Chroniques noires et partisanes

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NICKEL BOYS de Colson Whitehead / Albin Michel / Terres d’Amérique.

Traduction: Charles Recoursé

Colson Whitehead avait soufflé le monde en 2017 avec “Underground railroad” pour lequel il avait obtenu le prix Pulitzer. Il revient cette année, très attendu avec “Nickel boys” qui a lui aussi a obtenu le célèbre prix, plaçant ainsi l’auteur, ou plutôt l’écrivain dans des hautes sphères où on retrouve Updike et Faulkner.

C’est une fois son précédent roman terminé que Whitehead a appris, dans un article du Tampa Bay Times, l’histoire terrible de  la “Arthur G. Dozier School for Boys” où ont séjourné ou trouvé la mort ou disparu des jeunes dans la Floride ségrégationniste des années 60 et qui n’a  fermé qu’au début des années 2010. Dans cet établissement destiné à corriger le parcours de vie de garçons âgés de 5 à 20 ans, pendant des décennies, on a battu, torturé, violé, tué ceux qui tentaient de résister à la camisole psychologique imposée par l’administration qui n’adressait un bon de sortie qu’après des étapes de soumission à l’autorité drastiquement étalonnées, ne supportant pas la moindre rébellion. Des fouilles ces dernières années ont permis de retrouver les corps identifiés ou pas de plus de cinquante victimes mais selon les témoignages et les travaux en cours le chiffre des disparus serait plus proche de la centaine.

“Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.”

La question raciale est le thème principal de l’oeuvre de Colson Whitehead et « Nickel Boys », fiction écrite à partir de l’histoire de la Dozier ne fait pas exception. Néanmoins, ce nouveau roman tout en abordant les différences de traitement entre pensionnaires blancs et noirs de l’établissement, le racisme ordinaire banalisé a une portée bien plus universelle montrant sans détours comment l’Amérique, à une époque pas si lointaine, s’occupait de ses enfants rebelles, gênants, abandonnés quelle que soit leur couleur.

On pourrait s’attendre à un roman dur, violent et il l’est mais pas uniquement pas entièrement, Whitehead se cantonnant souvent plus dans la suggestion que dans la démonstration de l’horreur. Le propos est mesuré, calibré, ôtant autant que possible la rage, la colère et mettant en avant la compassion sincère, la belle humanité, la solidarité des damnés. Evidemment, on suit le parcours d’Elwood, une boule au ventre, le coeur gros mais on sourit aussi parfois, à l’image de ces mômes devenant adultes bien malgré eux mais qui gardent aussi , parfois, l’insouciance que confère la jeunesse.

Ce serait bien injuste de terminer cette modeste recension sans parler de la plume de Colson Whitehead qui est belle depuis si longtemps, tentez “Zone1” en SF ainsi que le malicieux portrait amoureux de New York “Le Colosse de New York : Une ville en treize parties”. Il m’est impossible de comprendre et encore plus de l’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble  à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu.

Merci Colson Whitehead mais aussi merci Francis Geffard qui, fin août, nous propose coup sur coup deux romans exceptionnels, rares qui feront date “Nickel Boys” et “Ohio”.

Chef d’oeuvre !

Clete.

UNDERGROUND RAILROAD de Colson Whitehead chez Albin Michel

Traduction : Serge Chauvin.

 

Colson Whitehead, journaliste new-yorkais publié dans le New York Times ou le Village Voice est déjà reconnu comme écrivain, ce roman est son sixième et il a obtenu outre Atlantique un énorme succès. Il a reçu, entre autres, le national book award en 2016 et le prix Pulitzer en 2017, doublé rare, et les droits ont été acquis pour le cinéma. Colson Whitehead était petit quand il a entendu parler pour la première fois de l’underground railroad, ce réseau d’abolitionnistes qui aidaient les esclaves à gagner les états du Nord et il l’a visualisé comme une sorte de métro, en bon gamin new-yorkais. Cette image a mûri en lui et a donné le point de départ de ce roman fort et magnifique.

« Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté. »

L’underground railroad, avec ses chefs de gare, ses conducteurs… vocabulaire réellement utilisé par les membres de ce réseau, existe au sens propre dans le roman : un train souterrain qui va permettre certaines étapes aux fuyards dans leur voyage vers le Nord. Loin d’enlever de la force au récit, cette part d’invention en augmente la puissance par la richesse des images qu’elle crée.

Colson Whitehead nous raconte la vie de Cora, depuis son enfance dans la plantation. Sans jamais chercher le sentimentalisme ou l’émotion facile, il réussit à décrire l’horreur de l’esclavage. Il ne s’appesantit pas sur les descriptions des sévices, mais les présente dans toute leur brutalité. L’humanité des esclaves est niée, ils sont asservis, brisés et seuls les plus forts réussissent à le supporter. Cora est de ceux-là, elle va devoir se blinder pour survivre. Beaucoup sombrent dans la folie ou se suicident. La description de la vie dans la plantation est saisissante car en plus d’être écrite dans un style magnifique, elle est documentée.

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres de bord. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que celui des vivants, car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité -, devait être justifiée auprès des armateurs. A la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonnes serrées d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

Colson Whitehead construit son roman de main de maître, insérant des passages sur des personnages secondaires entre chaque étape du voyage de Cora et par ce double éclairage, il leur donne encore plus de force et de profondeur. Beaucoup apparaissent et disparaissent rapidement, connaissant une fin brutale, abrupte, nous faisant ressentir la violence ambiante et laissant Cora toujours plus seule avec sa peur, son désespoir mais aussi sa rage et sa détermination.

En suivant le périple de Cora, étape après étape, il explore à travers différents états, différentes expressions du racisme, des plus brutales aux plus retorses, de l’éradication pure et simple à la ségrégation « bienveillante ». La lutte de Cora, l’évolution de son besoin de liberté est un combat âpre et difficile sous tension permanente car les chasseurs d’esclaves peuvent passer les frontières pour ramener leur proie selon un accord entre les états du Sud et ceux du Nord. Colson Whitehead mêle brillamment fiction et réalité et écrit avec une puissance extraordinaire, c’est un livre qui résonne profondément et longtemps après l’avoir refermé.

Un chef d’œuvre !

Raccoon.

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