Chroniques noires et partisanes

Étiquette : caroline de mulder

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

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Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

Entretien avec Caroline De Mulder pour MANGER BAMBI/ La Noire/ Gallimard.

“Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de quatre romans. Ego tango (Prix Rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit par ailleurs un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.”

Photo: Francesca Mantovani.

1-Choisissant la facilité, j’ai repris votre petite bio datant de notre premier entretien de janvier 2018, est-elle toujours valide si on excepte ce “Manger Bambi” ?

Oui. Peut-être un petit ajout à faire : en 2020, j’ai publié « Folie à deux », une non-fiction littéraire sur l’affaire Paulin-Mathurin, qui a été intégrée dans le recueil Les Désirs comme désordre aux éditions Pauvert.

2- Vous êtes flamande et vous travaillez en français, vous écrivez en français, vous lisez en français, à quelles occasions votre langue maternelle refait-elle surface? 

Elle refait surface quand me manque en français un mot qui existe seulement en néerlandais. Quand je cherche une expression dont il n’existe pas d’équivalent dans la langue de Molière, pourtant si riche. Quand je m’amuse à essayer de traduire un titre ou une phrase d’une langue vers l’autre, petit jeu compulsif dont je ne me lasse jamais. Quand je m’énerve en regardant un film ou une série en néerlandais sous-titré en français, et en trouvant la traduction mauvaise voire erronée. Et enfin, elle refait surface en famille, puisque toute ma famille au sens large, flamande d’origine, parle d’abord (et pour certains uniquement) le néerlandais.

3- “Manger Bambi” sort chez Gallimard, vous n’étiez pas bien chez Actes Sud? Sans présager du succès de votre roman, concernant la couverture vous êtes déjà méchamment gagnante non? Plus sérieusement que ressent-on quand on arrive dans une grande maison comme Gallimard et qu’on est tout de suite propulsé dans une collection mythique comme La Noire?

Tous les livres ne sont pas pour tous les éditeurs. Manger Bambi n’avait pas sa place dans la ligne éditoriale d’Actes Noirs. Stéfanie Delestré, qui dirige actuellement La Noire, a accueilli le texte avec enthousiasme. Dire que je suis fière de publier ce texte dans le sillage de Cormac McCarthy, Raymond Chandler et autres fines gâchettes, est en dessous de la réalité. Quant à la couverture du roman, elle est en effet très réussie – l’œuvre de Martin Corbasson, graphiste chez Gallimard. Il a aussi créé la magnifique couverture de Lykaia (D.O.A.), dont on peut se demander si elle n’a pas inspiré ensuite le graphisme de La Noire. 

4- “Manger Bambi”, le titre annonce le soufre qui va se diffuser pendant tout le roman, qui a eu cette belle inspiration pour le titre?

C’est aux alentours de Noël il y a quelques années (deux ? trois ?), alors que le roman existait sous forme d’ébauche, que l’idée de ce titre m’est venue – d’abord sur le mode de la plaisanterie, en fait. Je l’ai soumis à plusieurs personnes, dont certains l’ont trouvé obscur ou étrange, tandis que d’autres l’ont aimé. Je l’ai gardé et, pour la petite anecdote, c’est le titre qui a valu à mon « héroïne » le surnom de Bambi. En d’autres termes, le titre est antérieur au surnom. 

5- Quelle est la genèse de l’histoire, un moment déclencheur ou une envie de traiter un sujet particulier?

L’idée de départ était d’explorer, d’une manière ou d’une autre, la violence féminine. Ce sujet reste largement tabou, en particulier à l’ère post-« me-too » où les femmes sont surtout et pour ainsi dire exclusivement représentées comme des victimes. J’ai exploré toutes sortes de femmes et de violences – tueuses en série, terroristes, infanticides etc. – et je me suis arrêtée sur le phénomène actuel et assez bien documenté des « gangs de filles », qui sévissent dans les grandes villes. À côté de ça, il y a le phénomène du « sugardating », auquel ont recours des populations jeunes et précarisées ; j’ai trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice. 

6- Les univers des gangs de filles et du sugardating sont effectivement bien montrés dans votre roman. Avez-vous justement déjà été confrontée à une telle précarité pouvant inciter à la prostitution dans votre relation avec vos étudiants? 

