Chroniques noires et partisanes

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STAN de Roman Parizi / Antidata

Sous cette couverture bien rouge et belle comme une affiche de cinéma se terre une soixantaine de pages bien noires : Stan de Roman Parizi.

Un gars, 30 ans peut-être, nous raconte l’histoire des années suivant sa majorité. Sorti des foyers de l’aide à l’enfance pour entrer dans ceux des personnes à la rue, il rencontre le Stan du titre, et quelques autres aux parcours plus ou moins identiques.

 Des histoires, il y en aurait des centaines à raconter, mais la plus mémorable, celle qui hante encore mes nuits, s’est déroulée le soir de la Fête de la musique 2004. Quelques jours plus tard, j’ai quitté la rue pour ne plus jamais y retourner. Ce soir-là, on avait prévu de se balader dans la ville toute la nuit. À 17 heures on était encore à l’AJ, dernier café, puis on est parti direction le 14e arrondissement. On voulait rentrer à pieds jusqu’à La Chapelle en s’arrêtant partout où il y aurait la fête. On était bouillants. On avait du shit, des clopes, des bières, et une bouteille de vodka dans nos sacs à dos.

Au travers de son personnage, Roman Parizi fait défiler cette longue nuit. Il en profite également pour conter le quotidien de cette petite bande, la débrouille pour ne pas dormir dehors, les plans bien foireux pour faire un peu de fric, etc : la réalité violente de toutes ces personnes pour qui le bitume est une jungle et qu’on ne voit pas, ou que l’on refuse de regarder.
Ils sortent de leur XVIIIème arrondissement habituel et s’aventurent à la Butte aux Cailles, à Mouffetard, ailleurs et même sur les toits, à refaire le monde et la vie entre deux joints et une goulée de vodka. De quatre au départ, ils ne restent bientôt qu’à deux.
Cette agréable traversée de Paris glisse d’abord vers la fuite après une halte dans le Xème, Stan a des idées d’avenir qui coûtent cher, puis chute dans la tragédie. Peu importe si on comprend bien ce qui va arriver, car le court chemin emprunté par Stan et le narrateur est servi par une écriture crue, raide comme un coup de canne et jamais caricaturale.

Avec ce court texte, R. Parizi inscrit son pas dans la longue listes des piétons de Paris amorcée par Léon-Paul Fargue et Blaise Cendrars, ramenée dans les quartiers populaires par Henri Calet et Jacques Yonnet, enfin plongée dans le caniveau par Didier Daeninckx et Marc Villard, sans oublier le terrible « Sans domicile fixe » de Hubert Prolongeau, et beaucoup d’autres.
J’ignore si Roman Parizi a publié autre chose, a priori non, toujours est-il qu’il doit continuer. Les quelques pages de « Stan » pourraient bien servir de prémices à autre chose.

NicoTag

Un album magnifique qui va fêter ses quarante ans bientôt, une dizaine d’histoires tragiques parmi lesquelles « Atlantic City » est ma préférée.

DECAMPER-Treize nouvelles sur la fuite / recueil collectif / Antidata

 Pour rester, c’est très simple : il suffit de ne pas ouvrir de portes. La vie n’est qu’une longue succession de portes à ouvrir, dont on ne sait jamais laquelle nous cache le malheur, laquelle sera la dernière. (Maxime Herbaut)


Prenons un thème et tournons autour avec treize auteurs : voici « Décamper-13 nouvelles sur la fuite ». Certains ont déjà des livres à leur actif, d’autres ont publié en revues, et pour plusieurs c’est visiblement une première.


Laurent Dagord ouvre talentueusement ce recueil. Un peintre anglais du XIXème siècle, une petite baraque de campagne et Tolstoï : le décor d’« Astapovo » est planté. Voilà un écart rustique qui paraît simple, et qui, pourtant, provoque le malaise chez les autres qui ne laissent pas tranquille bien longtemps Jean de Conty.


Le plaisir de lire des premiers textes est rafraîchissant, d’une nouvelle sur l’autre c’est la surprise. Quand les uns fuient en courant avec Théo Castagné dans l’effrayant « Cimetière aux fleurs » parce qu’il y a surnombre et qu’ils veulent vivre, certaines, grâce à l’épistolaire, écrivent sur la fuite des autres en rêvant de les rejoindre pour « La randonnée », de Pascale Pujol.
Guillaume Couty lui, vit dans un futur proche du nôtre, covidé, masqué, etc. Avec brio et humour, il pousse les potentiomètres un peu plus fort : délit de promenade en forêt, infraction pour application inutilisée et fantasme autour du masque. « En avant » est douce-amère.
L’écriture est véloce chez Claudie Gris pour qui la fuite prend la forme d’une fenêtre ; le rêve musical de Nicolas Fert nous emmène à coups de guitares et de téléphone de la pas très rock Montrouge à Seattle, véritable eldorado musical des 90’s.

