Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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LA CASSE de Eugenia Almeida / Métailié Noir.

Desarmadero

Traduction: Lise Belperron

L’Argentine Eugenia Almeida avait montré bien du talent dès son premier roman “L’autobus”. On la retrouve quelques années plus tard avec bonheur dans un roman furieux et intelligemment monté. Dans son premier opus, elle montrait comment un simple petit changement, un autobus qui ne s’arrête plus, pouvait désorganiser un petit village perdu du fin fond du pays. La thématique est quasiment identique dans “La casse” et la réussite, en se déplaçant de la pampa vers la ville, elle, s’avère encore plus impressionnante

“« Deux petits cons qui se bourrent la gueule et qui tout à coup ont envie de foutre la merde. Comme ça, pour rien. Et qui tuent. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Moi je n’ai fait que te protéger. » Et il a tué les gamins.”

Et c’est le début du foutoir. Dans cette ville existe une délinquance qui fonctionne bien, une économie de la misère bien structurée de la rue jusqu’aux plus hautes instances et tout le monde en croque un peu. Les magouilles engraissent certains, toujours les mêmes aux quatre coins de la planète, et permet aux autres d’un peu mieux survivre. Mais, un acte malheureux, une initiative non réfléchie va provoquer un gros dawa. Le grain de sable dans l’engrenage, l’effet papillon, le château de cartes, l’effet domino, les images sont nombreuses… et tout fout le camp, s’en va à vau l’eau, part en couilles, en cacahuètes, en distribil, toute une chaîne d’événements qui se suivent les uns les autres et dont le précédent influe sur le suivant dans un crescendo infernal et violent.

Eugenia Almeida insuffle un rythme infernal à son roman, le dépouillant de tout ce qui lui semble inutile, superflu, une vraie réussite qui aurait sûrement beaucoup plu à Elmore Leonard. L’émotion et un humour bien noir sont aussi au rendez-vous. Rappelant parfois le meilleur des polars du Chilien Boris Quercia de la trilogie Santiago Quiñones, “La casse”, moins de deux cents pages, doit se consommer en “one shot” pour apprécier les prouesses d’une auteure qui cogne très dur. Les temps morts sont absents, les personnages souvent réduits à leurs paroles, une urgence nécessitant une réelle attention pour comprendre l’intrigue et apprécier les multiples et superbes fulgurances d’un roman furieusement noir et létal.

Clete.

LA PISTE DU VIEIL HOMME d’Antonin Varenne / La Noire / Gallimard.

Dès son plus jeune âge, Antonin Varenne a découvert le monde avec ses parents en voguant sur les océans. Cette passion est restée et l’Islande, le Mexique, les Appalaches seront autant d’étapes dans l’apprentissage de l’homme qui deviendra plus tard un auteur. Il publie cette année son onzième roman et, malgré une œuvre conséquente et très diversifiée (polar, noir social ou aventure comme ici), sa présence semble bien trop discrète par rapport à son talent.

“Simon, septuagénaire, a depuis longtemps rompu avec la France et avec ses enfants. Il est installé depuis des années à Madagascar, où il a monté une petite affaire de tourisme.

Mais lorsqu’une lettre de sa fille lui apprend que son frère, Guillaume, est lui aussi à Mada et qu’il ne donne plus signe de vie depuis plusieurs mois, Simon part aussitôt à sa recherche…”

On peut envisager deux lectures du titre La piste du vieil homme. Tout d’abord bien sûr, le périple dangereux qu’entreprend Simon à l’automne de sa vie, entre introspection et sûrement résilience, hanté par les souvenirs d’une autre vie, les erreurs du passé, les petits abandons, les silences assassins, l’éloignement et la volonté de se montrer à la hauteur vis à vis de sa fille. C’est dans ce but qu’il va tenter de sauver son fils qu’il considère pourtant comme un escroc en fuite. Il se lance donc sur ce Styx poussiéreux en buggy d’un autre âge mais pour autant, lui qui n’aspire qu’à fumer tranquille en buvant une bière en regardant la mer pendant des heures, n’y voit pas là l’ultime étape de sa vie. La filiation, un thème cher à l’auteur, éclaire à nouveau l’histoire.