Si certains de mes étudiants ou étudiantes ont recours à la prostitution, ce n’est certainement pas auprès d’une de leurs profs qu’ils iront se confier en priorité. Cependant, cette prostitution existe, forcément, parmi une population pour partie précarisée. En 2017, « Rich meet beautiful » a mené une campagne publicitaire qui a fait scandale, autour des campus bruxellois (voir photo jointe) : « Hey les étudiantes ! Améliorez votre style de vie. Sortez avec un sugardaddy. Richmeetbeautiful.be » – surfant à mon avis insidieusement sur la vogue de Fifty Shades of grey. Pour Manger Bambi, je me suis fait des profils factices du côté « daddy » et du côté « baby », et rien qu’en y traînant un peu, je peux déjà vous dire que la réalité n’est pas très glamour. A fortiori en regardant des documentaires sur le sujet et en passant un peu de temps sur des forums où des intéressé(e)s échangent leurs expériences. 

7- Vous revenez sur “Me too” que nous avions évoqué lors du premier entretien début 2018. Avec le recul, ce mouvement a-t-il eu un impact pour la cause des femmes?

Il serait absurde de prétendre que « Me too » n’a pas eu d’impact sur la cause des femmes. Reste à savoir quel sera exactement cet impact à long terme. En tout cas représenter systématiquement les femmes comme des victimes et les hommes comme des bourreaux (ce qui constitue une sorte de tendance de fond actuellement) risque de ne pas être vraiment constructif sur le plan du vivre-ensemble. Et placer les femmes dans une position de passivité systématique face à l’inévitable agressivité masculine n’est absolument pas féministe, à mon avis.  

8- Pensez-vous qu’un auteur homme pourrait écrire “Manger Bambi” aujourd’hui sans être rapidement l’objet de vives critiques?

Idéalement, il faudrait qu’un auteur homme puisse écrire Manger Bambi au même titre qu’une femme. Mais force est de reconnaître qu’il ne pourrait présenter un personnage féminin aussi ambigu sans apparaître pour le moins suspect. C’est une évolution qui m’inquiète ; comme s’il fallait qu’un personnage soit inscrit dans notre chair même plutôt que d’être un enfant de notre esprit. Pourquoi est-il devenu risqué de parler de femmes lorsqu’on est un homme, de noirs lorsqu’on est blanc, d’homosexuels quand on est hétérosexuel ou de trans quand on est cis ? Ainsi, si un homme ne peut pas écrire Manger Bambi, à quel titre Dominique Manotti peut-elle écrire sur un policier homosexuel ? La fiction ne nous donne-t-elle pas le pouvoir et le droit de nous glisser dans toutes les peaux ? 

9- Les gangs de filles utilisent des codes très spécifiques y compris langagiers et lexicaux que vous semblez bien maîtriser alors qu’ils paraissent assez éloignés du quotidien d’une universitaire en lettres modernes. Quel a été votre travail, comment vous êtes-vous immergée dans cette “subculture” ?

Comme je l’écrivais en réponse à la question 8, la fiction permet de se glisser dans toutes les peaux. Pour peu, bien sûr, qu’on travaille à fond son personnage et l’univers qui est le sien. Dans le cas de Manger Bambi, j’ai bien sûr regardé tous les documentaires disponibles sur le phénomène des gangs de filles et autres adolescentes rebelles, ce qui permet de voir non seulement leur manière de parler, mais aussi de bouger, de s’habiller, et de se comporter. À côté de cela, il y a toutes sortes de vidéos mises en ligne par des filles d’un profil semblable à ma Bambi, et les forums, qui permettent de s’approprier certaines tournures, voire une certaine manière de penser. Sans oublier, les ouvrages sur les codes langagiers en banlieue, mais aussi le « Dico des ados » et le « Dictionnaire de la zone ». Enfin, j’ai écrit ce roman en écoutant du rap français, beaucoup de rap, du bon et du moins bon. Du point de vue de la langue, c’est un travail qui m’a passionnée. Ensuite, pour ce qui est de la psychologie, j’ai infusé dans Bambi ma propre colère, transposée sur un tout autre plan, et elle lui a donné vie, je pense. C’est un personnage que j’aime beaucoup.  

10- “Manger Bambi” est écrit au présent. Peut-on demander à une prof les avantages d’un tel choix narratif ?

