Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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SORTIS DES BOIS de Chris Offutt / Totem / Gallmeister.

Out of the Woods

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

“Nuits Appalaches” sorti en 2019 et auréolé en France du prix Mystère de la critique 2020 a fait découvrir Chris Offutt à beaucoup et a ravi d’autres qui n’attendaient plus un successeur à “Le bon frère” daté de 1997 et sorti chez nous en 2000. 

Si son premier roman s’intégrait parfaitement à un “genre” “rural noir” pour aller très vite en besogne, les fans de la première heure de l’auteur lui vouaient une admiration, une adoration  plutôt pour un recueil de nouvelles “Kentucky Straight” paru à la Noire de Gallimard en 1998 et qui est devenu un ouvrage culte pour beaucoup des amoureux du genre. 

Alors, on le sait, les Français ne sont pas très fans des nouvelles, passage quasi obligé des auteurs nord-américains, mais personnellement je trouve que c’est dans ce format court que Offutt se montre le plus séduisant et s’avère aussi convaincant qu’un Carver . “Sortis des bois”, paru en 2002 à la Noire n’avait jamais bénéficié de sortie en poche et… Gallmeister l’a fait.

Si vous avez lu et apprécié “Kentucky Straight”, vous allez vous sentir à nouveau chez vous et allez certainement regretter la brièveté du bouquin et de ses huit perles noires. Replongeant dans cet univers après une lecture il y a de très nombreuses années, je peux vous assurer que depuis, en deux décennies, on n’a jamais fait mieux et même très rarement d’un niveau approchant.

“Sortis des bois” se situe dans la très directe continuité du recueil précédent, le même univers comme il est dit dans un dialogue:

— C’est où, chez vous ?

— Kentucky.

— Quelle partie ?

— Celle que les gens quittent.”

Chris Offutt est né et a grandi dans le « Bluegrass State » (État de l’herbe bleue, n’y voyez aucun hommage même lointain à Boris Vian) et connaît bien ces collines désolées des Appalaches, fiefs des hillbillies et rednecks qu’il dépeint dans leur quotidien avec une plume paraissant très simple mais sûrement très travaillée, donnant aux histoires un beau cachet de réalisme. Tout comme le précédent, “Sortis des bois” raconte des galères très ordinaires, des merdes sans nom, de mecs plantés dans le Kentucky et rêvant d’ailleurs et d’autres galères de mecs plantés ailleurs sur le pays et rêvant de rentrer dans le Kentucky. 

Pour ce genre de livres, on a l’habitude de parler de récits âpres, durs et c’est vrai tant les personnages sont désemparés ou incapables de mouvement ou de discernement ou de recul devant les évènements qu’ils se prennent dans la tronche par leur faute ou par le fait d’un mauvais oeil chronique. Mais Offutt fait aussi parfois monter parfois une émotion très forte, dévoilant un désespoir terrible. Très vite, l’empathie pour ces grands losers est là. Perdants magnifiques certes mais surtout perdants pathétiques.

Le bouquin est de première qualité, ne souffre d’aucun temps mort, peut et doit se consommer en un one shot qui réchauffe bien et qui provoque parfois une hilarité, très noire c’est certain, mais une belle hilarité néanmoins. En ouverture du recueil, on trouve une citation de l’immense Flannery O’Connor utilisée avec intelligence par Offutt et qui résume parfaitement ces huit joyaux.

“L’endroit d’où vous venez n’existe plus, celui où vous pensiez aller un jour n’a jamais existé, et celui où vous êtes ne vaut quelque chose que si vous pouvez en partir.”

Et c’est bien la triste réalité du héros de la géniale “ Epreuve de force”, qui clôt la belle œuvre.

“Elle est montée dans la voiture et j’ai regardé les feux arrière disparaître dans un virage.

Je suis parti vers le motel et je me suis arrêté au pont qui traversait le Missouri. Je suis resté là un bon moment. La neige était épaisse dans l’air. Ma famille était dans les collines depuis deux cents ans et j’étais le premier à partir. Et mes chances d’y retourner étaient à peu près ruinées. L’eau noire était vive et fraîche en contrebas.

Je me suis mis en marche.”

