BOIS de Chris Offutt / Totem / Gallmeister.

Out of the Woods

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

“Nuits Appalaches” sorti en 2019 et auréolé en France du prix Mystère de la critique 2020 a fait découvrir Chris Offutt à beaucoup et a ravi d’autres qui n’attendaient plus un successeur à “Le bon frère” daté de 1997 et sorti chez nous en 2000. 

Si son premier roman s’intégrait parfaitement à un “genre” “rural noir” pour aller très vite en besogne, les fans de la première heure de l’auteur lui vouaient une admiration, une adoration  plutôt pour un recueil de nouvelles “Kentucky Straight” paru à la Noire de Gallimard en 1998 et qui est devenu un ouvrage culte pour beaucoup des amoureux du genre. 

Alors, on le sait, les Français ne sont pas très fans des nouvelles, passage quasi obligé des auteurs nord-américains, mais personnellement je trouve que c’est dans ce format court que Offutt se montre le plus séduisant et s’avère aussi convaincant qu’un Carver . “Sortis des bois”, paru en 2002 à la Noire n’avait jamais bénéficié de sortie en poche et… Gallmeister l’a fait.

Si vous avez lu et apprécié “Kentucky Straight”, vous allez vous sentir à nouveau chez vous et allez certainement regretter la brièveté du bouquin et de ses huit perles noires. Replongeant dans cet univers après une lecture il y a de très nombreuses années, je peux vous assurer que depuis, en deux décennies, on n’a jamais fait mieux et même très rarement d’un niveau approchant.

“Sortis des bois” se situe dans la très directe continuité du recueil précédent, le même univers comme il est dit dans un dialogue:

— C’est où, chez vous ?

— Kentucky.

— Quelle partie ?

— Celle que les gens quittent.”

Chris Offutt est né et a grandi dans le « Bluegrass State » (État de l’herbe bleue, n’y voyez aucun hommage même lointain à Boris Vian) et connaît bien ces collines désolées des Appalaches, fiefs des hillbillies et rednecks qu’il dépeint dans leur quotidien avec une plume paraissant très simple mais sûrement très travaillée, donnant aux histoires un beau cachet de réalisme. Tout comme le précédent, “Sortis des bois” raconte des galères très ordinaires, des merdes sans nom, de mecs plantés dans le Kentucky et rêvant d’ailleurs et d’autres galères de mecs plantés ailleurs sur le pays et rêvant de rentrer dans le Kentucky. 

Pour ce genre de livres, on a l’habitude de parler de récits âpres, durs et c’est vrai tant les personnages sont désemparés ou incapables de mouvement ou de discernement ou de recul devant les évènements qu’ils se prennent dans la tronche par leur faute ou par le fait d’un mauvais oeil chronique. Mais Offutt fait aussi parfois monter parfois une émotion très forte, dévoilant un désespoir terrible. Très vite, l’empathie pour ces grands losers est là. Perdants magnifiques certes mais surtout perdants pathétiques.

Le bouquin est de première qualité, ne souffre d’aucun temps mort, peut et doit se consommer en un one shot qui réchauffe bien et qui provoque parfois une hilarité, très noire c’est certain, mais une belle hilarité néanmoins. En ouverture du recueil, on trouve une citation de l’immense Flannery O’Connor utilisée avec intelligence par Offutt et qui résume parfaitement ces huit joyaux.

“L’endroit d’où vous venez n’existe plus, celui où vous pensiez aller un jour n’a jamais existé, et celui où vous êtes ne vaut quelque chose que si vous pouvez en partir.”

Et c’est bien la triste réalité du héros de la géniale “ Epreuve de force”, qui clôt la belle œuvre.

“Elle est montée dans la voiture et j’ai regardé les feux arrière disparaître dans un virage.

Je suis parti vers le motel et je me suis arrêté au pont qui traversait le Missouri. Je suis resté là un bon moment. La neige était épaisse dans l’air. Ma famille était dans les collines depuis deux cents ans et j’étais le premier à partir. Et mes chances d’y retourner étaient à peu près ruinées. L’eau noire était vive et fraîche en contrebas.

Je me suis mis en marche.”

Nickel!

Clete.

KOMODO de David Vann / Gallmeister.