Lorsque la narration se fait à la troisième personne, les temps à l’imparfait établissent une distance de plus. J’aime le présent, pour son côté direct, et parce qu’il permet d’accompagner au plus près le personnage. Le sujet, en outre, est actuel : l’écriture au présent me semble s’imposer. Je pourrais aussi vous répondre ce que je dis quelquefois aux étudiants qui suivent mon cours d’Ecritures fictionnelles : je me méfie des adjectifs, des phrases longues et … du passé simple. À mon avis, la littérature, ce n’est pas forcément ce qui « fait » le plus littéraire. Le passé simple, notamment, est sans doute le temps littéraire par excellence, mais me semble dépassé, me ramène irrémédiablement aux grands romans du XIXe siècle (que je lis avec plaisir, d’ailleurs).

11- Plus haut vous avez dit “avoir trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice”, cela signifie-t-il que pour vous Bambi est coupable? Prenez-vous parti ou restez-vous juste observatrice dans vos romans en général et en particulier dans Bambi où vous donnez au lecteur tous les outils d’analyse du comportement de l’ado?

Bambi est un personnage profondément ambigu. C’est une victime devenue bourreau redevenue victime d’elle-même et d’un environnement qui refuse de lui accorder ne serait que l’idée de la violence comme mode de défense. L’idée derrière ce livre, c’est que la violence nous vient à tous, et aussi aux filles, quand nous sommes victimes de violence, et que plus cette violence est sale, plus on y répond salement. Que de victime, le plus souvent, la réaction est de devenir bourreau, les femmes aussi, et que la spirale de violence dans laquelle on s’enfonce ensuite, on n’en sort pas, ou très mal, quand on n’est pas ou mal armé par la vie. 

Je ne prends pas parti pour elle, non. On ne peut pas prendre parti pour elle, car indéniablement elle se conduit mal. En revanche, on peut dans une certaine mesure la comprendre, lui trouver des circonstances atténuantes, trembler de ce qui lui arrive et espérer un revirement. 

12- “Manger Bambi” devait sortir en avril 2020… Comment vit-on ce retard?  Peut-on se consacrer sereinement à d’autres projets d’écriture?

Je vous avoue qu’on ne le vit pas forcément bien, surtout quand le livre finit par sortir sur un marché qui reste adverse – troisième confinement en vue ? Il faut lâcher prise et essayer de se concentrer sur autre chose, sinon sereinement du moins obstinément. 

13- Quelle serait la B.O. idéale pour “Manger Bambi”?

Junglepussy, « Bling bling »

14- Un vœu pour 2021?

Que les librairies ne referment pas à la mi-janvier, histoire de ne pas devoir enterrer Bambi une semaine après sa sortie. 

Entretien effectué par échange de mails autour de Noël 2020.

Merci Caroline.

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire / Gallimard.

“Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d’entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. Mais Bambi n’aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu’on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu’à l’idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu’on ne lui a pas donnés.”

Le sugar dating, à l’ère d’internet, permet aisément à des jeunes filles étudiantes de rencontrer des hommes mûrs, riches, qui ayant réussi leur parcours de vie, leur montreront la voie à suivre, les guideront, les aideront socialement, économiquement et philosophiquement à entrer dans le “nouveau monde” et y trouver une belle place bien mieux que leurs parents ne peuvent ou n’ont pas su le faire. Le sugar daddy offrira à son sugar baby tout ce qui lui manque et celle-ci lui offrira son cul parce que l’on parle ici tout simplement de prostitution, de la plus vile, la plus détournée où des filles vendent mais de façon indirecte, ce qu’elles peuvent offrir, leur gentil sourire, leurs charmes…Ce procédé n’est pas nouveau mais a maintenant pignon sur le web. Il suffit de taper le mot sur google et la porte est ouverte au marchandage ou plutôt à l’échange de compétences pour une belle entrée dans le monde adulte pour l’une et un retour vers la jeunesse pour l’autre. Alors, bien sûr, rien de mal à cela voyons, chacun ayant un intérêt dans cette relation…

“ Vous êtes un homme à l’aise dans la vie ? Vous êtes quelqu’un d’occupé et aimez les jeunes femmes attirantes et ambitieuses ?” 

“ Vous êtes une femme. Vous en avez ras-le-bol des jeunes sans ambition et sans avenir. Ici vous trouverez des hommes mûrs qui savent ce qu’ils veulent.” Oh oui, ils savent !

Caroline De Mulder est universitaire et nul doute que son environnement professionnel lui fait côtoyer des personnes ayant versé côté sombre, peut-être suffisamment pour que le sujet lui donne envie ou lui crie le besoin de le traiter dans un roman détonant au titre méchamment évocateur et provocateur. On a déjà apprécié l’auteure belge qui lorgnait vers le Noir dans “Bye Bye Elvis”, qui y est entré avec “Calcaire” et qui s’y impose aujourd’hui.

