Chroniques noires et partisanes

Étiquette : dan chaon

SOMNAMBULE de Dan Chaon / Terres d’Amérique / Albin Michel

Sleepwalk

Traduction: Hélène Fournier

On avait été durablement marqué par Une douce lueur de malveillance en 2018. Six longues années plus tard, Dan Chaon nous revient avec un roman fascinant, le genre d’histoire folle mais totalement maîtrisée qui vous trotte dans la tête longtemps. 

Vous savez sûrement qu’à Nyctalopes, on aime l’Amérique dans tous ses excès mais aussi qu’on goûte assez peu les dystopies et les romans post-machin qui fleurissent partout depuis un certain COVID certainement très pourvoyeur d’images terribles dans l’imaginaire collectif. Somnambule est certes une dystopie mais qui ne vous transportera que dans un avenir très proche, vers 2035 peut-être, une vision du futur totalement crédible, prévisible et en conséquence beaucoup plus inquiétante et par bonheur sans aucun propos moralisateur.

Le monde de notre héros, Will Bear ou William Baird ou Bill Berh ou William Baier ou Liam Bahr… ou “la nébuleuse brumeuse” comme il aime se qualifier, est très proche du nôtre puisqu’on y roule encore en Toyota Corolla, c’est juste que la situation que nous vivons aujourd’hui s’est méchamment dégradée. Des coupures de courant géantes, des milices qui administrent leur justice expéditive, des drones omniprésents, une IA vicieuse, la reconnaissance faciale généralisée, la violence pour quotidien mais Will Bear s’en moque. C’est un mercenaire d’une cinquantaine d’années qui apprécie les microdoses de LSD mûries à la vodka et qui fume voluptueusement et abondamment sa “Death Star”. A son actif des décennies de meurtres, de sabotages et de beaucoup d’autres méfaits qu’il exécute pour une société secrète qui l’emploie. Il parcourt ainsi le pays en long et en large dans un camping-car qu’il a amoureusement aménagé, passant sous les radars, sans réseau, sans adresse, n’ayant aucune existence officielle avec comme seul compagnon Flip un pitbull un peu dérangé. La “Van Life” en fait pour Will Bear, sorte de survivaliste parfaitement entraîné et rôdé à affronter le chaos de l’époque. Et puis un jour, d’un de ses téléphones soit disant intraçables, lui arrive l’appel d’une jeune femme qui déclare être sa fille. La cata !

ll n’est plus un type invisible d’une part et d’autre part cette possible paternité le travaille profondément. Parce que c’est un mec cool Will, il est toujours désolé quand il est obligé de tuer. De savoir qu’il a peut-être une fille quelque part va bien lui prendre la tête, nous faisant profiter de ses espoirs, de ses craintes et interrogations. Dan Chaon est un virtuose sachant faire naître la peur ou la violence dans des situations anodines et évacuer l’effroi en y ajoutant de l’humour ou en se contentant d’effleurer les moments terribles. Mais attention il est capable de coloniser votre cerveau, jouant avec vos sentiments et impressions, soufflant le chaud puis le glacial, déglinguant les certitudes qu’il vient de vous instiller.

L’auteur interpelle aussi brillamment sur la notion de paternité en interrogeant sur ses limites. Alors, il n’est pas aisé d’écrire sur Chaon parce que ça fuse vraiment. C’est du très haut de gamme, très, très malin. Petit à petit, il raconte le passé de Will permettant de mieux comprendre les raisons de cette vie. Décemment, on ne peut pas l’excuser. Mais Will est parfois si confondant de tendresse, de naïveté qu’on ne peut que l’accompagner dans son “road trip” vers sa fille ou vers un piège tendu par une IA, au son de vieilles chansons country des années 60 puis de rock des années 80 et 90 avec Suicide, New Order et Psychedelic furs. On a beaucoup cité Thomas Pynchon à propos de Somnambule mais, à mon humble avis, il existe également une magnifique parenté avec Jim Dodge: un peu de Stone Junction, une larmichette de L’oiseau Canadèche et une touche de Not fade away. Du grand art !

Des œuvres majeures qui vous laissent abasourdis et comblés, franchement on n’en rencontre pas plus d’une ou deux par an. Somnambule est un très grand roman noir, violent, bourré d’humour et de tendresse qu’on ne quitte pas vraiment totalement à la dernière page. 