La piste du vieil homme est aussi le nom de la piste la plus reculée et la plus inhospitalière de l’île. C’est donc à une découverte de Madagascar que nous convie Antonin Varenne et si on tremble pour Simon dans cette odyssée, on est aussi confondu par certaines rencontres. Des personnes solaires qui n’ont rien et qui donnent tout, de vraies leçons de vie, d’humanité qui dépassent souvent l’entendement et qui parfois permettent de relativiser nos soucis. Le propos est souvent bienveillant mais s’avère percutant pour dénoncer ceux qui, comme un peu partout dans le monde, cognent sur les faibles et pillent les richesses. Le propos est très humain, l’empathie est visible mais ce n’est pas nouveau et jamais feint chez Antonin Varenne. L’écriture est belle, l’histoire passionnante malgré son apparente simplicité, éloignée bien sûr du romanesque et de la superbe de sa trilogie entamée par Trois mille chevaux vapeur, poursuivie par Équateur et La toile du monde mais ayant cette belle faculté, pour un temps, de nous ouvrir un peu les yeux.

“Sur la piste, le temps a passé ! Mais il en reste encore”.

Merci Antonin, revenez-nous vite.

Clete.

UN MOMENT DE DOUTE de Jim Nisbet / Editions Abstractions

A Moment of Doubt

Traduction: Jean-Yves Cotté

Jim Nisbet, auteur bien noir disparu en 2022, dont on m’a vanté les mérites mais que je n’avais pas encore pris le temps de lire, fait un retour posthume. Ce sont les éditions Abstractions qui publient Un moment de doute, roman initialement publié outre-atlantique en 2010, quand bien même en France l’auteur semblait lié à l’éditeur Rivages. 

Est-ce pour moi une bonne idée de découvrir Jim Nisbet en commençant pas sa dernière publication ? Ce n’est pas certain. Un moment de doute n’est peut-être pas la porte d’entrée la plus facile pour s’initier à son travail.

Un moment de doute nous plonge dans le San Francisco des années 80 aux côtés d’un écrivain de romans policiers. Celui-ci est en pleine écriture de son nouveau roman mettant en scène le détective Martin Windrow, un nom familiers des habitués de Jim Nisbet. Notre narrateur a une relation particulière à la technologie, l’amenant même à pirater la base de données d’un éditeur pour manigancer toutes sortes de choses, mais aussi avec sa logeuse, dont il doit certes payer le loyer, mais aussi satisfaire l’appétit sexuel. Il perd petit à petit les pédales en écrivant son livre et se ressource dans un cinéma porno.

Dans ce roman de Jim Nisbet, la frontière entre réalité et fiction est poreuse, pour son narrateur, autant que pour Jim Nisbet lui-même. Peut-être plus qu’un roman, parlons plutôt de méta-roman. Un moment de doute est surtout une réflexion alambiquée sur l’écriture, et plus spécifiquement sur l’écriture de romans policiers, tortueusement écrit et avec beaucoup de noirceur, mais non sans humour. Pour ma part, le propos ne m’a pas toujours paru évident à saisir, et le fait de ne pas connaître l’oeuvre de Jim Nisbet y est certainement pour beaucoup, mais la dimension exagérément lubrique du livre et le langage informatique utilisés à outrance, aussi. Ici, Nisbet a un peu la main lourde à mon sens, et cela peut sembler relativement gratuit.

Il m’est difficile d’exprimer un avis clair sur Un moment de doute, ce qui arrive mais est toujours frustrant. Ce n’est, pour ma part, ni un bon, ni un mauvais roman, mais avant tout une curiosité littéraire qui aura certainement un intérêt plus affirmé pour les amateurs de Jim Nisbet, mais dont les qualités d’écriture qui sont indéniables, pourront aussi séduire les plus aventureux. Pas le livre le plus évident à sortir pour un éditeur, ni le plus évident à aborder en tant que lecteur, mais peut-être est-ce bel et bien là sa force.

Brother Jo.

ET IlS REVÊTIRENT LEURS FOURRURES D’AIGUILLES de Zuzana Říhová / Seuil / Cadre vert.

