Chroniques noires et partisanes

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LËD de Caryl Ferey / EquinoX Les Arènes

LËD ou glace en russe est le titre du dernier opus de Caryl FEREY. L’auteur nous a habitués à voyager à travers ses différents romans et cette fois-ci, il nous emmène en Russie. 

La recette de l’auteur reste la même, seuls les ingrédients changent. Alors est-ce du réchauffé ou pas ? Personnellement, je me suis délecté du début à la fin. On reconnait de suite l’écriture incisive, l’immersion est totale, l’histoire est documentée, l’enquête est solide. Apprêtez-vous à avoir des engelures aux doigts en feuilletant ce roman qui nous parachute à Norilsk, la ville la plus au Nord de la Sibérie et la plus polluée au monde.

L’univers est glacial et rude et les aurores boréales ne parviennent pas à donner de magie à cette ville ou le froid vous transit et vous glace à jamais. On y découvre une population jeune qui se tue dans les mines de Nickel et noie sa peine dans la vodka pour oublier un quotidien sans lendemain meilleur. C’est ni plus ni moins qu’un goulag moderne, et les parallèles dans le roman sont nombreux, notamment lorsque Dasha apprend que sa grand-mère, sa Babouchka était une Zek, condamnée au goulag pour un motif des plus futile.

L’enquête se déroule donc dans cet univers, lourd d’un passé post Stalinien et aujourd’hui en proie à la corruption d’une Russie toujours nébuleuse. La première victime est un Nénet, un membre d’un peuple ancestral de Sibérie. Ce peuple survit en marge de cette société, ayant comme seule ressource ses troupeaux de rennes et la toundra comme seul refuge. Boris Ivanov est en charge de l’enquête. D’autres victimes vont se succéder au profil très différents. Le coupable est vite désigné, un vieil Ouzbek, ancien militaire, devenu chauffeur de taxi. Pour autant, l’enquêteur n’est pas convaincu et persiste jusqu’à mettre le doigt dans les rouages d’une corruption tentaculaire, l’impactant bien au-delà de ce qu’il pouvait penser.

L’espoir est mince dans ce roman, les personnages semblent résignés et les enjeux financiers du nickel supplantent toute humanisme. On nait à Norilsk ou on y vient pour se faire oublier mais on en repart très rarement. Les sujets traités sont variés passant du peuple autochtone opprimé à l’exploitation humaine, de la catastrophe écologique à l’homosexualité bannie, de la corruption à l’émergence de groupes ultranationalistes et j’en passe, c’est très dense, intense et glaçant.

Le dénouement est éclatant, sanglant et justice faite…si seulement.

Alors faut-il risquer l’engelure et l’amputation ? Je vous réponds DA DA DA.

Nikoma

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

L’UN DES TIENS de Thomas Sands / EquinoX Les Arènes.

Thomas Sands avait fait ses premiers pas en littérature il y a deux ans avec un roman coup de poing “Un feu dans la plaine”, déjà chez EquinoX les Arènes. A l’époque, son roman racontait un homme en colère contre ce qu’était en train de devenir la France: “C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up”. On pouvait très bien y deviner, si on le voulait, l’annonce des révoltes des gilets jaunes qui allaient intervenir quelques mois plus tard. Ce second roman, au premier abord, semble être dans la même mouvance sauf que non, il va ici beaucoup plus loin et de manière beaucoup plus détaillée mais aussi beaucoup plus universelle, transformant l’ire d’un seul d’autrefois en une tristesse de plusieurs personnages aujourd’hui dans une France ravagée. 

“Le pays s’effondre sous leurs yeux. La violence rôde. Ils sont deux à rouler à bord d’une voiture volée. Elle laisse derrière elle un amour tué par les flics. Il s’est lancé sur les traces de son frère disparu. Les régions qu’ils traversent sont des champs de bataille. Ils croisent un peuple ravagé par la peur et les épidémies. Ils apprennent à aimer ce qui leur manque. Ils essaient aussi d’inventer un chemin.”