 Depuis, chaque année, à la veille de novembre, il m’adresse ce même signe. Parfois, de Londres ou de New York, une fois de Kyoto et depuis deux ans de Vancouver.

 Oui Vancouver.

 Vous semblez surpris ? (Jean-Yves Robichon)


Les personnages de Jean-Yves Robichon sont ceux qui restent après le départ de Fire, ils sont « Les Témoins » pendant une douzaine de pages. Leurs récits croisés racontent une des pépites de ce recueil.

Il y a également des auteurs confirmés, qu’il est bien plaisant de retrouver. J’ai surtout lu Stan Cuesta et Jean-Luc Manet dans leurs vies précédentes de chroniqueurs rock’n roll. Ce dernier, grâce à « Nigel », nous ouvre un phare, un refuge pour les égarés de la brume nocturne d’une ville endormie. Quant au premier, il gagne allègrement le prix du meilleur incipit du recueil : J’ai été en fin de carrière assez jeune. Vers 27 ans.

« Décamper », avec son ravissant bouquet de nouvellistes, se présente élégamment, la taille d’une petite main, idéal pour mettre dans la poche arrière du jean et prendre le large en restant léger. 

NicoTag


Il est aisé de décamper avec la musique. Encore plus avec le formidable album BKO de Dirtmusic, ou comment réunir Bamako, Seattle, New York et Melbourne en passant par Ljubljana.

AUX FILS DU CALVAIRE de Jean-Luc Manet / Editions Antidata.

Ecrire des textes courts, par choix ou avec la contrainte de la maquette, Jean-Luc Manet sait faire. Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et Les Inrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires.  Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017), chroniqué par Nyctalopes l’automne dernier.

Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie. Et qui dit cassées dit forcément accidents. C’est ainsi qu’après Haine 7 (éditions Antidata, 2012) et Trottoirs (éditions In-8, 2015), il publie en juillet 2018, Aux fils du calvaire aux éditions Antidata.

Débarrassons-nous, sans l’ omettre, de l’aspect graphique et du côté sensuel de ce petit objet littéraire, aussi réussi que son titre, avec sa couverture rouge et noire. Nous nous attachons aussi à certains livres pour leur esthétique. Aux fils du calvaire se présente comme une sorte de sequel de Trottoirs. Le même personnage principal, Romain, un mec que la dégringolade sociale et sentimentale a amené dans la rue, une intrigue avec le même point d’appui, des SDF disparaissent ou meurent de façon mystérieuse autour de Romain, dans son quartier pour le moins.  C’est à nouveau à une enquête de terrain bitumé, à une véritable pérégrination à l’ombre des ailes du Génie de la Liberté, au faîte de la Colonne de Juillet, Place de la Bastille, que Jean-Luc Manet invite la lectrice ou le lecteur, dans un quartier qu’il connaît intimement. C’est surtout avec un sens fort du mot qu’il frotte le banc, la place d’à côté, afin de les rendre convenablement propres et que nous nous arrêtions quelques minutes et ouvrions les yeux sur l’âpre condition des sans-toit. Leurs routines. Leurs codes. Leurs souffrances. Leurs abandons. Leurs dangers, spécifiques. Puisqu’être un réprouvé ne vous donne pas toujours le loisir d’être « à l’abri » ou invisible  pour certains qui auraient des projets mortifères.

La brutalité et le sordide de ce qui est raconté est tempéré par la lucidité douce-amère du personnage principal et, parfois, par le scintillement poétique d’un texte patiné d’humanité douloureuse.

« Je replonge dans le métro à la station Maubert-Mutualité, direction Boulogne. Ma tronche, tondue de frais, m’impose d’égrener un nouveau couplet. A celui du gars en vrac qui voudrait bien remplir l’écuelle du soir, se substitue la tirade du boulot perdu et de la famille aux abois. Plus porteur. Plus effrayant surtout à cette heure de sortie d’un bureau dont chacun se demande aujourd’hui s’il ne va pas s’en faire expulser le lendemain. Une pièce tendue ne les sauvera sans doute pas d’un possible licenciement mais semble conjurer l’épée de Damoclès. J’ai un peu honte d’abuser de leur générosité en présentant un miroir à leurs peurs et je repense à la phrase de Montaigne. En attendant, il faut bien vivre et l’escroquerie me rapporte avant la Motte-Picquet de quoi assurer le mien de lendemain. Je rebrousse chemin par la même ligne et double quasiment mon pactole avant Odéon. Presque trente euros en une quinzaine de stations, c’est Byzance. C’est surtout quelques vivres et canettes pour la soirée, voire la satisfaction un peu risible d’offrir une tournée à Christelle demain. A propos de tournée et de canette, j’en récupère une presto chez l’épicier arabe de la rue des Carmes. La première gorgée descend comme une bruine sur le sahel, une bénédiction après tous ces rôles tenus depuis quelques heures. Même les flèches de Notre-Dame semblent en frémir d’aise. »

Un ruban de dentelle court, taché de particules de diesel et de larmes de sang.  

Paotrsaout

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