Cestou špendlíků nebo jehel

Traduction: Benoît Meunier

La République tchèque, reconnaissons que la patrie de Kafka n’est pas notre destination favorite. Nos lectures nous mènent souvent plus à l’ouest voire au sud. Ainsi donc c’est un peu à un voyage en terre inconnue que nous vous convions. L’émerveillement connu l’an dernier avec le Hongrois László Krasznahorkai et son époustouflant Le baron Weinckeim est de retour est certainement pour beaucoup dans ce choix « aventureux ». Néanmoins, ne mettons pas tous les romans venus d’Europe de l’Est dans le même panier, d’ailleurs les éditions Agullo depuis quelques années nous montrent la qualité et la diversité de cette littérature un peu sous-estimée et sûrement pas assez valorisée. Ce premier roman virtuose, je pèse vraiment mes mots, de Zuzana Říhová a déjà acquis une reconnaissance internationale puisque outre la France, la Pologne et les USA en ont acheté les droits. 

Et ils revêtirent leurs fourrures d’aiguilles se situe dans un coin reculé de la République tchèque mais on peut facilement le transposer dans n’importe quelle campagne européenne. Pour les “happy few” qui m’accordent quelque crédit, en fin de chronique, je citerai deux romans situés l’un en France et l’autre en Belgique, à qui il fait penser tant dans la forme que sur le fond. En aparté, dès les premières pages, on imagine ce qu’un génie de l’image comme Andreï Tarkovsky  aurait fait de ce conte noir. 

“Bohumil, Bohumila et leur fils ont quitté Prague pour sauver leur couple. Mais les habitants du village reculé où ils ont choisi de s’installer ne leur font pas bon accueil. Les regards en biais, les mensonges et les coutumes obscures trahissent une hostilité persistante.

Chaque nuit, dans les bois épais qui entourent la maison où vit la famille praguoise, une présence rôde. Est-ce un loup ? Un des villageois ? Un jeu macabre se met en place dans la moiteur étouffante de l’été…”

Bohumil et Bohumila arrivent à la campagne bien cabossés. Chacun a une plaie ouverte, rédhibitoire à une vie de couple harmonieuse. Il y a longtemps qu’ils ne sont plus vraiment un couple portant tous deux, en plus, un lourd fardeau, “le gamin” dont on ne connaîtra jamais le nom, leur fils de 12 ans au cerveau d’un enfant de trois ans. 

“Lorsque, à un an et demi, le gamin rampait toujours à l’envers, ils se doutaient tous les deux que quelque chose allait à l’envers”.

Cette installation est la dernière chance qu’ils espèrent secrètement mais dès l’incipit, une scène de vêlage dans une ferme, on perçoit la haine du fermier pour ce mec de la ville qui le regarde faire sans l’aider tout comme le mépris affiché dans ses pensées par Bohumil, anthropologue à deux balles. L’animalité mais aussi la bestialité se sentent déjà. Bohumil et Bohumila tentent de s’intégrer mais se heurtent au mépris, à la moquerie des autochtones dont les sous-entendus, les messes basses, les colloques entre eux se montrent de plus en plus inquiétants, lourds de sens. Plusieurs petits incidents, quelques phrases chuchotées, des gestes déplacés, font monter très insidieusement l’angoisse, ouvrant vers un malaise persistant. Pourtant, si une explosion de violence est prévisible et inévitable, on ne sait si elle viendra des villageois ou d’une ultime guerre dans le couple. On plonge progressivement et irrémédiablement dans un cauchemar, fictif ou réel, c’est très, très dérangeant.

L’angoisse, les légendes inquiétantes, la folie, la bestialité, la haine, le malaise et une narration magistrale font penser de suite à Bois aux renards d’Antoine Chainas.  C’est le même Olympe littéraire, le même charme maléfique, le même théâtre horrifique. Et si de plus si vous avez encaissé voire apprécié la dureté, la violence et la crudité sans fard des propos de la Flamande Lise Spit dans Débâcle, sans nul doute, ce roman est pour vous. 

“Il faisait face, seul, aux bouches affamées de cette masse toussoteuse et graillonneuse. Aux tabourets bancals, au parquet grinçant. Et toutes ces bouches bées, face à lui, étaient apathiques, ouvertes non par désir de mordre et de dévorer mais de bailler. L’ennui leur a gercé les lèvres, à tous. En regardant leur indifférence abrutie, il ne pouvait pas s’empêcher de penser à quel point il était seul.”