Les romans racontant la fin de la civilisation, les histoires post-apocalyptiques sont nombreuses depuis quelques années et pour un “Station Eleven”, combien de daubes indigestes souffrant même parfois d’un manque d’originalité par rapport à la réalité que nous vivons en 2020, devons nous affronter quand ne viennent pas s’y glisser vampires, zombies ou autres créatures en carton. Mais certains, par leur originalité, par la force des sentiments qu’ils dégagent, par l’émoi qu’ils diffusent, par la réflexion qu’ils imposent sont remarquables et on peut, sans conteste, mettre le dernier roman de Sands dans cette catégorie.

Dans “Un feu dans la plaine”, le héros, en colère, montait sur les barricades avec tous les malheureux, les exclus du “nouveau monde” du petit Manu, de la factice start up nation… et on peut donc voir “Un des tiens” comme une suite où les chasubles jaunes de la révolte ont viré vers un orange effoyable, où les victimes d’hier sont devenus les bourreaux de ces nouveaux temps barbares.”Un des tiens” ne séduit pas mais vous pète à la gueule. Il n’a pas à rougir de la comparaison avec “La route” de Cormac McCarthy même s’il n’est pas foncièrement un road trip, les plus grands voyages étant intérieurs dans le cerveau de trois personnages qui pleurent leur passé, leur tragédie récente… MarieJean a perdu ses parents, sa femme et son fils dans une épidémie qui fait rage et part retrouver son frère Timothée caché dans la montagne pour le tuer et Anna qui pleure son grand amour Sid, tabassé à mort par les flics, fuit.

“La Bac, les Compagnies républicaines, les OPJ…Depuis quelques mois, ils ont les pleins pouvoirs. Un pays de châteaux forts se met en place. Chacun commence à vivre en reclus derrière des murs en carton-pâte, des certitudes que les premières épreuves balaieront sans effort. Dans ce pays, on a cessé de croire à la vie. Les circulaires du ministère, les gardes à vue, les bavures se succèdent. Les contrôles d’identité sont devenus routine, le sport favori de la flicaille désoeuvrée. La crainte qu’ils inspirent, ce plaisir indigne.”

Au maux intérieurs s’ajoutent les calamités naturelles planétaires, les réponses terribles d’une nature épuisée, d’une planète violée et qui n’en peut plus: épidémies, épuisement des ressources naturelles, climat anarchique, éruptions volcaniques. Il ne s’agit pas de dire que Sands est un visionnaire, ce n’est d’ailleurs peut-être pas ainsi qu’il voit pour notre futur mais par l’intermédiaire de cette histoire à briser le cœur des plus endurcis, de ce roman capable de réveiller les plus endormis, il délivre un réquisitoire cinglant montrant qu’il est peut-être déjà trop tard. Nous connaissons déjà, hélas, les prémices des calamités racontées.

Continuons à nous bâillonner, acceptons de ne plus voir les gens que nous aimons, ne nous réunissons plus, laissons nos anciens crever seuls comme des chiens, faisons nôtres les discours politisés de certains spécialistes de la santé à la botte du pouvoir, écoutons la valetaille des médias assujettis, consommons davantage pour mieux engraisser les GAFAM et éventuellement… si nous nous sentons assez forts pour affronter le malaise… lisons “L’un des tiens” et puis tentons ensuite d’oublier le cauchemar et surtout l’incommensurable tristesse qui y vit à chaque page, à chaque ligne…

“Il songe à tout ce qu’il n’a pas fait, les gestes, à tous les mots qu’il a gardés pour lui, à tout ce qui ne sera pas vécu.”

Impressionnant !

Clete.

THE CRY de Helen Fitzgerald / EquinoX/Les Arènes.

Traduction: Alexandre Civico.

Alistair et Joanna sont un jeune couple vivant en Angleterre. Ils viennent d’avoir un bébé Noah, et partent pour l’Australie, retrouver la famille d’Alistair. Ce voyage doit aussi servir à ce jeune père afin qu’il récupère la garde de sa fille ainée Chloé.

