Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

****

Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

LE DEMON DE LA COLLINE AUX LOUPS de Dimitri Rouchon-Borie / Le Tripode.

Duke est en prison. Il partage sa cellule avec son codétenu Fridge, et une vieille machine à écrire grâce à laquelle il fait le récit des événements qui l’ont mené en taule. L’histoire d’un destin volé et violé, brutalisé par l’existence dès la petite enfance passée dans cette terrible maison de la Colline aux Loups. 

Il naît entre deux parents-ogres, bourreaux sans morale ni remords, et une fratrie de bambins sauvages, animaux chétifs sans nom, sans identité propre et sans langage. Avec ses frères et sœurs, ils grandissent pêle-mêle sur une couverture à même le carrelage, abandonnés et enchevêtrés dans une seule pièce, comme un seul corps, hors du temps, privés du contact avec le monde extérieur. « Le nid », comme l’appelle Duke, dans lequel ces minuscules ébauches d’humains se créent une bulle de chaleur et de contacts primitifs, c’est un étrange refuge où il caressera brièvement le bonheur du bout des doigts.

« Ça paraîtra bizarre à vous tous mais au commencement on n’avait pas de noms. À quoi ça aurait servi on n’avait pas besoin de s’appeler alors on ne s’appelait pas. On savait se trouver comme dans une évidence. »

L’enfant s’éveille peu à peu à la conscience de lui-même et des autres, malgré les limitations du langage dans leur univers en huis clos, malgré la violence indicible qui prend aux tripes, qui laisse parfois le cœur au bord des lèvres. « Il n’y avait ni bordures ni limites ni rien. Et soudain dans ma tête de petit gars je voyais des murs un plafond. L’ombre et les hurlements ont pris un contour plus net jusqu’à ce que je cerne enfin cet homme qui m’a dit il faut m’appeler père. »

Lorsque les services sociaux interviennent un jour, Duke est alors envoyé à l’école. Les frontières de son existence s’étirent, explosent : il apprend qu’il a un nom, que ses frères et sœurs aussi. Il faut s’adapter à une vie nouvelle, au monde du dehors où tout lui est inconnu, s’accoutumer aux autres, apprivoiser leurs regards et affronter leurs jugements. Toujours affronter.

Sur sa machine à écrire d’adulte en cabane, Duke cherche à démêler les fils de sa propre narration : l’école, la violence des sévices infligés par ses parents, le démon de rage qui gronde parfois dans ses entrailles en montrant les crocs, la famille d’accueil bienveillante et l’espoir fébrile du salut, l’adolescence, la fugue, les squats de junkies, jusqu’à cette terrible nuit de crime qui scellera son destin. Il sonde les abysses de ses souvenirs, il nous entraîne aux confins de l’horreur humaine, et nous offre une histoire en clair-obscur, où les ténèbres sont entrecoupées de brefs éclats vacillants d’une douceur inattendue, déconcertante et sublime. 

« Je ne sais pas si j’étais prêt à revivre la Colline aux Loups même si je l’ai quittée ou si elle m’a quittée je suis comme un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l’enfance. »

Le premier roman de Dimitri Rouchon-Borie est d’une beauté brutale, il évite les écueils du voyeurisme et de la complaisance en livrant un récit sombre où perlent des instants d’une touchante poésie. On y lit la compassion. La pudeur, aussi. Et l’amour, malgré tout, qui tente de s’épanouir timidement dans le terreau des plaies et des cicatrices d’une vie fracassée. 

L’apparente naïveté de la langue si singulière de Duke – son « parlement » – est servie par un style parfaitement maîtrisé : l’absence de virgules nous entraîne dans un rythme effréné, haletant. On est pris dans la narration comme dans le flot implacable d’une rivière après l’orage, emportés, méchamment ballotés, étourdis, en apnée.

« Je vous jure que la prison ça ne se raconte pas bien on fait toujours la même chose. Mais ce que je peux dire c’est que je n’ai jamais été vraiment tranquille j’avais l’impression qu’à moi tout seul je faisais travailler la police et les juges toute l’année on me disait c’est compliqué votre situation. Je crois que personne n’arrivait à savoir si j’étais à prendre du côté de l’ange blessé qui dérape ou de la bête perdue pour la cause moi j’avais la réponse. »

Un roman brut et bouleversant qui s’aventure dans les labyrinthes enfouis de l’âme humaine. D’une noirceur éblouissante.