On pourrait parler longuement de l’écriture mais je ne saurais pas vraiment vous l’expliquer et vous le découvrirez très vite par vous même. Certains passages sont  réellement magiques, s’animant par des variations pronominales judicieuses, variant les points de vue d’une scène par de subtils changements de temps surprenants, étonnants mais impeccables… de l’orfèvrerie qu’on relit inlassablement tant elle est horriblement et dangereusement séduisante. La beauté vénéneuse de cette plume, un enchantement, rendra plus supportable la laideur et la noirceur divine de cette histoire.

Époustouflant et bien au-delà d’un coup de cœur.

Clete.

MISSION TIGRE de Mick Herron / Actes noirs / Actes sud.

Real Tigers

Traduction: Laure Manceau

Mission Tigre est le troisième volet de la série La maison des tocards qui en compte déjà huit outre Manche. En France, plus de nouvelles depuis 2017. Cet épisode date en fait de 2016, date à laquelle Mike Herron a repris les aventures de cette officine du MI5 pour ensuite annualiser sa livraison.

“La Maison des tocards” est la branche du mi5 où atterrissent les agents secrets en disgrâce qui ont tellement foiré qu’on ne peut plus leur confier de vraies missions de renseignement. Ces espions ratés, ces rebuts de la profession dénommés “tocards”, sont condamnés à passer le reste de leur “carrière” à végéter dans ce trou sous les ordres toujours aussi saugrenus de Jackson Lamb, enchaînant les missions sans intérêt, bouffant de la paperasse tout en rêvant de pouvoir un jour sortir du placard et retourner au coeur de l’action.”

Et les malheureux, les bannis pour des raisons variables et pas toujours valables vont reprendre du service puisqu’un de leurs membres est kidnappé. Eux qui avaient été dégagés se retrouvent soudain très engagés. En fait, et ils l’ignorent, leur service est victime d’une “mission tigre”, un exercice commandité par les plus hautes autorités britanniques afin de juger de leur réactivité et de leur utilité en situation brûlante. Parallèlement, on comprend que cette situation de crise est le résultat d’une guerre entre deux femmes qui commandent les services secrets britanniques.

On peut très bien aborder ce roman comme le premier d’une série, malgré le fait que l’auteur fasse beaucoup (trop ?) de rappels des aventures antérieures mais qui ne suffiront peut-être pas totalement à bien appréhender l’ensemble des nombreux personnages. Le roman, comme beaucoup de polars, débute par une scène choc pour ensuite revenir à un rythme plus calme, un peu bavard parfois mais surtout très humoristique dans les dialogues, enfin si on apprécie l’humour souvent scato de leur chef alcoolo complètement décomplexé Jackon Lamb. Pas d’ennui notable parce que Mick Herron sait tenir son lecteur avant le grand “Shoot em up” final.

On regrettera l’écart de sept ans entre deux tomes donnant l’impression que le roman comble un trou éditorial à moins qu’il ne soit le premier lancer d’une série qu’on retrouvera tous les ans. Dans ce cas, à l’avenir, il serait plus facile de s’approprier les multiples acteurs de “la maison des tocards”. Même si le roman est promu par l’éditeur dans la catégorie thriller d’espionnage, c’est son aspect humoristique qui retiendra le plus sûrement l’attention. Peu d’effroi ici et pas de réelle empathie pour les personnages. Enfin, La maison des tocards est aussi une série programmée sur Apple tv sous le nom de Slow horses interprétée par un Gary Oldman impeccable et une Kristin Scott Thomas bien fielleuse. Si vous avez vu les deux premières saisons plus de problèmes de compréhension, la toute nouvelle saison 3 reprenant Mission tigre. Roman plaisant et on espère une suite rapide.

Comme disent les Anglais: “Wait and see” !

Clete

LA POUPONNIÈRE D’HIMMLER de Caroline de Mulder / Gallimard.

Nyctalopes suit l’auteure belge Caroline de Mulder depuis dix ans maintenant:  Bye bye Elvis puis ses deux romans noirs Calcaire montrant une Flandre bien glauque et Manger Bambi récompensé par le prix Sade en 2021. Dans deux entretiens datés de 2018 et 2021, elle nous avait expliqué, entre autres, ses méthodes et surtout son travail préalable minutieux de découverte, d’imprégnation, d’assimilation et de compréhension des univers contés parfois très éloignés du sien. Une vraie quête d’universitaire, fonction qu’elle occupe d’ailleurs.

“Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères « de sang pur » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés…”

Et même s’il faut, bien sûr, toujours retenir les leçons du passé pour bien comprendre le présent et parfois craindre l’avenir, d’aucuns et je les comprends bien seront peut-être un peu rebutés à l’idée de retourner à l’époque du nazisme et de la seconde guerre mondiale. J’y suis moi-même allé un peu à reculons et pourtant quel roman! Une fois entré, et je sais la médiocrité de l’expression, difficile d’en sortir et d’ailleurs, le roman ne provoque-t-il pas un choc durable, une émotion qui hante quelque temps et qui permet parfois, peut-être, de relativiser certains de nos petits problèmes ?

Si Caroline de Mulder s’éloigne un peu de ses derniers romans “Cette fois du blanc sur fond noir”, c’est de très loin son roman le plus sombre, un vrai crève cœur. L’atout majeur du roman, vraie réussite de l’auteure, tient dans ses trois personnages principaux, bien plus que dans la description du berceau de l’eugénisme nazi. Renée la toute jeune Française coupable d’être tombée amoureuse et enceinte d’un jeune nazi au moment où à la faveur du débarquement en Normandie, tous les Français devenaient résistants;  Helga la jeune infirmière du Lebesborn qui s’occupe avec dévouement et amour de ces nourrissons, premiers éléments de la race pure de Germains nordiques et enfin un résistant polonais prisonnier qui tente de ne pas sombrer. L’empire de mille ans voulu par Hitler est en train de s’effondrer et on découvrira sa chute par la vie de ce petit “paradis” nazi factice. Petit à petit, à demi-mots, par sous entendus, par les événements, l’horreur sera dévoilée au grand jour par une auteure qui le fera avec beaucoup de tact, de pudeur, sans jugement et en employant avec beaucoup de justesse parfois le mode épistolaire:

“Il n’y a pas d’un côté le bien, de l’autre le mal, il y a de longues glissades dont on se relève pas, et des passages quelquefois imperceptibles de l’un à l’autre. Quand on s’en rend compte, il est déjà trop tard.”

Dans la plume de Caroline de Mulder on sent, beaucoup plus qu’à l’accoutumée, même si elle s’en défendra sans doute, l’émotion, la compassion, la communion avec ces femmes, ces mères qui finalement, au bout du compte, se retrouvent seules parce que les hommes de toute manière, comme elle l’écrit au moins deux fois, “Ils ne reviennent jamais”. La pouponnière d’Himmler est bien un roman historique sur un aspect moins connu de la barbarie nazie mais surtout un douloureux et bel hommage au combat des mères, une complainte bien plus universelle. Enfin, dans cette période très noire de notre époque, n’oublions pas aussi de lire ce roman très fort pour se rappeler et pour transmettre aux jeunes générations la réalité de la guerre qui, si elle touche bien sûr en premier tous celles et ceux qui meurent au combat, n’épargne personne à part ceux qui la provoquent.

Touchant et important.

Clete.

RETOUR DE FLAMME de Liam McIlvanney / Métailié noir

The Heretic

Traduction: David Fauquemberg

Glasgow 1975. L’incendie d’un entrepôt d’alcool clandestin appartenant à la mafia provoque la mort de trois personnes dans un immeuble voisin, et le cadavre d’un vieil homme est trouvé cette même nuit dans un squat à proximité. La police identifie une guerre des gangs.

L’inspecteur McCormack qui revient d’un mystérieux exil londonien est chargé de cette enquête dont personne ne veut.

Le nom de McIlvanney réveillera certainement de bien beaux souvenirs chez les amateurs de polars aux tempes grisonnantes. William McIlvanney est en effet l’auteur d’une trilogie policière devenue culte ayant pour cadre Glasgow dans les années 70 et comme héros, un flic atypique “Laidlaw”. 