Traduction: Laura Derajinski

Quand on ouvre un roman de David Vann, on sait forcément qu’on ne s’embarque pas dans une gentille petite promenade de santé. On se prépare au choc, au chaos, à l’atmosphère pesante, à ce sentiment de claustrophobie magnifique qui hante toute son œuvre. Komodo ne fait pas exception à la règle. Voilà donc un nouveau coup de poing aux tripes signé David Vann.

L’auteur quitte cette fois le sol américain, les paysages enneigés de l’Alaska et les forêts californiennes, pour mettre le cap sur l’Indonésie. Direction l’île de Komodo, ses panoramas idylliques de carte postale, ses eaux limpides où abondent une faune et une flore exotiques. Sous la surface de l’océan, « tout est si fragile, sur le point de se briser, mais rien n’est encore abîmé, la visibilité est infinie, un univers immaculé. » 

Sauf qu’on est dans un David Vann, il n’y a donc que le paysage qui est paradisiaque. Changement de décor pour explorer – et exploser – la thématique des liens familiaux.

Roy, la cinquantaine, est un auteur en mal d’inspiration, divorcé, un peu à la dérive, venu s’échouer sur le sable indonésien où il passe son diplôme d’instructeur de plongée sous-marine. Il invite sa mère et sa sœur, Tracy, à le rejoindre pour une semaine de vacances, de repos, de retrouvailles, de sorties en mer.

C’est Tracy qui prend les rênes de la narration, dans Komodo. Tracy, la quarantaine, impitoyable, sans filtres, toute en piques et en vannes, un ouragan de femme. En proie à la désillusion, à la fureur, elle mène une vie en contradiction totale avec ses rêves de jeunesse : mère de deux jumeaux infernaux de cinq ans (têtes à claques en puissance) qui la dévorent presque littéralement, mariée à un homme narcissique qui la délaisse, une carrière de biologiste marine avortée pour s’occuper pleinement de ses mômes et de la maison, un corps qu’elle ne reconnaît plus après la grossesse. Et cette maternité vécue comme une prison, quand Tracy l’imaginait source d’épanouissement. « Personne ne vous prévient de ce que cela signifie, de devenir mère. Une connivence entre toutes les mères, la vôtre incluse, jusqu’à ce que les enfants arrivent, et même à ce moment-là, la compassion semble lointaine. […] C’est le confinement et la constance des besoins. Pas même cinq minutes de temps libre quand je suis avec eux, depuis des années. Maman. L’appel incessant. » Alors quelques jours de vacances ne peuvent que lui être salutaires. Mais ces journées passées en compagnie d’un frère insupportable, ce fils prodigue que leur mère semble toujours favoriser, vont prendre très rapidement un tournant infernal.

Le lecteur est balloté dans les tempêtes intérieures d’une femme submergée par la colère, prise au piège de ses frustrations, rongée par la rage et la rancœur, au bord de l’implosion. Et Tracy n’a pas l’intention de couler seule dans les eaux merveilleuses de Komodo : si elle doit toucher le fond, elle compte bien emporter d’autres personnes avec elle. Elle est à l’image de cette mer indonésienne, son eau « si sombre, […] la surface calme et mensongère cachant le courant en contrebas. »

Entre scènes sous-marines d’une époustouflante beauté, joutes verbales teintées d’un humour grinçant, et pugilats familiaux d’une violence croissante, David Vann tisse ici une tragédie moderne où les personnages sont les artisans de leur propre malheur. Le lecteur est témoin impuissant de leur lente noyade.

« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n’aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. […] Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu’on ferait mieux de se noyer. »

Vann maîtrise à la perfection l’art de nous maintenir la tête sous l’eau, on traverse ce roman en apnée, secoués dans les remous d’une tension palpable. Il est le grand dynamiteur des liens familiaux et dans Komodo, il dégomme tout sur son passage avec une efficacité redoutable : le couple, la filiation, la liberté, les rêves, la maternité. En donnant ainsi la parole à Tracy – la fureur incarnée – il réalise un nouveau tour de force brillant, incisif, sensible et terrifiant. À chaque page de ce roman hypnotique et sublime, on s’enfonce plus profond encore, à bout de souffle, dans les abysses insondables et les courants périlleux de l’esprit humain où tournoient pêle-mêle la haine, l’amour, la culpabilité et la colère.

Julia.

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