Julia

AUCUNE TERRE N’EST PROMISE de Lavie Tidhar / Editions MU.

Unholy Land

Traduction: Julien Bétan

Au tout début du XXème siècle, le sixième congrès sioniste avait autorisé une expédition en Afrique orientale britannique pour déterminer de sa pertinence en tant que patrie juive. Le gouvernement britannique avait proposé d’installer les Juifs sur un haut-plateau en Ouganda à l’époque, au Kenya aujourd’hui. Le climat clément aurait convenu aux populations d’origine européenne. On sait que ce choix ne se fit pas, la grande majorité voulant s’installer sur la terre dite promise. Cet épisode “Ouganda” n’est plus qu’une amusante anecdote. Pourtant dans une autre chronologie, dans une autre Histoire, les Juifs sont réellement partis coloniser une petite partie de l’Afrique et c’est ce que Lavie Tidhar, auteur de SF né dans un kibboutz et vivant actuellement en Angleterre nous raconte dans cet extraordinaire “Aucune terre n’est promise”, roman qui décoiffe salement et interroge gravement.

Les plus grands chocs littéraires se produisent souvent quand on sort de sa zone de confort, de son petit univers douillet. Les uchronies, pas ma tasse de thé, une fois les curiosités initiales avalées , l’histoire ne tient pas souvent la route. La kabbale, pas mon shot de vodka, trop loin du Texas ou de l’Arizona. La question juive pas ma weed… Et pourtant quel bouquin !

“Berlin. Lior Tirosh, écrivain de seconde zone, embarque pour la Palestina, fuyant une existence minée d’échecs. Il espère retrouver à Ararat City la chaleur du foyer, mais rien ne se passe comme prévu : la ville est ceinturée par un mur immense, et sa nièce, Déborah, a disparu dans les camps de réfugiés africains. Traqué, soupçonné de meurtre, offert en pâture à un promoteur véreux, Lior est entraîné malgré lui dans les dédales d’une histoire qu’il contribue pourtant à écrire.”

Lavie Tidhar (double de Lior Tirosh?) a choisi le polar pour entrer dans ce roman. Et le parcours erratique et chaotique de Lior pour retrouver sa nièce va donner l’occasion à l’auteur de faire la leçon du sionisme, de la politique d’Israël en montrant qu’en Afrique aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets: haine des populations expulsées, relations diplomatiques très difficiles avec les pays voisins, un état guerrier ultranationaliste, un terrorisme aveugle… Le tableau est laid et salopé un peu plus par la création d’un mur de protection qui finalement emprisonne, prône le repli sur soi. Le style est impeccable et la lecture se révèle particulièrement addictive mais on se demande aussi s’il y avait vraiment besoin de créer tout un monde pour un polar si souvent déjà lu.

 Et puis tout d’un coup, ça fuse… on change de monde, de mondes… Il existe des mondes parallèles et Lior comme Bloom le flic qui le surveille, font partie d’une minorité qui peut “glisser” d’un monde à l’autre, et d’une époque à l’autre. Alors les plus cartésiens d’entre nous s’écrient déjà qu’ils ne partiront pas dans ce genre de délires et pourtant, une fois de plus, c’est très sensé, le plus souvent juste évoqué pour raconter certains moments de l’histoire juive et ce qu’il aurait pu advenir si certains choix avaient été faits ou non. Bien sûr, ceux qui connaissent la Kabbale apprécieront encore plus une lecture baignée parfois de poésie pour apaiser le vertige vécu. Par ailleurs, tout lecteur acceptant un petit effort pour s’adapter à la forme choisie, sera séduit par la pertinence du “montage”, par l’écriture techniquement virtuose, par le soin mis à éblouir, à enchanter, à déstabiliser.

Avant tout roman sur l’histoire des Juifs, ”Aucune terre n’est promise” interroge aussi sans bornes les néophytes, séduit par la force de l’écriture, l’imagination florissante et s’universalise par les questions qu’il pose, les interrogations qu’il impose. Un roman rare !

Clete

PS: Merci à ma bonne fée Aurélie de l’agence “Un livre à soi” pour son conseil et sa relance très justifiée.