Liam McIlvanney, qui nous intéresse aujourd’hui, est tout simplement son fils, un auteur déjà reconnu à qui on doit notamment Le quaker, son troisième roman sorti également chez Métailié et finaliste du Grand Prix de Littérature Policière en 2020. Liam a voulu se distinguer de l’œuvre de son père, dont il n’a pas terminé le roman laissé inachevé. C’est en effet Ian Rankin qui a mis un point final au roman entamé par William McIlvanney Rien que le noir sorti en 2022 chez Rivages. Le fils McIlvanney suit néanmoins la trace de son père en racontant Glasgow dans les années 70 et en nous entraînant sur les pas d’un flic dans une enquête complexe mais particulièrement bien charpentée.

Retour de flamme est la suite directe de Le quaker mais ne nécessite pas la lecture préalable de celui-ci. Par contre, les retours sur la précédente enquête sont autant de spoilers qui vous priveront de la lecture différée du premier opus. McCormack est un flic pur et dur, n’hésitant pas à dénoncer sa hiérarchie corrompue ce qui lui occasionne une certaine méfiance de la part de ses collègues. On est dans du polar pur jus : la pègre, les notables, les flics, les victimes innocentes, les mal nés, le Celtic Fc et les Rangers, les putains d’Irlandais et bien sûr un McCormack déterminé qui ne lâche rien… tous contribuent à faire de Retour de flamme un roman béton, particulièrement sombre et violent et en même temps d’une humanité et d’une tristesse remarquables. Attention, c’est un roman qui se mérite, agrémenté de beaux retournements, mais on avale les six cents pages avidement, naviguant entre effroi et immense tristesse.

Sans nier certaines qualités aux romans d’Alan Parks dans le même univers glaswégien des années 70, passez donc à l’excellence avec Liam McIlvanney chez qui on ne sent pas un seul instant une sorte de revival de l’œuvre de son père.

Clete.

DES LARMES DE CROCODILE de Mercedes Rosende / Quidam

Miserere de los cocodrilos

Traduction :  Marianne Millon

En proie à une boulimie depuis l’enfance, célibataire et prête à tout pour sortir des clous d’une vie solitaire, où son unique plaisir est d’épier ses voisins, Úrsula López accepte de s’allier avec Germán, un détenu qui sort de prison avec une commande de l’avocat véreux Antinucci : le braquage d’un transport de fonds blindé.

Plongeant dans la délinquance avec gourmandise, Úrsula tisse sa toile et s’affirme, car « Dieu vomit les tièdes ». Reste cependant à affronter Antinucci et son tueur psychopathe… 

Si vous aviez apprécié l’impertinent et mordant L’Autre femme, de la juriste Mercedes Rosende, publié en 2022 chez Quidam – mais est-ce seulement possible de ne pas l’apprécier ? – vous ne pourrez que vous régaler avec sa suite, Des larmes de crocodile, une fois de plus chez Quidam.

On reprend là où on s’est arrêté dans L’Autre femme et on retrouve notre improbable anti-héro  Úrsula López qui, de plus en plus, me fait un peu penser au personnage de Ignatius J. Reilly dans La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Toujours à Montevideo, la capitale uruguayenne, nous plongeons à nouveau dans une atmosphère très cinématographique façon Fargo (le froid et la neige en moins), le film culte des frères Coen, avec une pointe de Tarantino. L’ambiance ainsi posée, vous pouvez d’ores et déjà présumer que vous allez vous régaler et vous avez tout à fait raison. 

Après un kidnapping hasardeux dans L’Autre femme, c’est ici le braquage d’un fourgon blindé qui s’annonce. Úrsula López, qui demeure acerbe et vengeresse, reste conditionnée par son obésité et ne s’est pas encore défaite de l’influence foncièrement négative de son défunt père, avec qui elle entretien toujours des conversations bien que celui-ci soit mort. Autour d’elle, une belle galerie de personnages très contrastés et, en toile de fond, la corruption policière. Il n’y a pas vraiment de bons et de méchants dans l’histoire. Il y en a de plus vilains que d’autres, mais nul n’est parfaitement clair. Les personnages sont tous un minimum ambigus. La cadence, elle, est efficace car combines et rebondissements s’enchainent. 

Elle refuse de sortir du sommeil, d’abandonner le confort du lit, de quitter la brume, la léthargie, la somnolence, refuse, résiste, mais la rage l’écrase, le rugissement de la colère lui transperce le crâne, perfore, explose, merde, elle ouvre les yeux avec fureur, putain, tend l’oreille, et ressent fortement les engueulades, le tambourinement strident et pénétrant, la haine persistante dans sa tête.