Le voyage en avion est long, Joanna est malade et Noah est un jeune bébé qui dort peu et pleure beaucoup. Joanna est épuisée et n’a pas beaucoup d’aide pour s’occuper d’un jeune enfant. On sent dès le vol une grande fragilité dans cette jeune mère, l’arrivée de cet enfant l’a profondément déstabilisé et elle lutte pour s’en sortir et être une bonne mère qui fait peu d’erreur, est à l’écoute, calme et épanouie comme la bonne société l’exige.

Noah finit tant bien que mal par s’endormir, mais, malheureusement, il ne se réveillera jamais. 

Nous nous retrouvons donc face à un jeune couple, qui perd son nourrisson. La perte d’un enfant est probablement une des pires choses qu’il puisse arriver. La mère est jeune et inexpérimentée, elle est maladroite, naïve et influençable et fait entièrement confiance en son conjoint pour prendre les décisions et diriger leur vie. Alistair, lui, est un jeune homme influent. Il est chargé des relations entre le parti travailliste et la presse, et il a toutes les qualités requises pour cela : il est sûr de lui, souriant, séducteur, arrogant, égocentrique menteur et manipulateur. Le portrait n’est pas très flatteur mais ce sont des aspects de sa personnalité qui trouvent toutes sa place dans son travail. Dans sa vie privée, elles peuvent, par contre, être à double tranchant.

Nous sommes sous le soleil écrasant d’Australie, des feux de brousse menacent, tout est fait pour créer une atmosphère écrasante et stressante. Ce contexte sert l’histoire, donne encore plus de puissance à la pression ressentie par chaque protagoniste. C’est un véritable thriller psychologique où chaque personnage est à la fois « Victime, Sauveur et Persécuteur ».

Nous sommes entraînés avec Alistair et Joanna dans une sorte de spirale infernale, où tout se déroule dans une suite logique qui mène à une conclusion à laquelle on peut s’attendre dès le départ.

Donc pas de grande surprise mais une écriture facile à lire qui permet ainsi de tourner les pages sans vraiment s’en apercevoir. En un mot, pas LE grand Roman de 2020, mais qui permet sans aucun doute de passer un bon moment pour les amateurs de thriller psychologique.

Marie-Laure.

MARSEILLE 73 de Dominique Manotti / EquinoX / Les Arènes.

“La France connaît une série d’assassinats ciblés sur des Arabes, surtout des Algériens. On les tire à vue, on leur fracasse le crâne. En six mois, plus de cinquante d’entre eux sont abattus, dont une vingtaine à Marseille, épicentre du terrorisme raciste. C’est l’histoire vraie.

Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, les nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup sont intégrés dans l’appareil d’État et dans la police, le Front national vient à peine d’éclore. Des revanchards appellent à plastiquer les mosquées, les bistrots, les commerces arabes. C’est le décor.

Le jeune commissaire Daquin, vingt-sept ans, a été fraîchement nommé à l’Évêché, l’hôtel de police de Marseille, lieu de toutes les compromissions, où tout se sait et rien ne sort. C’est notre héros.”

Et une nouvelle fois, la grande dame du polar politique frappe fort, cogne sur Marseille, la police en 73. Époque glauque des ratonnades où aigris et racistes décidaient de dézinguer des Maghrébins dans l’indifférence des médias et des politiques ne voulant pas faire les liens dans les morts criminelles d’une cinquantaine d’Arabes. Mais l’incorruptible inspecteur Daquin va remonter la pelote, démêler les noeuds… celui qui sera le commissaire parisien Daquin, des romans de madame Manotti des années 90 quand elle était la première (la seule?) à flinguer la gauche caviar, Tapie, tout en ne relâchant pas son effort sur la droite. Revenu à ses débuts, en 73, pour aider l’auteure à retrouver l’inspiration pendant l’écriture du magnifique “Or noir”, Daquin enchaîne avec cette deuxième affaire phocéenne.