Nickel!

Clete.

UNE COMPENSATION AUX LUTTES de Marek Corbel / ECE-D

Il y avait un moment que Nyctalopes n’avait pu se pencher sur le travail du Finistérien Marek Corbel, que ce soit en texte court ou en roman. Dans le parcours d’un auteur, il y a parfois des blancs, des retraites, des silences nécessaires. Cela sert aussi à travailler. Marek Corbel nous revient en 2021 avec un nouveau roman noir après s’être consacré également au scénario BD (Les fronts renversés, tome 1, avec Cyril Launais au dessin, éditions  Y.I.L).

Sans doute qu’il faut ne pas ici s’attarder sur la présentation en 4e de couverture, un peu oiseuse, ne pas s’en imprégner, pour attaquer les premières lignes de ce roman social aux solides assises documentaires. Prenant pour cadre Morville-sur-Marne,  une fictive commune de l’ancienne banlieue rouge de la région parisienne, Une compensation aux luttes nous invite à aborder les thèmes de l’affairisme et de la corruption chez les élus locaux étiquetés à gauche. Une telle étiquette n’est pas forcément une éternelle garantie, ni de fidélité aux idéaux claironnés ni de probité. Il y a une vraie justesse dans l’ambiance restituée de la « banlieue » à l’aube des années 2020 où on respire les bouffées d’un épuisement général. L’intégration citoyenne et économique, objet de grands programmes soutenus par le bruit des tambours depuis 30 ans, « n’est pas un échec mais disons que cela n’a pas marché. ». D’ailleurs, pour un certain nombre d’élus, ce n’est plus d’actualité. Le Grand Paris est en marche et la gentrification rampante et souhaitée est une aubaine pour spéculer et préparer à nouveau l’éloignement de toute une population pauvre, aux origines mélangées et pour partie encore plus soupçonnée depuis que la France a connu des attentats islamistes. Comme il est dit, à Morville et aux alentours, on (…) rebat les cartes sociales, politiques et économiques.

L’épuisement général, les cartes rebattues (souvent pour des mains plus minables ou plus incertaines) s’incarnent parfaitement au travers des personnages : Manlius, un enquêteur privé de retour à Morville après une vingtaine d’années passées à fuir des amitiés aujourd’hui carbonisées. Le commandant Letica, une quinquagénaire abîmée d’origine corse, en proie à la méfiance de sa hiérarchie à la brigade criminelle. Linda Kacimi une capitaine de la DGSI aux ambitions politiques affirmées au nom de l’antiterrorisme. L’ancien maire Bellego, rallié à Macron, pour rester accroché à la gamelle et son successeur, Valinsky, qui cherche à donner un dernier souffle à des idéaux malmenés. Leur affrontement va excaver des pratiques mafieuses implantées de longue date. Un homme brûle. Puis un deuxième et un autre. Leur profil ne les destine pas à côtoyer directement les matières inflammables. Alors tueur en série ? Chaîne de vengeance ? Quelque chose semble lier toutes les victimes à Morville et cela intéresse Manlius, Letica et Valinsky. C’est un roman noir alors tout le monde ne va pas marcher sur les braises et sans sortir sans y laisser un peu ou beaucoup. 

Solide sur le fond, édifiant, un roman noir qui fait le job : se coltiner le réel. Avec un certain fatalisme : advienne que pourri.

Paotrsaout

LIVE de Jeff Jackson / Sonatine.

Destroy All Monsters

Traduction: Pierre Szczeciner

“Un déferlement de violence s’abat sur les États-Unis : à travers le pays, des musiciens sont assassinés en plein concert. Quand vient le tour de Shaun, sa petite amie et le guitariste de son groupe tentent d’expliquer le geste des tueurs. S’agit-il de simple jalousie ou d’obsession fanatique ? À moins qu’il s’agisse d’une contestation qui touche à l’essence même de la musique…”

Second roman de l’Américain Jeff Jackson, LIVE arrive chez nous avec les louanges d’auteurs reconnus comme Don De Lillo et cela peut s’avérer parfois suffisant comme déclencheur d’envie au point que l’on peut oublier de lire la quatrième de couverture en entier et ainsi ne pas voir que le roman est avant tout une romance noire dans l’univers du rock autour de jeunes un peu perdus.