Caroline De Mulder aime changer d’univers mais à chaque fois c’est avec une solide connaissance du cadre qu’elle nous y convie. Dans “Manger Bambi”, elle nous bouscule d’emblée avec une entrée violente dans le monde de petites ados racailles et de leur extravagances lexicales SMS et verlan. Il faut s’y faire un peu mais pas trop le temps parce qu’en très peu de pages, on entre dans le dur avec ce gang de dézinguées issues de l’univers étrange de l’adolescence, de ses contradictions, du désir de posséder ce que l’on n’a pas, tout ce que l’on ne vous a pas offert, du sentiment d’invincibilité particulièrement aidé par la baguette magique de Bambi un Sig Sauer qui permet toutes les outrances.

Alors, ce roman pourrait ne raconter que le parcours criminel de ces jeunes amazones qui prennent ce qui leur semble être leur dû, il le fait bien sûr mais Caroline de Mulder en contant par petites touches la vie de Bambi qui, sans son maquillage de guerre, va redevenir Hilda, pauvre môme, victime des mauvais traitements de sa mère, de la fuite de son père premier salopard d’une galerie d’hommes pas très reluisante. Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. Caroline De Mulder montre avec l’adresse qu’on lui connaît, dévoile ce qui se cache sous le rimmel, sous le Mademoiselle Dior, sous les faux ongles et soudain, on tremble pour Hilda. Coupable ou victime? Vous verrez par vous même, “Manger Bambi”, très paradoxalement et c’est l’exploit de l’auteure, respire l’amour, le plus beau, le plus fort, le plus désintéressé.

Très fort !

Clete.

PS: un entretien avec l’auteure vendredi…

ENTRETIEN Caroline De Mulder / BYE BYE ELVIS et CALCAIRE / Actes Sud.

Photographe Julie Grégoire

Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de 4 romans. Ego tango (Prix rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit aussi  un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.
Très impressionné par le style de Caroline De Mulder, une envie d’approfondir un peu son propos m’a semblé utile. La gentillesse et la disponibilité de Caroline De Mulder ont fait le reste. On la retrouvera aussi fin janvier, début février pour nous parler de son Amérique.

***

1 – « Bye bye Elvis » est votre troisième roman paru chez Actes Sud en 2014. Il précède de trois ans « Calcaire », belle réussite de l’année passée. Si les informations glanées sur le web sont exactes, Belge de naissance, vous avez été élevée en hollandais et vous avez appris à lire en français aussi pourquoi avez-vous fait le choix d’écrire en français ?

Élevée en flamand – le hollandais est un dialecte comme chacun sait (sourire). J’ai commencé à écrire en français, parce que je lisais en français, ayant appris à lire dans cette langue.   

 

2- De par votre bilinguisme et ce que cela peut certainement avoir comme écho dans votre pays, vous devez être considérée comme un exemple à suivre en Belgique, non? D’ailleurs, qu’est ce que cela veut dire d’être belge? L’histoire de la Belgique se situant très souvent dans les pages des manuels d’Histoire de ses voisins, qu’est ce qui réunit tous les Belges?

Le bilinguisme est une richesse, un atout qui permet de vivre une double vie, et, dans un pays bilingue comme la Belgique, je regrette qu’il ne soit pas plus répandu. Quant à l’identité belge, question complexe, elle est nécessairement plurielle. Comme vous le dites, beaucoup de voisins sont venus apporter leur influence (de manière plus ou moins brutale – non je ne vise pas les Français). Par ailleurs, c’est un pays double, avec deux langues, deux cultures, deux littératures. Ce qui fait sa beauté et son intérêt.    

Couverture initiale du roman refusée par les ayants droits de la famille d’ Elvis.

3-« Bye bye Elvis » parle de la déchéance d’Elvis Presley, on comprend très vite que vous vouliez montrer l’envers du décor, déboulonner un mythe américain mais pourquoi le choix s’est-il porté sur Elvis?

Pas pour sa musique, encore moins pour ses films. Parce que la figure d’Elvis me touche. L’ascension fulgurante d’un white trash trop fragile, d’un grand enfant qui ne parviendra jamais à grandir, très vite broyé par l’énorme machine que met en branle la gloire. Broyé, et défiguré, aussi, lui qui avait été d’une beauté solaire. (J’ajoute qu’il aurait été difficile de s’attaquer à Marylin, après Blonde de Joyce Carol Oates.)