De son passé de professeure d’Histoire, Dominique Manotti a gardé la méthode et le talent pour l’investigation, pour l’étayage des dires, des affirmations, des preuves. A chaque fois, c’est clair et précis, passionnant, sans jamais être ennuyeux. On lui reproche parfois ce côté clinique, froid mais la dame fait oeuvre d’enseignement, fait partager ses connaissances, offre la vérité à qui veut l’entendre, la lire. C’est donc du très sérieux, le sujet n’incite pas au romantisme, à la fantaisie et encore moins aux envolées lyriques. Pas utile d’enjoliver les salauds…

Grande prêtresse de la contre-histoire française, Dominique Manotti est indispensable, le témoin essentiel des dérives politiques françaises. Plongez avec elle dans le marigot phocéen que les très récentes magouilles de la droite locale pour les municipales remet en lumière.

Béton !

Clete.

C’EST POUR TON BIEN de Patrick Delperdange / EquinoX / Les Arènes.

“Non, l’homme qu’elle a épousé n’est pas celui qui l’a frappée ! Ça ne se reproduira plus jamais, c’était juste un moment de folie. Et puis cela recommence. Camille ne reconnaît plus celui avec qui elle vit. Certains secrets restés trop longtemps enfouis sont plus dangereux qu’un poison mortel. Camille va l’apprendre à ses dépens.”

Elle va bientôt disparaître et trois suspects se dégagent très rapidement: Pierre son mari, son frère avec qui elle est en froid et un mystérieux SDF qui semble connaître Camille de longue date. Commencé comme un roman noir sur les violences faites aux femmes “ C’est pour ton bien” s’en démarque néanmoins assez rapidement pour donner toute sa mesure dans un polar au suspense bien entretenu et relancé par un coup de théâtre final. 

L’auteur belge Patrick Delperdange est un touche à tout de la littérature depuis quelques décennies: scénariste de BD, romancier, traducteur. Il doit sa notoriété chez nous à sa rencontre avec l’éditeur Aurélien Masson à la Série Noire qui a permis à cet homme qui a peur de la campagne de nous offrir de très bons romans noirs ruraux. Il a d’ailleurs suivi Aurélien Masson (comme beaucoup d’autres…) dans sa nouvelle aventure EquinoX aux Arènes.

Alors, que dire ? J’ai été dupé par un superbe premier chapitre qui m’a sûrement fait croire à un drame de couple un peu à la Incardona. L’intention de mettre en lumière la violence ordinaire est louable et si cette partie est réussie, jamais aucun homme, pour moi, ne saura néanmoins décrire le traumatisme, cette violence comme une femme. Jamais un homme ne saura lire le cerveau féminin, pour ma part il y a longtemps que j’y ai renoncé. Bêtement peut-être, mais si c’est Joyce Carol Oates qui m’en parle, j’ai l’oreille beaucoup plus tendue.

Mais de toute manière, l’aspect thriller prend vite le devant de la scène l’étude psychologique des personnages un peu sommaire ne permettant pas réellement l’émission d’hypothèses. Et ça fonctionne bien jusqu’au final mais si vous voulez découvrir l’univers noir de Delperdange, lisez plutôt “Si tous les dieux nous abandonnent” ou « L’éternité n’est pas pour nous » vraiment plus aboutis. Et puis si vous êtes déjà fan, ne vous privez surtout pas.

Wollanup.


DONBASS de Benoît Vitkine / EquinoX / Les Arènes.

“ (Les) habitants étaient prêts à encaisser beaucoup: la guerre n’était qu’une catastrophe supplémentaire dans la litanie des épreuves qui avait balayé les steppes du Donbass. Les coups de grisou, la disparition d’un pays tout entier, la fermeture des mines, et même la misère sauvage des années quatre-vingt-dix, quand on se faisait assassiner en sortant sa poubelle, tout cela était injuste, incompréhensible, mais chacun y distinguait un ordre des choses. Certes mystérieux, mais où devait bien se cacher une logique supérieure. Le meurtre d’un enfant était différent. On touchait là au sacré, à l’interdit suprême. Les habitants du Donbass y voyaient une négation de ce à quoi leur vie se raccrochait envers et contre tout depuis vingt ans.”

Avec Donbass le polar fait son travail: le crime est là uniquement en qualité de révélateur. Autour de lui un paysage prend forme, dévoile son passé et son présent, l’Ukraine et la guerre qui dévore son flanc oriental depuis 2014.