Toute la partie consacrée à la description du monde du rock pour les débutants, les apprentis stars, est réellement jouissive pour tous les amateurs du grand cirque du rock n’roll : les petites salles enfumées, les premières guitares, les amplis déglingués, les coulisses, la fosse, les maquettes, les flyers, les cassettes, les concerts ratés, les premiers fans, les espoirs, les craintes, les réussites mineures, les succès d’estime, tout y est et décrit avec une réel amour avec une plume qui incite à progresser.

Hélas, l’intrigue tourne très vite au conte noir avec ses massacres orchestrés dans tout le pays dont nous ne connaîtrons pas réellement les motivations. Centrée sur trois personnages faisant leurs armes dans le milieu, l’intrigue devient très rapidement obscure, se polarisant sur le mal de vivre de ces jeunes adultes et puis, à un moment, je n’ai plus su différencier le rêve de la réalité.

N’étant pas visiblement la cible de l’auteur, Il est fort possible que les atermoiements très répétitifs des héros, leurs désirs d’une autre vie, leurs envies de suicide, leurs rêves m’aient lassé au point de perdre un peu de vue une histoire trop brumeuse à mon goût. Du coup, il m’est bien difficile de recommander ce roman comme de le condamner…

Rock on !

Clete

LE SYSTÈME de Ryan Gattis / Fayard.

The System

Traduction: Nadège T. Dulot

Chandler, Connely, Ellroy… nombreux sont les écrivains ricains de polars à avoir consacré leur œuvre à Los Angeles. À ce début de liste, il faudra ajouter, et tout en haut, le nom de Ryan Gattis. Originaire du Colorado, l’auteur termine ici une trilogie sur la cité des Anges hautement recommandable. Se démarquant de ses collègues par le terrain choisi, en l’occurrence la banlieue délabrée de Lynwood, théâtre des guerres entre gangs latinos et afro-américains et de la misère sociale, et par la manière quasiment documentaire et journalistique d’écrire, Ryan Gattis crée une œuvre originale, montée à chaque fois de manière virtuose, puissamment noire mais aussi intelligemment politique. 

Dans “Six jours”, il racontait les émeutes de 92 mais vues de la rue, du palier… 6 jours racontés par 17 voix, victimes et salauds, toxicos et alcoolos, flics, pompiers et infirmières, communautés persécutées et gangs barbares, six jours où la ville et l’État se sont barrés laissant le chaos et la barbarie au pouvoir.

“En lieu sûr”, en apparence, un roman plus classique bien que poignant de tentative de rédemption, s’avérait être, en plus d’un thriller éblouissant, un magnifique témoignage des conséquences de la crise économique de 2008 créée par les salopards de financiers friqués sur les pauvres, les oubliés, les mal-nés, les sales gueules, les toxicos. Gattis y montrait une tendresse et une empathie pour ces damnés, que le premier roman laissait juste entrevoir.

Situé fin 1993, “Le système”, se situe chronologiquement juste après “ Six jours” et aurait dû lui succéder, mais l’histoire d’un ouvreur de coffres-forts que l’on trouve dans “En lieu sûr”, lui avait été soufflée par une expérience auprès d’une équipe du FBI et lui avait alors semblé prioritaire.

“6 décembre 1993. Quartiers sud de Los Angeles.

Scrappy, dealeuse notoire, est abattue et laissée pour morte devant la maison de sa mère, sous les yeux d’un toxico, seul témoin du crime.

Le lendemain, Wizard et Dreamer, tous deux membres d’un gang, sont arrêtés et jetés en prison en attendant leur procès.

Le problème ? L’un est coupable ; l’autre, innocent. Selon la loi du gang, ils doivent se taire et accepter leur sort. Mais, selon la justice, il faut que l’un parle pour dénoncer l’autre. Sinon, l’arme du crime, retrouvée chez eux, les fera tomber ensemble.”