LËD de Caryl Ferey / EquinoX Les Arènes

LËD ou glace en russe est le titre du dernier opus de Caryl FEREY. L’auteur nous a habitués à voyager à travers ses différents romans et cette fois-ci, il nous emmène en Russie. 

La recette de l’auteur reste la même, seuls les ingrédients changent. Alors est-ce du réchauffé ou pas ? Personnellement, je me suis délecté du début à la fin. On reconnait de suite l’écriture incisive, l’immersion est totale, l’histoire est documentée, l’enquête est solide. Apprêtez-vous à avoir des engelures aux doigts en feuilletant ce roman qui nous parachute à Norilsk, la ville la plus au Nord de la Sibérie et la plus polluée au monde.

L’univers est glacial et rude et les aurores boréales ne parviennent pas à donner de magie à cette ville ou le froid vous transit et vous glace à jamais. On y découvre une population jeune qui se tue dans les mines de Nickel et noie sa peine dans la vodka pour oublier un quotidien sans lendemain meilleur. C’est ni plus ni moins qu’un goulag moderne, et les parallèles dans le roman sont nombreux, notamment lorsque Dasha apprend que sa grand-mère, sa Babouchka était une Zek, condamnée au goulag pour un motif des plus futile.

L’enquête se déroule donc dans cet univers, lourd d’un passé post Stalinien et aujourd’hui en proie à la corruption d’une Russie toujours nébuleuse. La première victime est un Nénet, un membre d’un peuple ancestral de Sibérie. Ce peuple survit en marge de cette société, ayant comme seule ressource ses troupeaux de rennes et la toundra comme seul refuge. Boris Ivanov est en charge de l’enquête. D’autres victimes vont se succéder au profil très différents. Le coupable est vite désigné, un vieil Ouzbek, ancien militaire, devenu chauffeur de taxi. Pour autant, l’enquêteur n’est pas convaincu et persiste jusqu’à mettre le doigt dans les rouages d’une corruption tentaculaire, l’impactant bien au-delà de ce qu’il pouvait penser.

L’espoir est mince dans ce roman, les personnages semblent résignés et les enjeux financiers du nickel supplantent toute humanisme. On nait à Norilsk ou on y vient pour se faire oublier mais on en repart très rarement. Les sujets traités sont variés passant du peuple autochtone opprimé à l’exploitation humaine, de la catastrophe écologique à l’homosexualité bannie, de la corruption à l’émergence de groupes ultranationalistes et j’en passe, c’est très dense, intense et glaçant.

Le dénouement est éclatant, sanglant et justice faite…si seulement.

Alors faut-il risquer l’engelure et l’amputation ? Je vous réponds DA DA DA.

Nikoma

LES JARDINS D’EDEN de Pierre Pelot / Série noire

Ainsi va la vie des collections… Au moment où Caryl Ferey migre vers les Arènes avec LED, Pierre Pelot arrive à la SN. Pelot, même si vous ne l’avez jamais lu, est un nom qui doit vous être néanmoins familier. L’auteur débarque dans ce qu’il appelle lui -même un panthéon, avec une œuvre littéraire courant sur plus d’un demi-siècle et forte de plus de 200 romans et BD allant de la littérature pour enfants et ados à la littérature générale, au polar, à la SF… “On lui doit aussi des pièces de théâtre, des contes, des pastiches et des parodies de western ou d’heroic-fantasy, des chroniques, des nouvelles, des feuilletons et des adaptations pour la radio ou la télévision. Le champ de l’écriture s’est encore étendu au scénario de film, de bande dessinée, de téléfilm et à la novélisation.” (source wikipédia). Je n’ai pas lu beaucoup de romans de Pierre Pelot durant mon parcours de lecteur mais nul doute que la Série Noire a ici ferré un gros poisson etcela se voit dès cette première sortie.

“Jip Sand est revenu de tout et surtout d’un sale cancer. Il est aussi revenu à Paradis, dans la ville et la maison de son enfance, pour se requinquer et retrouver sa fille, Annie dite Na, qui semble avoir disparu depuis plusieurs mois.

Paradis, sa clinique privée, ses eaux thermales et ses Jardins d’Éden. Mais aussi Charapak, l’envers du décor, la casse des Manouches, et le corps à moitié dévoré de Manuella, l’amie de Na, retrouvé dans les bois quelques années plus tôt.