Correspondant à Moscou pour le journal Le Monde, Benoît Vitkine a couvert cette guerre depuis ses débuts. Mais force est de constater qu’aucun essai ne lui aurait permis de raconter de manière aussi exhaustive et aussi touchante les blessures de ce pays qui, comme nombre d’anciens territoires soviétiques, ne réussit toujours pas à trouver ni la paix, ni la banalité de la normalité.

Nous sommes à Avdïïvka, petite localité du Donbass située sur la ligne du front côté ukrainien. Si de nombreux habitants ont fui la zone de guerre, la ville est encore habitée par des civils qui essaient de continuer leurs vies entre deux bombardements. La mort fait partie du paysage. Jusqu’au jour où une mort inhabituelle secoue la bourgade: un enfant, Sacha, est découvert poignardé, cloué au sol. Il suffirait de beaucoup moins pour déséquilibrer définitivement une communauté qui vit déjà sur le fil du rasoir.

En charge de l’enquête, Henrik Kavadze, policier désabusé au passé aussi compliqué que celui de son pays: vétéran de la guerre d’Afghanistan, il avait entraîné sa femme à Avdïïvka, loin de la ville, dans l’espoir de retrouver un peu de tranquillité. La guerre les avait rattrapés. Contrairement à nombre de ses collègues, il avait refusé de se jeter dans les bras des séparatistes même si le mouvement de Kiev lui provoquait tout au plus du scepticisme. Son choix lui a valu un réputation de patriote indéfectible. 

Je ne vais certainement pas vous raconter le roman. Sachez simplement que Donbass saura vous faire comprendre les enjeux d’un pays qui depuis des générations subit traumatisme sur traumatisme. Il y a des passages magnifiques décrivant les femmes – veuves, mères, épouses, les hommes –  ouvriers, mineurs ou soldats. Le besoin de donner la possibilité aux générations futures de pouvoir croire encore à quelque chose. Cette guerre qui réveille des souvenirs insoutenables – les dix ans de combats en Afghanistan, le seconde guerre et ses conséquences totalitaires.

Lumière aussi sur la corruption endémique, héritage naturel du régime communiste facilité par la transition nébuleuse des années ‘90.

Lumière sur tous ces enfants qui vivent sur la ligne du front, en Europe, depuis voilà six ans.

De son écriture fluide et pétrie d’empathie, Benoît Vitkine vous aide à comprendre, presque à vous mettre à la place de ces voisins très proches. Le mot “espoir “ prend un sens différent suivant l’endroit que l’on habite, suivant qui habite de l’autre côté de la frontière, suivant le passé que l’on porte sur les épaules.

Monica.



CITY OF WINDOWS de Robert Pobi / EquinoX / les Arènes.

Traduction: Mathilde Helleu.

On peut dire que Robert POBI touche sa cible et fait mouche avec son dernier thriller CITY OF WINDOWS à l’image de l’intrigue. En effet, un sniper sème le chaos dans une ville de NEW YORK transie par un hiver aux températures négatives record. Le décor est lisse, urbain et l’ambiance rude, glacée, paralysée. 

Les victimes se succèdent, le schéma se répète méthodiquement. Une balle pleine tête, le tireur se révèle être une fine gâchette dont la réussite défie toutes les probabilités. Chaque tir est signé, les balles sont systématiquement des cartouches de chasse modifiées .300 Magnum, chemisées en laiton et cœur de plomb avec un noyau ferreux suspendu en plein milieu dont le métal est d’origine météorique.

À tueur exceptionnel, enquêteur exceptionnel ! Le FBI requiert les services de Lucas PAGE, un ancien de la maison. On découvre un personnage complexe, surdoué, particulier autant physiquement que psychologiquement. Physiquement, l’homme porte les stigmates d’une ancienne intervention qui a mal tourné. Prothèse de bras, prothèse de jambe et œil de verre, il est d’un côté organique et de l’autre métallique.Psychologiquement, l’homme est atteint du syndrome d’Asperger. Sa vision du monde est un amas de calculs de vitesse, de distances, de courbes… Devenu enseignant en astrophysique et vivant une vie de famille quasi normale, il semble donc l’homme de la situation.

