Chroniques noires et partisanes

Étiquette : Bret Anthony Johnson

LA LUMIÈRE ET LES TÉNÈBRES de Bret Anthony Johnson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

We Burn Daylight

Traduction: Charles Bonnot

« « On s’imaginait les jours heureux qui nous attendaient. C’est vous dire si on était innocents. Si on était naïfs. C’était ça, Waco. » Texas, 1993. Des gens de tous horizons ont suivi Perry Cullen, surnommé « l’Agneau ». Cédant leurs économies, vendant leurs maisons, rompant leurs mariages, ils ont rallié la mystérieuse communauté de cet ancien paysagiste qui se prétend prophète et se prépare à la fin des Temps avec un arsenal d’armes impressionnant.

Jaye est arrivée de Californie avec sa mère, l’une des disciples les plus dévouées de l’Agneau. Quand l’adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté, l’attirance est immédiate et réciproque. Mais tandis que la tension s’accroît entre la secte et les forces de l’ordre, les deux jeunes amants sont entraînés dans une spirale infernale… Parviendront-ils à retrouver la lumière ? »

S’il se défend d’avoir écrit un roman sur David Koresh, le gourou, Bret Anthony Johnson raconte néanmoins dans le détail la terrible tragédie qui a conduit à la fin de la secte. Rappelez-vous : 1993, à l’écran, un char du FBI qui défonce un bâtiment de ferme non fortifié qui abrite une centaine de partisans d’un cinglé malin surnommé « L’Agneau », en communication directe avec dieu… Et puis l’incendie effroyable et personne qui sort. Les USA , l’autoproclamée plus grande démocratie du monde en plein ratage devant toutes les caméras du monde ! Comment un pays qui reconnait tant de religions dangereuses peut-il massacrer ainsi ses citoyens ? Pourtant tout le monde était prévenu : « God, Guns, Guts » proclamait « L’agneau » tel un mantra comme tous les tarés de la culture des armes ricains… Une tragédie dont le bilan humain sera de 86 morts, incluant quatre agents de l’ATF et de nombreux enfants, une honte dont le FBI, l’ATF, le gouvernement et Clinton sortiront quasiment blancs comme neige… avec des excuses, des allégations, des accusations jamais confirmées par les commissions d’enquête postérieures tandis qu’une soixantaine des membres des forces de l’ordre rendront leur plaque.

C’est donc cette tragédie que raconte Bret Anthony Johnson dans le regard de deux ados qui tombent amoureux l’un de l’autre. Roy, le fils du shérif de Waco qui gérait cette « secte », cette communauté depuis des mois et qui assistera, impuissant au plantage gouvernemental et elle Jaye, fille d’une allumée qui a tout quitté en Californie pour rejoindre l’Agneau dans ce coin pas terrible du Texas comme le montrent les images d’archives sur l’affaire compilées par Texas Archive.

Ces deux narrations croisées, ces deux regards sont complétés par des témoignages sous forme de podcast recueillis trente ans plus tard auprès des acteurs, des témoins, des observateurs, battant en brèche les théories gouvernementales si plaisamment relayées dans des documents comme celui-ci.

Mais bien au-delà de la tragédie de Waco, Bret Anthony Johnson propose surtout un terrible réquisitoire contre deux des grands maux de l’Amérique et spécialement du Sud, les flingues et la Bible. Pas très malins les Ricains, tant d’exemples que l’association ne fonctionne nulle part sur la planète.

J’avais eu la chance de croiser Bret Anthony Johnson, à l ‘époque professeur de Creative Writing à Harvard, il y a une dizaine d’années au moment de la sortie en France de son magnifique premier roman Souviens-toi de moi comme cela et j’avais parlé de « justesse », de « pudeur ». On y était emporté par la force des sentiments, la douleur de l’absence…

On est ici dans la même intelligence, la même exception, un grand roman américain.

Clete.