On se délecte à nouveau du style d’écriture stimulant, aussi fin que corrosif, de Mercedes Rosende. Elle a l’art de ciseler avec intelligence et minutie la psychologie de ses personnages. Sa plume, si personnelle et singulière, nous tient en haleine sans difficulté aucune. Le travail de traduction de  Marianne Millon y est pour beaucoup et mérite donc d’être, une fois de plus, salué. 

Elle avait envie de rentrer chez elle, mais pas dans sa maison, pas dans un endroit vide où il n’y aurait jamais personne d’autre qu’elle-même. Alors, c’est quoi la maison, le lieu où l’on est né ? Ou cet endroit où l’on ne peut s’empêcher de retourner même si l’air y est irrespirable et qu’il n’y a pas d’avenir ? Peut-être est-ce justement l’endroit où l’on sait se rendre par coeur, même si une chose sombre et irréversible vous attend, même si c’est pour faire naufrage dans une solitude grise.

Elle marchait, traversait les rues, sentait tomber une bruine, il n’y avait plus de monde, juste une ville vieille et silencieuse.

Depuis lors, les jours se sont déchainés comme des chiens en colère et Úrsula marche depuis nombre d’années, marche toujours dans la Vieille Ville.

Des larmes de crocodile est un roman noir au ton et à l’humour décapants. Tout aussi bon que L’Autre femme, son prédécesseur, on ne peut que se réjouir de ce qui nous attend ensuite, compte tenu de la fin de ce nouveau livre. C’est jubilatoire. Foncez découvrir l’oeuvre de Mercedes Rosende, vous ne le regretterez pas !

Brother Jo.

SABLE NOIR de Cristina Cassar Scalia / L’Archipel.

Sabbia nera

Traduction : Laura Brignon

L’Etna crache ses glaires sombres et acides sur Sciara, comme jadis le Vésuve sur Pompéi. Alors forcément, les corps qui déambulent dans les rues y prennent les mêmes postures silencieuses et stupéfaites, statufiées et asphyxiées par la colère et le sable noir des cieux. Néanmoins, ce n’est pas pour une concrétion anthracite et carbonisée qu’est appelée en urgence la commissaire Vanina Guarrasi mais pour le cadavre momifié d’une femme chiquement vêtue mais sans identité. Le job n’attend pas. Et c’est à regret qu’elle abandonne dans la seconde ses scacce encore tièdes, ces petits casse-croûte emblématiques de la cuisine sicilienne, genre de mini calzones farcies selon les recettes établies ou selon ce qu’il tombe sous la main de la Mamma. Ah les scacce ! Au singulier scaccia : mais impossible de n’en manger qu’une. Comme il est d’ailleurs impossible de ne pas croiser dans un polar italien quelques références à la gastronomie locale. Meurtre aux petits oignons donc : et tant pis si l’assiette refroidit, mais l’affaire doit se régler à chaud.
Les premiers constats sont moins gustatifs. Certains protagonistes présents y rendent leur quatre-heures. Mais Vanina et son passé plombé (fille d’un flic exécuté hier par la pègre insulaire) ont le cœur définitivement plus aguerri. Elle se dresse d’emblée face à l’aristocratie forcément muette du cru pour mener à bien sa mission. Elle scanne les lieux et une pléthore de personnages, chacun la guidant sur autant de pistes fausses ou crédibles, d’impasses ou de carrefours à décrypter. Avec l’aide de ses adjoints, de profils et d’obédiences différentes, elle démêlera l’écheveau, mettant à contribution les derniers neurones valides de quelques contemporains de l’embaumée. Elle rouvrira ainsi quelques portes closes et d’anciennes maisons du même nom. Elle remuera ciel noir et terre aride jusqu’à dénouer six décennies de liens mafieux, jusqu’à nous conduire en soft mood à l’épilogue et aux coupables, certes avec la douce tranquillité d’une Fiat 500 plutôt qu’avec la vélocité rugueuse d’une Lancia Flaminia version coupé Zagato. Mais les pièces d’un puzzle à la fois familial et crapuleux, notarial et sentimental, défilent avec toute l’aisance nécessaire à l’échafaudage d’un honnête divertissement.
Lorsque Cristina Cassar Scalia, ophtalmologue de profession, délaisse le scalpel pour le stylo, c’est avec la même précision qu’elle incise les enquêtes de Giovanna « Vanina » Guarrasi pour les retranscrire « à l’italienne », sans chichis et al dente, au seul rythme d’une écriture à la fois simple et fluide, un brin mainstream, empesée à l’occasion de ces clichés dont s’encombrent les thrillers trop bavards, mais suffisamment bien menée pour ne pas s’ériger en rédhibitoire repoussoir. À noter également qu’une série télévisée, tirée des romans de l’autrice et produite par les instigateurs de celle consacrée au commissaire Montalbano d’Andrea Camilleri, est d’ores et déjà diffusée sur les canaux transalpins.