Et c’est toute la procédure, à une époque où les lois contre la criminalité ont été renforcées suite aux émeutes de 92, que nous raconte Ryan Gattis dans un bon gros roman flirtant avec les 500 pages bien denses mais toujours très claires, pertinentes. Choralement, comme dans “Six jours”, sont racontées l’enquête, l’arrestation, la détention et le procès de Wizard et Dreamer. On a vraiment l’impression d’y être mais vu le travail de documentation et de connaissances fourni par Gattis, ce n’est pas vraiment une surprise : visite de sept centres de détention californiens, des centaines d’heures d’entretien avec des détenus et ex-détenus, un an aux côtés d’un flic, présence lors du procès d’un gang… Au final, on colle, on comprend le propos mais aussi le discours sous-terrain et on dévore le bouquin. On peut comparer le travail et surtout son génial résultat aux œuvres de David Simon que ce soit “The Wire”, « Treme »,  » The Corner » ou l’excellent “Baltimore” pour l’écriture duquel il avait suivi une patrouille de flics à Baltimore pendant une année. Et puis c’est tout simplement humain comme du Richard Price.

L’écriture est puissante, méchamment addictive, mais ne sacrifiant que très peu au folklore ou au jargon des gangs. Le rythme est millimétré, infernal. Flics, agents de probation, accusés, amis, familles, avocats, procureurs et, bien sûr, Wizard et Dreamer ont tour à tour la parole. Les histoires de Ryan Gattis peignent la violence, mais font aussi la part belle à de petites histoires. C’est alors que fleurissent, au milieu de la gange, la tendresse quand Dreamer oublie son calvaire en lisant et relisant “L’île au trésor”, l’amour, l’empathie, la fraternité chez des gens qui n’ont plus grand chose d’autre à offrir.

Une fois encore, il y a tout un volet social et politique de tout premier ordre. Ryan Garris charge à visage découvert le système judiciaire américain et, sans faire des petits soldats des gangs de pauvres victimes, il met néanmoins l’index sur la valeur d’une vie selon la couleur de peau, selon l’origine, selon les ambitions personnelles ou les tares des garants du système. À une criminalité en baggy et bandana, il oppose bien une autre criminalité en col blanc et talons aiguilles autrement plus dangereuse parce qu’ayant le pouvoir.

Une intrigue originale, une construction experte, une documentation impressionnante, des personnages inoubliables, des scènes ahurissantes, un drame cruel bien sûr mais aussi un peu d’espoir…

Ryan Gattis, sans aucun doute, le meilleur du polar américain actuellement.

Clete.

RIEN A PERDRE de Roberto Montana / Métailié Noir.

Traduction: René Solis

“Trois quinquagénaires se retrouvent lors d’une réunion d’anciens élèves d’un lycée de Buenos Aires. Wave, rocker fainéant, convainc deux de ses vieux camarades de partir en week-end sur une plage en Uruguay.

À bord d’une vieille Ford Taunus, Mario, Le Nerveux et Wave prennent la route. Au lieu de retrouver leur adolescence, c’est rapidement leur présent qui s’impose : l’un vit encore chez sa mère, l’autre risque de divorcer et le rocker vient d’apprendre que sa femme le trompe (avec un gars « qui passe son temps au gymnase et écoute Shakira. Shakira ! Tu y crois, toi ? »).

Accompagnés d’une jeune autostoppeuse très enceinte, entre moqueries et petites misères, tout bascule au moment où l’un d’entre eux transpire trop en passant la frontière… De gaffes en malentendus, ce road-trip se transforme vertigineusement en roman noir, mais les héros sont très fatigués.”

« Rien à perdre” est le premier roman de l’auteur uruguayen établi en Argentine Roberto Montana à paraître chez nous. Il est proposé par les éditions Métailié qui font la part belle aux romans sud-américains et spécialement argentins.

Commencé un peu comme le “very bad trip” d’un weekend de trois quinquas un peu dépassés par la vie, entre espoirs déçus et certitudes qui s’écroulent, ce roman provoque par ses dialogues décalés et ses situations souvent scabreuses une certaine hilarité pour peu qu’on aime quand même suffisamment l’humour en dessous de la ceinture.

Mais, très vite, par la trahison de l’un d’entre eux se servant des deux autres pour passer de la came à la douane, le roman prend un aspect beaucoup plus sombre pour tourner à la tragédie.