Photo très proche de l’univers de Walker Evans.

 

4- Du « white trash », qu’entendez-vous par là ?

« Mulberry Alley, on avait eu une baraque insalubre près des rails et de la décharge publique, limitrophe de Shake Rags, le quartier noir le plus pauvre de Tupelo, un quartier surpeuplé qui dégueulait de partout. Du blues et du gospel montaient des porches. On avait habité aussi North Green Street, voisinage déjà plus respectable, à condition d’être Noir. Le R’n B, le jump blues, le swing passaient les murs de cabanes qu’on aurait pu crever d’un coup de poing. Les Presley étaient des Blancs cassés, déclassés, des Blancs blancs. Certains jours, ils se nourrissaient de maïs et d’eau. Au rythme où ils déménageaient, le tour de Tupelo avait rapidement été bouclé. Les débiteurs se multipliaient, il devenait difficile de sortir de chez soi ou même de se cacher. Elvis avait treize ans et son père des dettes à faire un trou dans la lune: il était temps de gagner le taillis. Aussi les Presley avaient-ils serré leurs guenilles dans quelques caisses ligotées sur le toit de la vieille Plymouth. Une fois de plus, ils fuyaient la misère » (Bye bye Elvis)

Je pourrais citer aussi le passage où je décris Graceland, qui se trouve bientôt envahie par la famille d’Elvis, principalement constituée de bras cassés, d’alcooliques et autres cas sociaux.

 

5- La récente actualité frappant à la porte, en aparté, que vous a inspiré le barnum médiatique, économique, politique et même étatique autour du décès de Johnny Hallyday, le French Elvis comme l’ont nommé beaucoup de médias étrangers? Pensez-vous que leur rayonnement est comparable?

Absolument pas comparable, Johnny était un phénomène franco-français, qui n’a pas passé les frontières. Par ailleurs a-t-on entendu une seule voix émettre l’idée que Johnny n’était pas mort? Or voyez sur Google, Elvis is not dead. Elvis court toujours.  

 

6- Est-ce que c’est le rêve américain de petits blancs qui a détruit Elvis ? Pouvait-il en être autrement, la star ne doit-elle pas mourir pour entrer dans la légende ?

Ce qui a détruit Elvis, c’est la gloire, c’est l’image qu’il est devenue et à laquelle il a fini par se réduire. D’une certaine manière, d’une certaine manière, son image a fini par occulter entièrement son âme – fragile. La star Elvis a vampirisé l’homme (ou plutôt, le petit garçon qu’il est resté au fond). En somme, l’image, artificielle par essence, a fini par occulter entièrement l’être et par le dévorer. D’ailleurs, dans son processus d’auto-destruction, c’est elle qu’il a tout d’abord attaquée – son apparence. Les vidéos des derniers concerts sont poignantes. Pas seulement à cause de la grande souffrance qui s’en dégage; on voit aussi cet homme qui avait été d’une si grande beauté, présenter, à l’âge d’à peine plus de quarante ans, une apparence quasi monstrueuse. Il a détruit ce qui le détruisait et il en est mort.

 

7- Si on rapproche la vie d’ Elvis de celle d’un autre mythe américain Sinatra, on s’aperçoit que le comportement vis à vis des femmes était quasiment identique, des filles kleenex que l’on jette après usage, est-ce un modèle d’homme vanté par l’ Amérique des années 60? Est-ce que les « légendes » du XXIème siècle ressembleront à ce modèle?

Aussi longtemps qu’il y aura des groupies et des filles kleenex pour s’aligner devant des chambres d’hôtel, on peut craindre que le comportement que vous décrivez persistera. Dans le cas d’Elvis, paradoxalement très complexé, la multiplication des conquêtes relevait moins du machisme que d’un narcissisme fragile et d’une immaturité très grande qui ne lui ont au fond jamais permis d’accéder à l’autre, dans la complexité et la difficulté que cela implique ; dans toutes ces filles, il cherchait une femme-miroir et surtout, désespérément, sa propre mère, morte quand il avait une vingtaine d’années.  

 

8- Votre personnage John White dont les lecteurs découvriront la personnalité n’aime pas du tout Michaël Jackson, mythe américain du XXIème siècle, le mythe de l’Américain moderne est-il en train d’évoluer vers un modèle moins empreint de machisme?