Qui mieux que lui peut comprendre ce tireur d’élite, ses positions, ses planques et peut être déchiffrer ses motivations. Il sera de plus accompagné par l’agent WHITAKER, une jeune femme black à la carrure massive et aux compétences éprouvées.Les talents de Lucas PAGE sont mis à rude épreuve ainsi que ses nerfs lorsque sa propre famille devient également une cible.

L’enquête nous emmène également hors de NEW YORK sur les pas du sniper, à la rencontre d’une Amérique plus dure, plus blanche, ultra religieuse et armée, avide de vengeance. 

Découvrir l’identité du sniper est un vrai jeu de piste, haletant et effréné. L’auteur réussit l’exercice haut la main et rend vite le lecteur obsédé par la résolution de l’enquête. On croit souvent comprendre, deviner au gré des pages l’issue pour finalement se planter. Et putain… quelle fin ! Un dénouement dingue ou tous les éléments s’imbriquent parfaitement et donnent enfin la réponse, cette réponse qui permet de retrouver son souffle et de se libérer.

NIKOMA

Entretien avec Kenan Gorgün autour de son roman « Le second disciple » / EquinoX les Arènes.

« LE SECOND DISCIPLE » paru à l’automne dernier nous avait sidérés. Est venue immédiatement l’envie d’entrer en contact avec l’auteur. C’est chose faite. Découvrez Kenan Gorgün auteur de la collection EquinoX, là où s’écrit le Noir qui cogne, qui émeut, qui interroge.

Kenan, qui peut mieux que vous présenter l’homme qui existe derrière l’auteur, son parcours ?

Né flamand, grandi Bruxellois, marié Liégeois, redevenu semi-Bruxellois depuis mon divorce, j’ai aussi vécu à certaines périodes au Canada, en Afrique Centrale, et sur la Lune, où j’ai une résidence secondaire sur les bords d’un cratère dont la contemplation ne m’apaise pas mais c’est plus fort que moi, faut que je voie ce qui va en sortir. Il en sort toujours quelque chose. Sinon, sur le plan de l’existence terrestre, je suis le rejeton d’une famille très nombreuse qui a principalement vécu dans les quartiers prolétaires de Bruxelles… ces quartiers comme Molenbeek et Anderlecht qui ont tant fait parler d’eux pour la qualité de leurs kebaps et leurs réseaux jihadistes. 


Excusez mon inculture mais dès les premières lignes lues de “le second disciple” est venue une envie de connaissance de l’oeuvre de l’auteur et, surprise, vous avez une carrière en littérature qui est loin d’être débutante et qui semble de surcroît très diversifiée avant cette arrivée chez EquinoX. Vous pouvez nous en parler un peu? Quand cette envie d’écrire est-elle venue et quels sont vos maîtres, vos modèles?

J’écris depuis plus de 10 ans, avec une interruption de 2009 à 2014, suite à cette question restée sans réponse : Pourquoi écrire ? Ça m’a pris 5 ans d’y trouver à peu près une réponse et me remettre à écrire et publier. De la même façon qu’aucune émotion humaine ne m’est étrangère, je suis incapable de m’en tenir à une seule approche de la littérature et de la langue. J’aborde les choses selon mon feeling et mes objectifs. Ça donne un parcours accidenté, des allers retours entre différents types de littérature, ce n’est pas l’idéal pour se faire identifier du lectorat… mais whatever, c’est ainsi que j’aime être écrivain. Néanmoins, LE SECOND DISCIPLE initie une période de ma vie où je vais creuser un certain territoire littéraire et thématique pendant plusieurs années. Je n’ai pas de maîtres, du moins pas en littérature, étant plus inspirés par des musiciens… mais sans Stephen King, Robert Silverberg, Norman Spinrad, Paul Auster, Henry Miller, Norman Mailer, et quelques autres, je ne serais pas là aujourd’hui. 

Traiter le terrorisme issu de Molenbeek de manière si explosive (je sais le qualificatif est un peu facile) n’est sûrement pas chose aisée. Cette volonté est-elle née des attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 ayant la même origine géographique ou est-ce la suite logique d’une volonté plus ancienne?