Roman court, “Rien à perdre” se lit très vite et ne laisse pas un souvenir impérissable tant on ignore où l’auteur veut nous entraîner. La lecture est, somme toute, agréable et s’il n’y a “rien à perdre”, il n’y a quand même pas beaucoup à gagner si ce n’est passer un moment exotique en compagnie de trois mecs dépassés par la vie mais très loin des standards habituels de la collection.

Clete.

ÇA RESTERA COMME UNE LUMIÈRE de Sébastien Vidal / Le mot et le reste.

 « Ça restera comme une lumière » de Sébastien VIDAL m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché jusqu’à la dernière. L’auteur a ce style d’écriture qui va droit au but, puissante et captivante. Sébastien VIDAL sait retranscrire à merveille, les émotions, les sentiments de ces personnages, le tout dans un environnement rural, dépeint au point d’avoir l’impression d’y être allé soi-même.

Le personnage principal est Josselin, ancien militaire en opération au Mali revenu blessé physiquement et psychologiquement. Il y a perdu son œil, son compagnon d’arme Erwan et le bien-fondé de son engagement pour sa patrie. En phase de reconstruction, il revient à Missoulat petite ville de province où il a passé 2 mois de vacances inoubliables plus jeune.

Il fait la rencontre de Henri, ferronnier et artiste du métal, personnage fort qui a perdu sa femme dans un tragique accident et coupé tous liens malgré lui avec sa fille Emma.

Les deux hommes vont partager leurs vies pudiquement et s’épauler mutuellement. L’ancien transmettant au plus jeune son savoir-faire et recevant en retour une aide précieuse.

En effet, Missoulat est une petite ville désertée, souffrant économiquement, vivant sous le joug de Charles Thévenet, patron de la seule entreprise du secteur. Thévenet ne vit que pour écraser son prochain dans le seul but d’asseoir un peu plus son empire, contrôlant la politique locale, la gendarmerie et ses citoyens. Il use à volonté d’hommes de main pour arriver à ses fins et il a une sérieuse dent contre Henri dont il veut récupérer les terres et se venger, le pensant coupable de la mort de son fils.

Josselin navigue donc en eaux troubles dans ce climat pesant et va retrouver ses amis d’enfance Martin et Emma. Martin vit en marge de la ville dans une caravane pourrie et passe le plus clair de son temps dans les vapeurs d’alcool, Emma tient un salon esthétique, enceinte et toujours aussi belle aux yeux de Josselin. 

L’histoire s’envenime crescendo, l’intensité monte doucement mais sûrement, les personnages principaux sont au cœur d’une sombre tourmente qui ravage les cœurs et les esprits. L’apothéose est une explosion de sentiments pour le lecteur mêlant la joie, l’amertume, la tristesse et l’espoir.

Ce roman met en lumière la complexité de la nature humaine face à la mort et sa résilience, la faculté de l’Homme à surmonter les échecs et les épreuves de la vie, la force de l’amour d’un père pour sa fille, l’abnégation d’un homme pour l’amour de sa vie.

Ça restera pour moi l’une des plus grosses claques littéraires.

Nikoma

ARRET D’URGENCE de Belinda Bauer / Belfond Noir.

Traduction: Christine Rimoldy

Deuxième chronique chez Nyctalopes… Certains l’auront compris, la vieille Adélaïde, il lui faut du temps pour taper sur le clavier, elle a appris l’écriture à la plume…

Cette fois, je reviens avec un roman paru le 11 juin 2020 Arrêt d’urgence de Belinda Bauer. Pas tout à fait une nouveauté vous me direz, mais n’allez pas imaginer que c’est parce que je suis à l’essai.

Du coup, ce livre a déjà fait l’objet de quelques chroniques allant du pire au meilleur. J’ai souvent lu qu’il y avait des incohérences. Sans doute. Une gamine qui passe la tondeuse alors qu’elle n’a pas six ans… Qui lit Stephen King sans ciller… certes, mais ça ne m’a pas vraiment dérangée. Mon ancienne carrière dans l’enseignement peut-être, qui m’a appris qu’un enfant peut s’avérer surprenant, en décalage complet avec ce qu’on attend de lui. 