La fille d’Elvis ayant épousé Michael Jackson, que pouvait-on attendre de John White? C’est un clin d’œil, bien sûr. Au fond, Michael Jackson, tout comme Elvis Presley, a été broyé par la gloire (et abimé par les drogues légales ou non, médicales parfois, mais finalement létales). Deux personnalités fragiles, que je ne considérerais machistes ni l’une ni l’autre. John White (Elvis vieux?) le considère avec colère parce qu’il se reconnaît en lui.

9- En 2011, vous avez fait partie des cent personnalités féminines invitées au Sénat pour y célébrer les cent ans de la Journée de la Femme et vous êtes par ailleurs une personnalité publique, que pensez-vous justement des actions telles que « Times up » à Hollywood ou l’appel des femmes françaises « liberté d’importuner » ? De quel côté pencheriez-vous le plus ?

Tout d’abord, j’aime la compagnie des hommes, qui sont loin d’être tous des porcs. L’épisode de délation publique et hystérique auquel a donné lieu l’affaire Weinstein, me met mal à l’aise, ainsi que l’auto-flagellation tout aussi publique d’hommes qui justement n’avaient rien à se reprocher, eux. Je connais très bien les nombreux inconvénients liés à mon sexe pour en avoir souffert et je peux donc comprendre l’esprit revanchard qui règne dans les rangs néo-féministes (le vocabulaire guerrier me paraît de mise), mais substituer une violence à une autre ne me paraît au fond pas constructif. Et puisqu’il est question de « libérer la parole », je suis tout de même étonnée de l’agressivité que provoquent les voix dissidentes, quelquefois plus élégantes.  

En somme, hors cadre professionnel (dans ce cadre-là, le mélange des registres est humiliant), je serais donc plutôt pour la liberté d’importuner, si elle s’arrête où commence la liberté de gifler, et plus si affinités.  

 

10 -J’imagine que vous avez dû crouler sous la documentation concernant Presley, comment se sont effectués les choix narratifs, qu’avez-vous choisi de privilégier dans la vie du chanteur?

Oui, j’ai lu énormément, j’ai même visionné un nombre important de navets. Je recommande aux amateurs l’excellente et volumineuse bio de Peter Gulnarick. La difficulté de la fiction biographique (dans Bye bye Elvis l’un des deux fils narratifs) est qu’il faut éviter de proposer une énumération d’anecdotes. Dans le matériau très riche, j’ai choisi ce qui m’a paru le plus signifiant, le plus à même d’exprimer l’intériorité, l’âme d’Elvis. Parce que, certes, il y a eu énormément de livres sur Elvis; toute personne l’ayant côtoyé, fut-ce brièvement, s’est fendu d’un livre (infirmière, femmes, famille, ex-femme, ex-musiciens …). Mais ces livres ramènent presque toujours Elvis à l’auteur du livre, et à la relation qu’ils ont pu avoir. J’ai été frappée dans mes lectures par le fait qu’au fond, personne n’a réellement essayé de comprendre cet homme, de voir les choses depuis sa perspective et sa personnalité. C’est un travail, je pense, que seule la fiction peut faire – même si tous les faits se rapportant à la vie d’Elvis sont rigoureusement exacts.
Même pour le deuxième fil rouge de mon roman, fiction pure, ce travail de recherche m’a été indispensable. En effet, si John White est la possibilité d’un Elvis qui aurait réussi à fuir ses fans cannibales, la possibilité d’un Elvis vieux, alors pour l’imaginer il fallait nécessairement le connaître enfant, adolescent, adulte, et sous toutes ses facettes.

 

11- « Bye bye Elvis  » est sombre, « Calcaire », dans un autre genre l’est encore plus, allez-vous continuer à écrire dans cette veine noire ?

Ça dépend de ce que vous entendez par « noire ». En tout cas, je ne compte pas me mettre au feel good book.

12- Quel morceau d’Elvis retiendrez-vous?

« Are you lonesome tonight? » pendant le concert de 1977 à Rapid city, où on voit un Elvis devenu difforme transpirer la souffrance et la solitude et bégayer son texte au milieu de l’arène. Poignant.

 

***

Entretien réalisé par mail entre le 6 et le 17 janvier.

Wollanup.

PS: Merci à Caroline pour ce grand moment.

BYE BYE ELVIS de Caroline De Mulder / Actes Sud.