SOUVIENS-TOI DE MOI COMME ÇA de Bret Anthony Johnson / Albin Michel.

Encore un premier roman de grande qualité dans la collection « Terres d’Amérique » d’Albin Michel qui est, je l’ai dit à maintes reprises, coutumière du fait. L’auteur, Bret Anthony Johnson, enseigne la littérature à Harvard, cela se voit, et est aussi un grand fan de skate et cela se voit également.

Alors le magazine Esquire a écrit « comme un roman de Dennis Lehane qui aurait été écrit par Jonathan Franzen » et ce n’est pas faux mais cela mérite néanmoins quelques précisions. S’il est vrai qu’il reprend un thème cher à l’écrivain de Boston avec l’histoire de la disparition d’un enfant, il se rapproche néanmoins beaucoup plus des univers familiaux traités par Franzen. Bref, « Souviens-toi de moi comme ça » n’est absolument pas un thriller mais bien un drame psychologique puissant, tendu, au suspense très intermittent et surtout secondaire.

« Cela fait quatre ans que le jeune Justin Campbell a disparu sans laisser de trace. Fugue ? Kidnapping ? Accident ? C’est une véritable tragédie pour sa famille qui, faute de certitudes, cherche des échappatoires. »

Gros roman, « Souviens-toi de moi comme cela » est divisé en quatre parties relativement égales commençant par une radiographie de la famille. Eric le père, professeur, tente d’échapper à sa détresse dans les bras d’une autre femme. Laura la mère, anéantie, en plus de son travail dans un pressing, retarde ses retours à la maison en s’occupant bénévolement de dauphins malades. Griff le frère cadet de Justin tente de vivre sa vie d’ ado en se demandant s’il devient amoureux et Cecil le grand-père continue comme son fils Eric à placarder des portraits de Justin un peu partout dans les environs de Corpus Christi au Texas. Une famille détruite qui a volé en éclats quatre ans plus tôt quand Justin 11 ans à l’époque, après une dispute avec son frère est parti faire du skate seul et n’est jamais rentré. L’auteur raconte la tragédie que vivent chacun à sa manière les quatre personnages: le poids de l’absence, le désespoir, la résilience, l’horreur d’une mère, la culpabilité d’un père, le sentiment de faute répétés jour après jour, nuit après nuit…

Et puis Justin est retrouvé et dans cette deuxième partie, avec un grand sens du détail, en dévoilant l’invisible, Johnson nous raconte l’euphorie des retrouvailles puis l’horreur de la réalité, les fondements de la captivité de Justin à quelques kilomètres de la maison puis le dur apprentissage d’une nouvelle vie en famille après quatre ans de séparation, et toutes ces interrogations liées à la vie de cet ado loin de ses parents, beaucoup d’interrogations et la prose de Johnson est ici très pudique, très précise, décrivant avec minutie le cheminement intellectuel de chacun, les mystères provoqués par Justin dont chaque fait ou geste est observé, analysé ou interprété à tort comme à raison…

Mais le ravisseur est relâché dans l’attente d’un procès où il compte plaider non-coupable et à nouveau le cauchemar refait surface pour cette famille qui a déjà du mal à revivre en harmonie…et bien sûr apparaissent évidemment les sombres desseins, les idées de vigilantisme, la volonté de réparation…

« Ce qu’il voulait, c’était que Justin hurle et l’injurie. Qu’il le couvre de reproches. Le punisse. N’importe quoi aurait été plus supportable que la pitié. Quand son fils quitta la pièce,Eric fut dégoûté par la profondeur de son soulagement. Pathétique, se dit-il. Impardonnable. »

Grand premier roman qui, par son analyse précise, minutieuse, intelligente et étonnamment empreinte de justesse et de pudeur des comportements de chacun des membres d’une famille dans le marasme, crée une atmosphère effroyablement sombre dont le lecteur patient subira rapidement, lui aussi, les terribles effets.

Redoutable.

Wollanup.

 

 

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