Ce que Jip n’a pas cherché à élucider à l’époque, il veut le comprendre aujourd’hui. Pour Na. Pour savoir ce qui lui est arrivé.”

Pelot, un auteur? Un écrivain? Bien sûr, mais avant tout et ce n’est pas péjoratif et même plutôt rare et précieux, Pierre Pelot est un conteur, un raconteur d’histoires de nos campagnes peuplées de héros ordinaires souvent fracassés comme Jip qui va nous intéresser dans cette histoire située dans un coin des Vosges natales de l’auteur. Et, dans cette première moitié du roman, qui commence assez nonchalamment, tout le temps nous est donné pour apprécier cette plume enchanteresse dans les descriptions, les portraits, les retours dans un passé proche ou aux confins de l’enfance.

Dans la seconde moitié de l’histoire le rythme va terriblement s’accélérer, poussé par un héros alcoolique en roue libre. J’ai pu lire que Jip était un personnage attachant. Une vraie tête à baffes, oui, et vous approuverez bien sûr si vous avez déjà côtoyé un alcoolique entre crises d’auto apitoiement et délires surréalistes. Jip pète les plombs et le tableau s’embrase, plus rien ni personne ne peut le retenir. Du coup, on entre dans un exemple réussi de de que l’on appelle sans réellement beaucoup de référents autres que la mode actuelle, de rural noir de la pire espèce. Immortalisée par Jules Ferry, la ligne bleue des Vosges, ce n’est plus ce que c’était.

Costaud.

Clete.

CIMETIERE D’ETOILES de Richard Morgiève / Editions Joëlle Losfeld

C’était il y a deux ans exactement : la sortie du Cherokee nous enchantait, positivement, et le blog s’en faisait l’écho. Aussi quand on annonçait un sequel éditorial du roman décoré des Grand prix de Littérature policière 2019 et Prix Mystère de la Critique 2020, il y avait de quoi dérouler une langue gourmande, tel un loup de Tex Avery.

El Paso, Texas, 1963. Huit ans après la disparition du tueur en série appelé le Dindon *, les lieutenants Rollie Fletcher et Will Drake enquêtent sur la mort suspecte d’un Marine. Ce ne sont pas des modèles de vertu mais la vertu n’a jamais résolu une affaire criminelle. La ténacité, si. Plus Fletcher et Drake progressent dans la recherche de la vérité, plus cet absolu leur échappe, plus l’enquête se révèle être une hydre aux multiples visages. La mort à tous les étages: voilà ce qu’ils auront au menu et qu’ils feront passer avec des balles blindées et des amphétamines. Pas de castagnettes mais des poings américains. Comme seule loi, la loi du talion version country : pour un oeil les deux, pour une dent toute la gueule. On remplit les cimetières comme on peut et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. En témoigne cette pluie d’étoiles mortes qui tombe du drapeau américain à la fin du livre.

* Voir Le Cherokee.  

Cimetière d’étoiles fait immédiatement retrouver la verve de Richard Morgiève, son humour noir, son sens de la formule qui claque, dans un registre burné, sans aménité particulière pour les dames, les groupes ethniques, les personnes au physique disgrâcieux… Bref, c’est un peu tout le monde qui dérouille, de façon jubilatoire. La paire de héros flicards, Rollie Fletcher et Will Drake, est gratinée, on ne sait pas s’ils sont plus « dingues que salauds. » L’un est albinos, l’autre saigne du nez. L’un décoche les citations latines, l’autre déclame les passages des Ecritures. Tous deux se défoncent la gueule et massacrent allégrement ceux qui se dressent en travers de leur chemin. 

Ainsi commence un drôle de paso doble transfrontalier, pimenté de sauce et de gnons. On retrouve du polar d’antan, du western, de la parodie historique, on violente les genres autant que les hommes : Jim Thompson, San Antonio, peut-être aussi le sens des digressions d’Un privé à Babylone. Rollie Fletcher et Will Drake se leurrent dans leur enquête et ça ne tourne pas rond dans leur tête. La rumination du passé et les toxiques. La figure du Dindon, le redoutable serial killer, clignote au bord de leur chemin puis s’éteint. Il ne fallait pas l’ignorer et nos deux compères apprendront à le regretter. Le final du roman renoue avec l’haletante traque déployée dans le Cherokee et l’électricité de son récit.