L ’an dernier, j’avais beaucoup aimé “Calcaire” de Caroline De Mulder mais c’est vrai que cela ne veut pas dire grand chose… Il y a les bons romans que vous oubliez beaucoup trop rapidement.Le plaisir immédiat a pu être grand mais le souvenir s’avère minuscule rapidement.Et puis il y a les autres, plus rares, qui vous marquent durablement. Pareillement, l’empreinte du roman peut s’avérer tangible longtemps par la qualité de l’oeuvre, la beauté du verbe ou par le choc qu’il provoque et quand toutes ces conditions sont réunies comme dans Calcaire, cela fait un très bon roman dynamité par un premier chapitre urgent et noir et que la suite ne démentira jamais.

Alors, dans une rentrée littéraire très moyenne pour l’instant, pourquoi ne pas s’attarder à des romans plus anciens et ce “Bye bye Elvis”, titre un peu irrévérencieux et en même temps finalement assez tendre, à la simplicité complice, je l’avais repéré mais j’avais été stoppé net par la couverture. Il y a plusieurs hypothèses concernant la laideur des couvertures des romans de madame De Mulder chez Actes Sud. Soit quelqu’un dans la maison lui voue une haine sans nom, ou bien à chaque fois elle tombe au moment où on fait plaisir au stagiaire troisième ou enfin la maison a décidé de ne plus s’attacher à la forme du produit livre proposé et interroge le futur lecteur par  des couvertures cryptées, ésotériques et complètement à l’ouest. C’est Vegas que l’on est censé voir? Que nenni, cela ressemble plus à une enseigne de couscous à Barbès. Mais qu’importe le flacon…

Graceland, 16 août 1977, Elvis Presley disparaît et laisse derrière lui des millions d’adorateurs éperdus. Crépuscule du Roi du Rock. Jusqu’à la fin, la longue fréquentation du désastre ne lui avait pas fait perdre toute sa candeur.

Dix-sept ans plus tard, Yvonne entre au service de John White, un vieil Américain au physique fragile. Elle va passer vingt ans à ses côtés, tissant une relation de dépendance avec cet homme dont elle ne sait rien et qu’elle s’efforce de sauver d’une fin misérable…

La pire façon d’aborder ce roman serait de croire qu’ici a été fait un travail à dominante journalistique sur Elvis. Ce roman ne figure pas au catalogue de l’excellente collection Rivages Rouge. Caroline De Mulder a beaucoup lu, écouté, regardé Elvis mais son histoire n’est pas centrée uniquement sur lui. Bye Bye Elvis relève de l’oeuvre romanesque. Le roman se décline en deux narrations s’entrelaçant tout au long du roman. La première raconte Elvis, l’ascension puis le déclin jusqu’ à la chute finale. On entame d’ailleurs le parcours du King par son épilogue, à son retour mort à Graceland au milieu de sa famille et de ses Gars, amis parasites, garde rapprochée et beaux représentants du distingué milieu white trash, des rednecks de classe mondiale quand les fans commencent à affluer. L’auteur reprendra ensuite chronologiquement les étapes phares de sa vie et le propos est tellement addictif, le style convenant parfaitement au ton voulu, froid, désenchanté au départ pour, par la suite, par instants, devenir plus clément, plus compatissant parfois amusé voire tendre vis à vis d’ Elvis sur la fin adoucissant ainsi un ton le plus souvent cassant, dur, sans fard, rock n’ roll. L’auteure avait dû enfiler le perfecto pour écrire.

Alors, forcément on est un peu désarçonné au départ quand nous est racontée l’histoire de ce vieil Américain excentrique, au cerveau en partie décimé  et tout la monotonie, la tristesse, le chagrin de vies perdues ou jamais gagnées qui accompagnent l’histoire de John White et de sa dame de compagnie veuve Yvonne  du milieu des années 90 à nos jours. Bien sûr, la question est quel est le lien avec la foutraque, ringarde et triste geste d’Elvis ? Que vient faire cette histoire, s’insurgeront même certains sûrement ?

A mesure que les histoires avancent dans des lieux et des époques différents, les liens apparaissent, des similitudes dans les situations, des réflexions, des attitudes… L’histoire d’Elvis racontée a bien sûr pour volonté de montrer le côté sombre, la face cachée du mythe américain , vitrine flashy et burnée d’une certaine Amérique blanche du Sud des USA du début des années 60, avant de se faire salement flinguer comme Sinatra par les Beatles. Mais c’est dans les moments de la vie de John White, dans ses excentricités, que l’on trouve les éléments qui permettent de hausser le niveau du roman. Caroline De Mulder montre deux tragédies, l’une sous les feux de la scène, l’autre dans l’anonymat banal du déclin solitaire. Deux univers différents et la même douleur, les mêmes souffrances, les mêmes plaies des mêmes failles mais aussi deux histoires d’amour, amours interdites, amours impossibles, amours destructrices à la même fin glauque.