Restez dans la voiture, je ne serai pas longue. Jack est responsable de vous.

En panne sur l’autoroute, Jack, et ses deux petites sœurs Joy et Merry regardent leur mère, enceinte, s’éloigner en quête de secours. Ils ne la reverront plus. Quelques jours plus tard, le corps de la jeune femme est retrouvé sur un parking.
Trois années ont passé. Désormais âgé de 14 ans, Jack fait de son mieux pour prendre soin de ses deux sœurs tout en restant sous le radar des services sociaux. Agile et malin, l’adolescent cambriole les maisons du voisinage en quête de nourriture. C’est ainsi que son chemin croise celui de Catherine While.
Alors que son mari est en déplacement, la jeune femme enceinte découvre de mystérieuses lettres de menace, et un couteau laissé près de son lit.

L’histoire, inspirée d’un vrai fait divers, démarre simplement : une mère disparaît… Elle est retrouvée poignardée au ventre alors qu’elle était enceinte. Les hommes grimacent. Les femmes ont la larme à l’œil. Mais on n’en fait pas un fromage. Enfin, l’auteur n’en fait pas un fromage, car elle s’attache à suivre les trois enfants et plus particulièrement Jack, l’aîné. À quatorze ans, dans le sud-ouest de l’Angleterre, il est devenu cambrioleur de villas pour nourrir ses deux jeunes sœurs depuis que le père est sorti acheter du lait pour ne plus jamais revenir.

Alors déjà, ces héros à la Dickens nous accrochent. Mais ça ne s’arrête pas là. Il y a un flic, antipathique à souhait, prêt à maltraiter une femme enceinte pour résoudre un meurtre, et pourtant, curieusement, ce personnage décrit à petites touches au fil des pages nous devient sympathique. Lorsqu’il pactise avec notre cambrioleur en herbe pour retrouver le meurtrier de sa mère, on adhère. 

Et puis, dans ce roman, il y a des blancs, des marges plus importantes où l’imagination du lecteur peut se faufiler et ça, c’est le top. Tout n’est pas livré clefs en main et certains silences resteront sans voix jusqu’à la fin.

Alors crédible ou pas, je m’en f… car au final, ce que je cherche à mon âge, c’est l’immersion. C’est qu’un auteur me prenne par la main pour me raconter une histoire, c’est qu’il parvienne à peupler mon vieux mas de Lozère de personnages qui débarquent et modifient mon quotidien. Et pour le coup, c’est réussi ! Pendant quelques jours, j’ai eu envie de laisser des piles de vieux journaux envahir le sol de mon salon. Comprendra qui lira !

Adélaïde

TERMINAL MORTUAIRE de Jean-Noël Levavasseur / Editions Ouest-France, collection Empreintes.

« Jean-Noël Levavasseur est grand, beau, doué, jeune et sympathique. C’est énervant » brocarde fraternellement Jean-Bernard Pouy en préface de ce nouveau Port de l’angoisse, version normande et vénéneuse. Et c’est vrai que le garçon présente bien, autant physiquement que biographiquement. Journaliste à Ouest-France, auteur de quatre romans et d’une multitude de nouvelles, éditeur, directeur d’ouvrages collectifs : il porte tous ces costards avec le même tact et la même élégance décontractée, anglaise dirons-nous. Pourtant, c’est d’en face, de son Calvados natal qu’il observe un monde bien moins zen que lui.

L’œil du journaliste et l’œil de l’écrivain conjuguent depuis toujours leurs acuités pour équilibrer des histoires entre actualité grise et maux éternels. Et si Lauren Bacall (certes citée à la page 178) et Humphrey Bogart s’absentent du casting, il faut néanmoins reconnaître quelques petites similitudes entre le To Have And Have Not (titre français En avoir ou pas) d’Ernest Hemingway, roman adapté au cinéma en 1944 par Howard Hawks, en ce précité Port de l’angoisse donc, et le présent Terminal mortuaire en Bessin. Bien entendu, ce ne sont plus des clandestins chinois qui traversent ici les flots caribéens, mais des migrants, en quête d’un miroir aux alouettes britannique, délaissés au bord d’une Manche perdue d’avance.