Car auparavant que s’est-il passé ? Je retiens le sentiment de traîner les pieds dans la poussière, dans une certaine confusion. Quand cela démarre-t-il ? Où va-t-on avec ces deux zigues ? Je me suis ennuyé à vrai dire, abîmé par les pouvoirs émollients de la référence, de la citation, de la liste, du gimmick dont l’auteur raffole. D’autres accueilleront avec joie et ravissement ce déchainement inventif, ce foutoir qualifié de génial. C’est un peu triste de ne pas se joindre au bouquet des critiques élogieuses mais aujourd’hui, je ne me sens pas de le faire. 

Paotrsaout

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

Certains bouquins vous chopent dès les premières lignes et même parfois, plus rarement, rien que la couverture vous donne la chair de poule. Cette femme floue en couverture de “Traverser la nuit” attire immédiatement le regard et si on teintait de bleu ses lèvres, elle évoquerait irrésistiblement certaines amazones d’Enki Bilal. Évidemment, votre regard accroche ensuite la signature. Hervé Le Corre n’est plus à présenter et, s’il vous est inconnu, vous pouvez pénétrer son univers noir avec ce roman qui est, pour moi, le plus brillant de sa déjà très belle oeuvre. Enfin, ce titre vous paraîtra si juste une fois le livre lu.

Trois personnages, trois destins, trois vies cabossées… Louise aide-ménagère qui élève seul Sam, Jourdan un flic qui enquête sur un tueur de femmes à Bordeaux et Christian un employé qui regrette l’adrénaline ressentie autrefois avec l’opération Barkhane. Tous trois doivent affronter leur enfer nocturne, naviguer sur leur Styx intime, parvenir à “traverser la nuit”. Louise endure les coups ou les menaces de son ex. Jourdan sent sa femme s’éloigner de sa vie, remplacée dans ses nuits par les victimes de ses enquêtes. Christian, lui, quand les pulsions sont trop fortes, massacre des femmes dans la nuit bordelaise…

Le tueur, la victime et le flic… scenar simpliste, rebattu, léger, et donc avec une intrigue initiale à deux balles, Le Corre vous sort un extraordinaire roman noir, parfois très loin des standards et pourtant très classique dans cette volonté de montrer la saloperie du monde dans lequel nous vivons, l’inhumanité de certaines situations vécues par de gens non pas indigents mais tout simplement infiniment malheureux, malchanceux, largués. Le Corre, mieux que tout autre, écrit, décrit la souffrance avec toutefois cette pudeur préférant la grandeur du propos à la démonstration de la déchéance et de la bestialité. Pourtant ce roman est très dur, malgré une plume qui se préfère parfois très discrète, c’est noir, ça pue la peur, le désespoir, la folie et la mort. 

La lecture régulière de polars apporte, empiriquement, une connaissance de certains petits trucs, de petites aides pour entretenir un suspense ou relancer une intrigue chez les auteurs, actes réalisés avec plus ou moins de talent ou de réussite. Rien de ça ici. “Traverser la nuit “est l’exemple du roman noir parfait, s’imposant dès les premières lignes par une écriture juste, belle sans paraître empruntée, montrant compassion pour les femmes battues et colère contre les violences des salauds individuels ou institutionnels. La lecture ne souffre d’aucune baisse de tension. Le Corre vous emporte et s’il vous épargne bien des détails sordides il vous oblige néanmoins, malignement, à créer vos propres visions du cauchemar.  L’auteur va réussir à vous suggérer l’abjection sans jamais l’énoncer laissant ainsi volontairement des zones d’ombre, laissant des points de suspension assassins… qui interrogent et vous détournent de l’attaque qui va vous terrassera.

“Traverser la nuit”, c’est parfois très dur, toujours superbe !

Clete.

LES PIONNIERS de Ernest Haycox / « L’Ouest, le vrai » Actes Sud

The Earthbreakers

Traduction : Fabienne Duvigneau

Dans la collection « L’Ouest, le vrai », le roman posthume d’Ernest Haycox, publié en 1952, deux ans après la disparition de son auteur, se pose à part. En effet, contrairement à tous les autres titres, il n’a jamais été adapté au cinéma. Peu étonnant quand on découvre l’ampleur de cette fresque historique, aux multiples personnages et aux intrigues entrecroisées. Elle a la carrure pour s’imposer au-dehors du cadre western.