On ne peut pas non plus ne pas parler de ces personnages qui dans les deux histoires faisant abstraction de leur personne, de leur vie, par pitié ou par réelle compassion, tendresse… donnent éperdument à l’autre parce que de toutes façons, sinon à qui donner ? Caroline De Mulder, ne voulant rien oublier sur ce mythe a su, très finement, lui adjoindre sa continuité délirante à laquelle vous penserez de plus en plus précisément au fur et à mesure que l’intrigue avance.Paradoxalement, en nous montrant le marasme, Caroline De Mulder parle beaucoup de tendresse, d’attachement et d’amour.

“Entre white trash et trash noir, Bye bye Elvis ou l’envers de la gloire.” Caroline De Mulder.

Talent!

Wollanup.

PS: Caroline De Mulder en entretien samedi.

CALCAIRE de Caroline de Mulder / Actes sud / Actes Noirs.

 

« Sur la route de Maastricht, une villa s’effondre brutalement, et son occupante occasionnelle, la fragile Lies, ne donne plus de nouvelles : son ami Frank Doornen la cherche partout. L’enquête de cet ancien soldat se tourne vers le propriétaire de la villa, amateur de jolies femmes et industriel véreux, qui stocke illégalement dans d’anciennes carrières de calcaire des déchets hautement toxiques pour l’environnement. Avec Tchip, ferrailleur à la petite semaine et recycleur impénitent, Frank va s’aventurer dans les souterrains labyrinthiques à la recherche de Lies. Mais la jeune femme reste introuvable… »

Caroline De Mulder est Belge, bilingue, auteure de quatre romans chez Actes Sud et je dois sa découverte à quelques recensions qui faisaient envie et qui s’avèrent à l’usage, très justes. « Calcaire » est un roman noir, assurément, bien plus sombre que ne le laisse imaginer une couverture dont j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce qu’elle évoquait dans le roman ni compris ce choix de couleurs pastel quand la couleur dominante est assurément le noir et sans aucune autre nuance. Vous allez vraiment morfler !

N’ayant pas lu d’autres romans de la dame, il m’est impossible de comparer ce bouquin aux précédents mais, néanmoins, il faut bien reconnaître que la dame a écrit là un roman fort, très fort, le genre qui vous en colle une bonne dès l’incipit rock n’ roll avant de cogner fort et souvent là où ça fait mal. Faisant naviguer le lecteur en eaux très troubles, usant de faux –semblants avec talent et créant une horrible cour des Miracles flamande, Caroline de Mulder nous fait croiser, partager l’existence, l’histoire de personnages bien cabossés, des doux dingues aux plus dangereux frappadingues. Et au fur et à mesure que le roman progresse, on s’enfonce dans la fange, dans la putréfaction, l’anéantissement, la pourriture parfois au bord de la nausée.

« Calcaire » tranche généreusement par rapport à une production internationale de plus en plus aseptisée, modélisée, en osant les chapitres très brefs, nerveux, en tabassant  à coups de phrases assassines ou cruelles, et le lecteur comprendra rapidement le fonctionnement, la logique scénaristique et appréciera rapidement l’impression d’urgence, que cette narration donne au roman. Tout n’est ici que pourriture, désenchantement et les phrases de Caroline de Mulder parfois comme des halètements, semblant bâclées alors que le roman est très habilement écrit, jetées à qui voudra bien tenter de comprendre quelque chose dans ce marasme et cette désolation, contribuent, en plus d’offrir un pouvoir d’évocation souvent redoutable, à donner un rythme dément où le pire peut survenir à tout moment.

L’intrigue est de très bonne qualité mais ce qui distingue « Calcaire », c’est cette ambiance très proche des magnifiques films de Felix Van Groeningen : « la merditude des choses », « Alabama Monroe » ou « belgica » où le meilleur comme le pire sont toujours envisageables où le moment unique, l’instant magique apparait là où on ne l’attend pas au cœur de l’adversité dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

De la belgitude des choses.

Wollanup.

PS: la zik, le cinéma, Eden Hazard, maintenant les polars, faut arrêter de flamber les Belgicains.

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