Le (anti) héro du livre, Martin Mesnil, se retrouve les deux pieds dans cette vase déshéritée après avoir accepté un job en intérim « sur les quais » (Ah, Elia Kazan et Marlon Brando, là) d’Ouistreham. Mafieux, trafiquants, opportunistes et passeurs rodent, Viktor morfle, Azem crie vengeance… La violence des extrémismes glauques frappe à l’aveuglette et la Côte de Nacre en perd ses irisations éponymes. En un mot, c’est la jungle ou plutôt les jungles : celle qui qualifie ces insalubres camps de passage pour candidats à la traversée ou celle qu’impose les dérives sécuritaires abjectes des défenseurs d’un Occident nauséeux. Incompatibilité, incompréhension, haine, peur, le cocktail est classiquement détonnant. Entre nervis slaves au passé trouble et réfugiés sans amarres, Jean-Noël Levavasseur fait de constats amers la toile aboutie et sobre d’un drame quotidien et trop souvent négligé.

À noter que Terminal mortuaire est l’une des premières parutions de la nouvelle collection de romans noirs, sur trames de terres normandes donc, mais aussi vendéennes ou bretonnes bien sûr, des éditions Ouest-France.

JLM

LE FLEUVE DES ROIS de Taylor Brown / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The River of Kings

Traduction : Laurent Boscq

Après “La poudre et la cendre” en 2017 et “ Les Dieux de Howl Mountain” en 2019 voici « Le fleuve des rois”, troisième grande épopée de Taylor Brown, auteur géorgien qui consacre son œuvre au passé proche et éloigné de son état natal. Si, dès la première histoire, on sentait qu’on avait affaire à un grand auteur, les deux suivants ont levé le moindre doute sur l’ampleur et la qualité de ses romans. Il a ainsi traité la guerre de sécession dans l’odyssée de deux enfants dans la tourmente de la Georgie sacrifiée, puis les “moonshiners” pendant la prohibition avec une érudition au service du lecteur et un talent de conteur de tout premier plan. “Le fleuve des rois” est antérieur  à “Howl Mountain” et nous délivre une histoire méchamment ambitieuse se déroulant sur trois époques : le milieu du XVIème siècle, la fin du vingtième siècle et notre époque, les trois narrations convergeant pour raconter l’histoire d’un fleuve, forcément géorgien,  l’Altamaha River, de l’arrivée des Européens à nos jours.

“Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au coeur de cette région mythique du Nouveau Monde.”

Le roman commence avec le périple des deux frères et au premier abord, on peut craindre de tremper dans un roman de nature writing, rythmé par le déplacement lascif des kayaks des deux frères.Mais cette première partie, qui se décline au départ comme un guide pour le fleuve, perd rapidement son côté informatif ou contemplatif pour laisser la place à une expérience beaucoup plus rude quand les deux frères entament des recherches sur le passé sulfureux de leur père et se frottent à son environnement naturel et humain pour découvrir les vraies causes de sa mort.

Parallèlement, Taylor Brown nous fait découvrir le passé de cet homme à la fin du XXème siècle et au début du XXIième quand il tente toutes sortes de magouilles pour sortir la tête hors de l’eau, faisant suite à des choix hors la loi, faisant suite à d’autres choix illicites peu couronnés de succès.

Ces deux parties fonctionnent bien malgré le manque d’empathie que distillent les deux frères et surtout leur père, sinistre personne à l’image du peuple qui vit et se cache sur le fleuve : trafiquants de drogue, braconniers, illuminés et tarés. Mais le meilleur est à venir, il réside dans l’histoire de ce corps expéditionnaire français qui débarque à l’embouchure du fleuve au XVIème. A un moment, un des personnages évoque le film Fitzcarraldo et c’est effectivement le monde d’”Aguirre, la colère de Dieu” du réalisateur allemand Werner Herzog qui vient rapidement à l’esprit. On se doute que dans ce Nouveau Monde rude, l’histoire sera tragique, que l’issue sera très incertaine, mais on ne se doute pas à quel point l’horreur sera au rendez-vous. La faute à des hommes rendus fous par la recherche d’un hypothétique or qu’on aurait juste à ramasser dans les Appalaches en amont du fleuve. 