« Ils viennent du Missouri et ont tout abandonné dans l’espoir de trouver une terre à des milliers de kilomètres de leurs foyers. Ce voyage où ils affrontent les rapides, le froid, les pluies diluviennes qui vous transpercent, la faim, constitue une suite d’épreuves exténuantes que Haycox restitue avec une ampleur, un lyrisme, une vérité inégalés. Le cinéma, à de rares exceptions près, paraît timide, aseptisé, face à l’acuité d’un tel livre. Parvenus à destination, les survivants doivent construire un nouveau monde avec ses règles, ses usages et ce malgré les rivalités, les préjugés raciaux, les barrières de classes. Les Pionniers est l’un des très grands romans, sinon le plus grand, le plus lucide, sur la colonisation, l’apprentissage de la civilisation, avec les conflits que celle-ci entraîne entre une vision humaniste et les pulsions de violence, entre les intérêts particuliers et le sens de la collectivité. Peut-être le grand œuvre de Haycox, cet immense écrivain qu’admirait Ernest Hemingway, qui marie le souffle de l’épopée à la chaleur de l’intime, avec d’inoubliables personnages de femmes. À coup sûr son livre testament, et rien moins qu’un chef-d’œuvre de la littérature américaine. » 

Si jamais la collection devait se clore un jour, ceci pourrait constituer le plot ultime de l’aventure éditoriale, par son sujet même. Tandis que de nombreuses histoires nous ont fait connaître l’aventure, l’exploration, l’affrontement contre la géographie et les forces de Nature, contre les peuples natifs, les duels entre hommes aux mœurs brutales, quelque chose de l’Ouest, peut-être défini par notre propre romantisme, se fige ici : un groupe de pionniers apprend à construire et enraciner une nouvelle société. Ce qui est sauvage doit disparaître, ou moins être canalisé. Les hommes qui ont goûté à la vie violente et sans attaches de la Frontière doivent plier, se redéfinir ou mourir. Tel est le cas de Rice Burnett, de Hawn, l’homme à squaw, de l’irascible Lockyear. 

Le roman fait une large place aux questions de mœurs, de morale, de la place des femmes. Certains de ces personnages sont proprement sidérants d’audace et l’auteur nous donne toute la profondeur de leurs questionnements et états d’âme. Mais c’est plus largement le microcosme pionnier, à l’intersection d’une paire de vallées détrempées par les brouillards de l’Oregon, qui devient de portée universelle sous la plume de Haycox. Foisonnante, difficile à résumer, voilà assurément une grande œuvre, qu’il est presque douloureux de lire si on y discerne aussi le crépuscule d’un mythe, d’un genre, d’un mouvement, le western, entraîné par le sens de l’histoire vers une société établie et le monde moderne.

Paotrsaout

UNE SUITE D’ÉVÉNEMENTS de Mikhaïl Chevelev / Gallimard.

Traduction: Christine Zeytounian-Beloüs

Les romans russes contemporains se retrouvent rarement sur les étals des librairies françaises et donc ce premier roman de Mikhail Chevelev, journaliste de presse écrite est une véritable aubaine pour qui s’intéresse un peu à l’empire de Poutine et à ses manières en matière de relations internationales où la diplomatie, visiblement, n’a pas beaucoup cours et encore moins dans la gestion d’affaires dites de terrorisme. 

“C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fidèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.”

L’histoire récente russe nous apprend que Poutine ne cède jamais aux volontés des terroristes et on peut d’emblée voir l’inquiétude, la panique qui s’empare du narrateur une fois la stupéfaction digérée. Rapidement, il va reconnaître à l’écran celui qui demande son aide et comprendre pourquoi il a été choisi. Vadim, chef des insurgés a une histoire longue, commune avec le journaliste et commencée lors de la première guerre en Tchétchénie. A l’époque, le journaliste avait réussi à libérer Vadim, prisonnier des autorités tchétchènes à l’issue du premier conflit.