Je suis le fils d’un homme qui a pratiqué comme imam. Un homme charismatique à la voix providentielle et qui m’a laissé de merveilleux souvenirs de chants coraniques. Mais aussi un homme orageux, sombre, porté sur les plaisirs, raffiné et brutal, rêveur et cynique, qui a vécu une vie dans laquelle je le soupçonne de ne s’être jamais reconnu. La religion, mais aussi toutes les valeurs et les discours convenus, les rôles sociaux, sont devenus pour moi des sources de suspicion. J’ai aussi découvert qu’une partie de ma famille avait des origines dans le Caucase et était juive avant de se convertir. Le doute a donc encore grandi. En étant le seul auteur de langue française et d’origine turque, ayant reçu l’éducation que j’ai reçue, je savais que j’allais finir par traiter ces sujets un jour. J’attendais d’avoir les mots pour le dire, des mots qui n’appartiennent qu’à moi. 


Depuis que l’homme a inventé dieu, il tue en son nom. l’Histoire a montré que les religions sont les moteurs, les excuses aux plus grands massacres hier comme aujourd’hui. Tuer au nom de dieu n’est-il pas le prétexte idéal pour tous les terroristes de la planète?

En effet. Prétexte idéal. Idéal irrésistible. Mais ça va au-delà de Dieu et des religions. L’instinct de mort de l’homme est inépuisable. La commodité de la religion et de la question divine, c’est qu’elles sont elles aussi inépuisables. 

Dans le roman, on voit que des personnes issues de cultures différentes mais grandissant dans le même espace géographique se liaient pendant l’adolescence pour se haïr ensuite à l’âge adulte. Ce fossé se creuse-t-il de façon irrémédiable et systématiquement ou est-il le résultat d’une évolution plus récente des rapports entre les diverses communautés qui forment la Belgique?

Ce n’est pas communautaire ni propre à la Belgique. C’est l’animosité de l’homme envers l’homme quand l’homme est rendu vulnérable par tout ce qu’il ne maîtrise plus. 

En vous lisant, il semble que vous distinguiez la communauté maghrébine de la communauté turque? Où se situent les différences?

Ce sont deux cultures très différentes, apparentées par de rares liens, tel que la religion. Et la religion est également ce qui les distingue très fort. Comme je dis dans le roman, Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, est aussi celui qui a dissous le Califat et le pouvoir religieux au sein de la société civile. Du moins temporairement. Et au forceps, pour ainsi dire. Les circonstances historiques de la fin de l’empire ottoman et de la nécessité de préserver un territoire national ont dicté ce programme révolutionnaire des mœurs, des modèles juridiques, électoraux, etc. Mais on voit que la psyché humaine n’a jamais dit son dernier mot et partout le religieux a fait un retour en force dans le monde musulman. Ce n’est ni la faute d’Atatürk ni de Dieu, c’est l’échec des hommes à constituer des sociétés où les gens ont le sentiment d’avoir leur place et quelque espoir d’avenir. 

Dans la cellule terroriste du roman existe un débat au sujet du choix des cibles qui terrifie: doit-on frapper aveuglément les populations civiles ordinaires ou s’attaquer aux élites pour faire tomber l’édifice? Avez-vous eu vent d’un tel débat dans la réalité?

Non, jamais. Hélas. 

“Le doute est diable”, dit Abu Brahim au cours du roman. Qu’est-ce qui peut faire s’interroger, douter un terroriste? Comment faire apparaître ce diable ?

Je suis obligé de vous renvoyer au roman. Je ne pourrai jamais répondre ici aussi bien que je pense l’avoir fait dans le livre. 

“Le second disciple” est le premier volet d’une trilogie. Sans rien dévoiler, les deux prochains opus porteront-ils toujours sur le terrorisme ou reviendrez-vous de manière différente à Molenbeek?