JLM

TOUR MORT de Stéphane Grangier / Goater noir.

Il est l’heure de s’envoyer le troisième shot de la semaine, tiré des vieux bocaux du patron dans l’objectif d’instruire – si possible – au sujet des littératures « étrangères », à savoir textes et auteurs rattachés de quelque façon à cette protubérance terrestre nommée Armorique. Si on y connaît là-bas au moins cinquante nuances de gris triste ou enchanteur, on y poursuit l’étude de gammes plus noires. Avec un peu d’avance sur le calendrier éditorial, il est l’heure de se pencher sur la dernière production du résident rennais Stéphane Grangier, déjà tagué dans ces pages pour des participations à des projets collectifs (Rennes No(ir) futur, Sandinista ! Hommage à The Clash) et pour des œuvres en solo (Fioul). Tout cela en gardant grande fidélité à un éditeur généraliste majeur de la région, Goater, qui n’a pas négligé dès ses débuts d’ouvrir une branche Goater noir. Frédéric Paulin, Marek Corbel, Marion Chemin, Nathalie Burel… y ont fait étape, juste pour dire.

Un casse qui échoue et voici quelques malfrats qui se réfugient à la maison de la poésie de Rennes. Se faisant passer pour des apprentis poètes, pourtant traqués, ils vont tout tenter pour s’échapper, prenant en otage, poètes et bénévoles, avec comme destination Belle-île, la bien nommée. Un road trip très explosif qui suinte la vie et les galères des déclassés.

Tout d’abord un peu de sémantique. Pourtant supposé familier des quais et bon cavalier des embarcations du Finistère-Sud, j’ai dû m’informer. Un tour mort, c’est une façon basique d’enrouler son bout (on ne doit pas dire corde…) autour d’un truc stable, une bitte d’amarrage si disponible. Ce serait la première étape ou manœuvre, pour nouer quelque chose de plus solide que vous choisirez dans les dictionnaires de nœuds, en fonction de la nature de votre esquif. Pour résumer, c’est fait pour accrocher, de façon provisoire.

Provisoire, c’est un mot-clé pour définir la suite en avant des aventures des personnages de Stéphane Grangier. Des braqueurs losers, plus Extrême limite que Point Break, à Rennes, un beau matin, en échec, alors en fuite et barricadés dans un premier temps dans un établissement à vocation culturelle. Il faut forcer la porte d’un léger coup de coude (l’ouverture aux publics, on sait ce que c’est) et prendre, en douceur, des otages. Cela tombe bien, voilà dans les lieux un quatuor représentatif de la nazerie de tout un milieu, dans son époque aussi naze. Nazerie à la hauteur de celles de nos cons-cons flingueurs. La première centaine des pages de Stéphane Grangier fait tout bonnement frétiller. Tout bonnement très acides, comme on aime. Après, l’acidité ne disparaît pas. Mais nous partons vers des ailleurs moins concentrés. On enfile les canaux, puis les départementales, jusqu’au trait de côte et une traversée. Le gars Grangier se réjouit des road-trips bretons. Then, Hollywood, Plomodiern, now Rennes, Belle-île. C’est très bien, cela fait découvrir notre belle région selon des itinéraires moins balisés pour le tourisme des cons. Pour n’en rien dire de plus, ça va finir dans des eaux sales, tout ça. Sales, salées et vinaigrées. Façon Grangier.

Paotrsaout

PS: l’auteur est présent ce week-end à Rue des livres à Rennes.

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