Remarquable.

Clete.

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Traduction: Madame Hélène Fournier, rien que ça déjà !

Dan Chaon, auteur américain, déjà publié cinq fois par Francis Geffard chez Albin Michel revient cette année avec un roman encensé aux USA et qui devrait connaître pareil plébiscite ici, j’espère, tant il a la couleur des grands romans qu’on n’oublie pas.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire : la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

Dans un entretien accordé au quotidien le Monde en 2011, Dan Chaon déclarait à propos de son roman “cette vie ou une autre “:

         « Je voulais écrire un thriller, tout en même temps qu’ explorer les thèmes qui me tiennent à cœur. Pour moi, la plus inquiétante des questions reste : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? »

Huit ans après, Dan Chaon en est au même point de ses interrogations tout en tentant, enfin c’est ce qu’il prétend, malicieux, d’écrire à nouveau un thriller. Car en effet, le roman démarre comme un bon vieux polar avec deux intrigues criminelles. Dès les premières pages au son de Black Sabbath est racontée la tragédie des années 80 et le meurtre des parents de Dustin puis très vite le récit alterne avec le présent et une enquête officieuse sur un supposé serial killer avec, en fond sonore, le premier album de Modest Mouse, parfait pour illustrer le désarroi ambiant.

Puis, Dan Chaon passe à un tout autre genre de roman, très loin du factuel, même si bien sûr tout est étroitement lié et parfois de manière très fine, discrète, innocente, alors que rien n’est innocent chez Chaon, chaque détail parait millimétré. Partant de la rencontre entre Dustin et celle qui deviendra son épouse puis la mère de ses enfants, nous est racontée toute la vie de cet homme aujourd’hui complètement perdu par la mort de son épouse et l’innocence de son demi-frère qu’il a contribué à emprisonner et n’arrivant pas non plus à établir de liens avec ses deux fils ados. Dustin est Le personnage de cette histoire et Dan Chaon nous fait souvent voyager dans son cerveau, très loin…

Alors, “Une douce lueur de malveillance”, expression qui arrive tôt dans le roman comme un avertissement de la malice  de l’auteur qui brouille souvent les cartes, détournant, interrompant son propos, en repartant sur un autre sujet ou nous réexpédiant dans une autre époque tout en nous imposant parfois jusqu’ à la torture, une réflexion sur les actes de Dustin bien sûr mais aussi sur le ressenti, sur la vie de Rusty qui a passé 30 ans de sa vie derrière les barreaux alors qu’il était innocent. Dan Chaon est vraiment le maître du jeu et il impose son rythme de lecture nous harcelant, incitant à l’interrogation, créant le doute et par dessus tout un malaise bien tangible, omniprésent. Effarante narration. Dans un style qui ne brille pas particulièrement tout en s’avérant proche de l’exhaustivité, Chaon arrive à imposer questions, doutes, sentiments, remettant en cause les personnalités que le lecteur a pu bâtir partiellement au fur et à mesure de sa lecture.

La drogue, les médias, les légendes urbaines, la pensée mainstream, sont aussi citées, expliquées pour élargir la connaissance des deux affaires, montrant leur influence sur la perception d’un événement, sur la valeur d’un témoignage, sur la “vérité” qu’on peut bâtir, sur les souvenirs qu’on se crée, sur les moments qu’on veut oublier. Comment se crée notre conscience ? Quelle  est la part de l’inconscient ?

La citation de Lynda Barry: “L’avenir est immobile Le passé mouvant.”présente dans le roman est un judicieux résumé du périple dans l’inconscient individuel mais aussi collectif proposé magistralement par Dan Chaon aux lecteurs patients: le voyage est long, exigeant, périlleux, parfois fastidieux et imposant une totale immersion mais il vous porte très haut, très loin…

Vertigineux, trouble, dérangeant jusqu’au malaise, la grande classe !

Wollanup.

PS et NB: L’auteur sera présent au festival America à Vincennes lors du weekend du 20 au 23 septembre et participera à une rencontre animée par Christine Ferniot  de Télérama à la médiathèque d’ Alforville  le 19 septembre à 20 heures 30  ( 82 rue Marcel Bourdarias 94140 Alfortville tel 01 43 75 10 01 pour réserver)  . A ne pas rater, je pense.

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