Le second livre va entrer dans les territoires de Bruxelles occupés principalement par la communauté turque. Ce sera davantage Anderlecht, Saint Josse et ce qu’on appelle la Petite Turquie. On va y croiser les services secrets turcs, le ministère des affaires religieuses turc qui est le plus puissant des ministères et possède des antennes dans tous les pays d’immigration turque. Une arme sur-financée et puissante. Dans son Flow et sa construction, le second volet pourrait se rapprocher d’un traitement romanesque à la James Ellroy, que j’aurais pu citer aussi plus haut dans mes influences littéraires 


Et bien sûr, la question que j’aurais dû vous poser ? Et bien sûr, la réponse qui va avec.

Je peux utiliser mon joker ? Réponse : oui. 

Entretien réalisé par mail en décembre 2019.

Wollanup.


LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

“Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar.En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible « attentat de la Grand-Place ». Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié.

Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : « En comparaison, le 11-septembre sera l’enfance de l’art. »”

On avait l’habitude de voir en la Belgique un pays sympathique, les Belges comme nos cousins gentils, amoureux de la bière, un modèle réduit de la France qu’on suivait avec un peu de condescendance. Le pays avait eu beaucoup de mal à une époque à mettre en place un gouvernement mais s’en sortait bien sans ses politiciens. Puis, on a découvert une horrible histoire de pédophilie montrant qu’on n’était pas non plus au pays des bisounours, que Brel était mort depuis trop longtemps, que Tintin n’était pas le seul modèle wallon. Pourtant, la vitalité d’un cinéma belge très souvent social montrait souvent autre chose de bien plus sombre. La puissance du rock talentueux d’outre Quiévrain qu’on peut jalouser depuis de très nombreuses années, orienté vers un modèle anglo-saxon, révélait que la Belgique était aussi le vrai carrefour de l’Europe occidentale et qu’elle en connaissait donc les joies mais aussi les affres. La Belgique, on ne pouvait pas la résumer au seul clivage Wallons, Flamands. Il existait, là-bas, les mêmes problèmes civilisationnels que chez nous.

“En vain, la barbarie vient.”

Et puis un soir d’automne 2015, les barbares ont attaqué Paris, fauchant sa jeunesse. L’enquête a mené rapidement vers Molenbeek qui jusque là n’évoquait pour moi  qu’un club de foot. La ville est devenue du jour au lendemain le symbole de l’horreur, enfin une partie de la ville. C’est ici, au berceau de l’innommable, de la bestialité faite homme que nous amène l’auteur Kenan Görgün. On découvre Molenbeek dès le prologue qui se termine en glaçant les sangs. Déjà, le style vous cloue et ce n’est que l’introduction d’un roman qui frappe, cogne, démolit pendant quatre cent pages suffocantes, puissantes, sans manichéisme, sans jugement et sans fausses excuses non plus. Kenan Görgün est belge d’ascendance turque, fils d’imam et auteur depuis plusieurs années. Comme Chainas, DOA ou Jaccaud avant lui et avec qui la parenté est évidente, sa collaboration avec l’éditeur Aurélien Masson a porté ses fruits, ses bombes…

Ce livre ne séduira pas tous les lecteurs. On dit parfois qu’on ne sort pas indemne d’un roman, “Le second disciple” vous flingue, vous met à terre, mais très intelligemment, sans abuser de faits choquants mais sans oublier aucun discours honteux, en vous montrant avec minutie, en vous démontrant avec précision, en analysant à la perfection, en interrogeant douloureusement, en explorant la funeste galaxie du terrorisme puis en vous laissant hagard à la dernière page comme une des nombreuses victimes des infamies que vous allez affronter.

“Blasphémateur ! Toi et tes copains, là. Vous vous permettez d’accuser les autres de blasphémer ou je ne sais quoi. Dès que les gens ne parlent pas comme ça vous plait, vous vous y mettez, comme si vous étiez les avocats de Dieu, comme si Dieu avait besoin de cancrelats comme vous pour prendre sa défense. Mais, qui a blasphémé plus que toi? Tu as commis le pire des blasphèmes. Le jour du Jugement dernier, quand on sera appelés devant Dieu, toi et les tiens, vous resterez, dans vos cages. Personne voudra de vous. Même ce jour où tout le monde sera pardonné, vous le serez pas. » Tu ravales tout: ta langue, tout. Ton père s’éloigne.”

Glaçant et courageux, un très grand roman.

Wollanup.


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