Ainsi à l’urgence du moment, parallèlement, va se recréer l’histoire d’un homme qui, dans son parcours de vie, n’aura pas eu beaucoup de chance, se retrouvant à chaque fois, au milieu du théâtre des opérations martiales du président russe : les deux conflits tchétchènes et la Crimée. Roman mené de main de maître par Chevelev, “une suite d’événements” dresse un tableau frappant et assez morose d’un pays qui n’aime pas trop révéler ses tares : alcoolisme des élites au pouvoir, corruption, incompétence.

Animée par un certain fatalisme et un  désabusement certain, l’histoire se partage entre compte à rebours dramatique et parcours malchanceux sur un ton assez ironique, la dérision, peut-être, comme arme ultime des vaincus, des opprimés ? Mais ne nous y trompons pas, on file vers le drame, la tragédie, tout en s’interrogeant sur la valeur de la notion de terrorisme. Le mot bonheur existe-t-il en russe ?

Clete.

JUSTICE INDIENNE de David Heska Wanbli Weiden / Gallmeister.

Winter Counts

Traduction: Sophie Aslanides.

Les romans traitant des Amérindiens sont souvent couronnés de succès chez nous. Quand ils sont écrits par des Indiens, on peut même penser qu’ils apportent des éléments crédibles sur la situation actuelle des populations dans les villes comme dans les réserves. Celui-ci, premier roman de David Heska Wanbli Weiden, ancien avocat, membre de la Nation lakota sicangu, devrait lui aussi avoir une belle carrière chez nous, débarquant dans les librairies accompagné des louanges de Tommy Orange très justifiées, d’une Oprah Winfey certainement sous stupéfiants quand elle cite comme référence Hammett, et de Louise Erdrich dont nous parlerons bientôt.

Nominé pour Prix Goodreads du meilleur premier roman policier  et parmi les meilleurs livres 2020 du Publishers Weekly, “Justice indienne”, écrit par un Lakota de surcroît avocat de formation et débarquant dans l’excellence Gallmeister a de quoi séduire… sur le papier.

“Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à cœur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.”

Si le monde des réserves indiennes aux USA reste un univers assez peu connu, « Justice indienne” sera un livre précieux pour ceux qui veulent le connaître ou qui aiment la culture indienne sans folklore, sa société décrite sans fard. On comprend très bien dès le début que l’auteur connaît son affaire et a analysé les réserves indiennes et plus particulièrement cet espace lakota du Dakota du sud. Dans cet univers marginal, se dégage aussi une justice propre, résultat des carences des institutions fédérales qui se moquent peu ou prou de la délinquance et de la criminalité dans les réserves. A Rosebud, Virgil Wounded Horse administre la justice indienne contre espèces trébuchantes et le démarrage ressemble à une démonstration de justice violente à la Burke dans la dernière pôvre aventure de Robicheaux. 

Signalé comme une nouvelle plume du polar par l’éditeur, David Heska Wanbli Weiden montre ainsi d’emblée la couleur d’un roman qui sent bon le hard boiled et puis paf, plus rien. L’aspect polar se désintègre très rapidement et le reste n’intéressera pas les amateurs de polars tant il est cousu de fil blanc, très prévisible et peu crédible. L’action reprend dans le dernier quart du bouquin avec un coup de théâtre qui tient presque la route et un duel final épique. Mais le mal est fait depuis trop longtemps et si la lecture des actes d’héroïsme de personnes de la réserve perpétuant les traditions ou s’employant à aider leurs compagnons d’infortune est instructive, elle peut lasser. Pareillement, les multiples hommages très appuyés à la culture et à l’histoire lakota (on remontera ainsi exagérément jusqu’à Wounded Knee… ) ont un intérêt, mais n’en demeurent pas moins complètement inutiles à l’intrigue (parfois même complètement à l’ouest avec des pages consacrées à la gastronomie lakota). Tous ces éléments relèguent l’enquête au second voire au troisième plan.

Si l’affaire est résolue et si Virgil est bien devant l’affreuse tentation de l’auto justice, tout ceci montre néanmoins une maîtrise du polar un peu juste et je suis certain que l’auteur écrira d’autres romans que j’aurai plaisir à lire mais il est certain aussi que ce ne sera plus des polars.

Convenu.

Clete.

PS: Tony Hillerman n’était peut-être pas indien mais ”Coyote attend”, “Les voleurs de temps”… c’était des grands polars.

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