Taylor Brown aurait pu, aurait dû peut-être écrire un roman contant uniquement le calvaire halluciné de ces hommes et de ce cartographe royal Jacques Le Moyne de Morgues, tant ses pages sont fortes et tant il s’est documenté pour donner une image qui sonne très juste de ces Français perdus dans un enfer si loin de leurs vies et de leurs certitudes. Mais, l’objectif premier de ce roman était, je pense, de raconter l’histoire d’un fleuve, depuis son invasion par les premiers colons jusqu’à son marasme actuel et nécessitait donc plusieurs ancrages temporels pour bien voir l’évolution, la déliquescence d’un fleuve.

Si l’histoire est très forte, violente, admirablement menée et passionnante dans sa partie coloniale, intéressante dans ses deux autres intrigues, elle manque néanmoins d’une certaine tendresse pour les personnages que l’on trouvait dans les deux précédents. Par ailleurs, on peut reprocher, qui aime bien châtie bien, l’absence de voix féminines comme les extraordinaires Ma dans “Les dieux de Howl Mountain” et Ava dans “ La poudre et la cendre” pour contrecarrer la testostérone et l’adrénaline omniprésentes dans tout le roman.

Néanmoins, une fois de plus, Taylor Brown, avec talent et intelligence, emporte tout, laissant souvent le lecteur pantois, partageant l’hébétement et la terreur de ces aventuriers de la Renaissance.

Epique !

Clete.

LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON de Tim Winton / La Noire Gallimard.

The Sepherd’s Hut

Traduction: Jean Esch

C’est quand il découvre son père mort sous son pickup que Jaxie décide de s’enfuir, pensant qu’il sera le coupable idéal, la haine qu’il voue à son père n’ayant d’égale que la force des poings de celui-ci quand il le tabasse. Pour éviter la police qu’il pense résolue à le mettre en cabane, il décide de s’aventurer dans le bush, à pied et mal équipé. C’est son calvaire dans un environnement hostile, entremêlé de souvenirs sur la maladie de sa mère, sur l’ignominie de son père et sur son histoire d’amour avec Lee, sa cousine qu’il envisage d’enlever pour une fuite ensemble, qui occupe une longue première partie qui se termine heureusement juste avant qu’apparaissent les premiers bâillements.

Le ton est bon, Jaxie sonne juste en ado en cavale mi racaille, mi coeur tendre mais on espère néanmoins que le roman ne va pas se résumer à un long monologue, à du nature writing australien. Heureusement, débarque un curé défroqué qui vit dans ce grand nulle part sans électricité et qui va mettre des étincelles à un récit qui devient alors passionnant. Le père Fintan MacGillis, prêtre irlandais se cache là depuis des années. De son propre aveu, il a fait des saloperies qui l’obligent à survivre seul dans le trou du cul du monde, mais le mystère demeurera sur ses délits ce qui ne manquera pas d’inquiéter un Jaxie, dans l’expectative. Comme lui-même ne veut rien dévoiler au prêtre de son drame, cette deuxième partie ressemble à un huis clos planté au cœur du bush, un étrange jeu du chat et de la souris.

Mais, pour le vieux fou comme pour Jaxie, le danger viendra d’une adversité imprévisible et chacun devra tenter de sauver sa peau. Ce sera l’heure des choix graves dans l’urgence, de ceux qui marquent une vie de façon indélébile et la troisième partie verra naître une émotion terrible, insoupçonnée.

Alors, peut-être que certains, après avoir lu le premier chapitre semblant annoncer une cavale folle en jeep avec moteurs hurlants et flingues dans la boîte à gants, resteront sur le bord de la route ou plantés dans le bush car ils se seront trompés de bouquin, de genre. On n’a pas affaire ici à un polar survolté, halluciné, suicidaire mais tout simplement à un très beau roman d’apprentissage, initiatique, éminemment anglo-saxon dans sa forme et son fond, très séduisant et émouvant par la beauté de ses deux personnages paumés en plein désert.

Clete.

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