Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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RIEN NE POURRA T’ATTEINDRE de Nicola Maye Goldberg / Le Gospel

Nothing Can Hurt You

Traduction: Floriane Herrero

Un jour d’hiver 1997, la jeune Sara Morgan est retrouvée morte dans les bois, non loin de son université. Son petit ami est jugé puis acquitté. Dès lors, ce crime odieux, impuni, hante les membres de la communauté entourant le jeune couple : la mère de Sara devenue médium, la jeune femme ayant découvert le corps, ou encore une journaliste débutante documentant l’affaire. Cette dernière cherche un lien avec le procès en cours de John Logan, un tueur en série sévissant dans la région…

A nouveau une illustre inconnue, ici l’Américaine Nicola Maye Goldberg, qui arrive jusqu’à nous grâce à la maison d’édition Le Gospel. Rien ne pourra t’atteindre est un premier roman noir plein de promesses si on se fie au descriptif de l’éditeur : « Ce premier roman pourrait être le miroir gothique de l’univers de Gillian Flynn, baigné de l’influence de la série Twin Peaks et verni de nostalgie 90’s. » Je ne sais pas vous, mais moi, ça me fait tout de suite envie.

D’emblée, il y a de quoi se dire, encore l’histoire d’une femme morte assassinée par son petit ami. Et ce serait juste de penser cela car, autant dans la fiction, que malheureusement dans la réalité, c’est un cas de figure qui tend à se répéter. C’est d’ailleurs, d’une certaine façon, ce que nous raconte ce livre qui se fait l’écho de la réalité et serait d’ailleurs inspiré d’une histoire vraie. Nicola Maye Goldberg nous immerge dans une communauté traversée par un drame, la mort d’une jeune femme, une victime parmi d’autres, vouée à l’oubli et dont l’histoire personnelle est fatalement supplantée par celle du tueur qui, on le sait, fascine toujours dans la société qui est la notre. Mais en pénétrant dans la vie ordinaire d’une galerie de personnages ayant tous un lien avec la victime, ce pour mieux nous raconter cette mort brutale et ses conséquences, elle donne une perspective plus intime à un fait divers sordide. Pour autant, nulle enquête, nul mystère à résoudre. On connaît le tueur et les conclusions de la justice. Celui-ci n’a jamais été incarcéré, le verdict ayant été « l’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental ». Puis la vie a suivi son cours pour celles et ceux qui ont connu Sara, la victime. Donc ni enquête, ni volonté de refaire le procès. Pas un roman policier, ni un thriller, ni un roman à suspens. Simplement le constat d’une réalité. Est-ce juste qu’elle soit morte et lui vivant et libre ? C’est la question qui demeure en suspens. Et comme toujours, un tel fait divers éveille le côté obsessionnel des uns ou voyeuriste des autres.

Écrit d’une plume dépouillée et particulièrement fluide, l’originalité de Rien ne pourra t’atteindre réside avant tout dans son procédé narratif sous forme de roman choral. Chaque chapitre est consacré à un personnage différent et selon son propre point de vue. Ainsi, les chapitres tiennent plus de vignettes ou de nouvelles, qui s’assemblent comme les pièces d’un puzzle. Un puzzle dont on n’a pas toutes les pièces mais assez pour avoir une image d’ensemble évocatrice. Alors, si parfois une telle construction peut nous laisser une impression de profusion de personnages et de confusion, nous faisant perdre le fil du récit, il n’en est rien ici. C’est intelligemment mené et complètement prenant.

C’est un peu la marque de fabrique du Gospel, Rien ne pourra t’atteindre de Nicola Maye Goldberg n’est évidemment pas un livre pour tout le monde. Mais qu’on se le dise, on a là l’un des page-turners de l’année. Un roman noir absorbant et en marge de ce qui se fait habituellement dans le domaine. Également un bon rappel que ceux qui aiment ou disent aimer, sont aussi capables de violence, et que les femmes en sont généralement les premières victimes.

Brother Jo.

DU BLEU SUR LES VEINES de Tony O’Neill / La Croisée.

Digging the Vein

Traduction: Annie-France Mistral

« Roman autobiographique, Du bleu sur les veines nous plonge dans la descente rock et opiacée de Tony O’Neill, musicien de Los Angeles et Hollywood. Alors qu’il joue dans des groupes à succès, son addiction aux drogues douces puis dures le coupe de sa passion, de ses amis, et du monde réel. Ne restent que les anges déchus de L.A. qu’il fréquente, qui vivent comme lui une « vie en combustion », prêts à tout pour planer. Jusqu’à s’écraser. »

Du bleu sur les veines, roman paru en 2006 aux USA et chez nous en 2013 aux éditions 13ème note connait une deuxième jeunesse aux éditions La Croisée. Après Mark SaFranko, c’est le deuxième auteur des éditions 13ème note repris par La Croisée. Pour autant, ce bouquin paraît plus proche de Fuck up, roman d’ Arthur Nersesian, auteur new-yorkais également publié par la Croisée qui écrit sur la même fin de siècle, mais sur la côte Est.

Vous l’aurez compris à la présentation de l’éditeur, Du bleu sur les veines raconte le parcours « suicidaire » d’un jeune musico anglais venu chercher la gloire et l’argent à L.A. et qui se brûlera les ailes, tout seul comme un grand, sans jamais approcher la célébrité. Tony connaît la came très jeune, il était déjà addict, entre autres à la coke, bien avant son grand saut dans la Cité des anges et son soleil implacable.  

Ce genre de témoignages d’une descente aux enfers due à l’héroïne ou tout autre pourvoyeuse de déchéance, on l’a déjà souvent lu, alors pourquoi s’attacher à une histoire de mec cabossé une fois de plus ? Peut-être bien, j’en suis d’ailleurs convaincu, que la jolie plume de O’Neill réussit très rapidement à capter l’attention du lecteur pour ne plus le lâcher. On connait d’avance les horreurs de la déchéance, mais tout n’est pas entièrement noir, tout n’est pas entièrement dégueulassé. Aussi terribles que soient la chute, la déchéance et l’isolement créés par l’addiction à l’héroïne, il reste une petite lumière, le bout du tunnel n’est jamais très loin. Encore faudrait-il que Tony décide de l’emprunter. Deux écueils à sa rédemption : sa dépendance bien sûr, mais aussi, hélas, le bonheur infini, la jouissance incomparable que lui procure un shoot.

Ecrit sans aucun misérabilisme, mais aussi avec une franchise pouvant parfois choquer, Du bleu sur les veines séduit durablement. Par son personnage, parfois touchant, souvent troublant, son parcours et ses galères avec des zombies anonymes comme lui. Mais aussi par ses rencontres avec des toxicos plus connus comme l’inénarrable « Atom », fou furieux, que l’on connait mieux sous le nom d’Anton Newcombe leader du foutraque et génial The Brian Jonestown Massacre. On peut voir dans l’extrait ci-dessous, vingt ans après, l’ambiance toujours festive d’un concert de BJM ! Anton Newcombe dans ses œuvres…

Un document fort, une écriture sympa, franchement recommandable.

Clete.

LA MAISON AUX NEUF SERRURES de Philip Gray / Sonatine.

The House with Nine Locks

Traduction : Élodie Leplat

«Le mort avait été évacué. La seule chose encore vivante dans le squelette carbonisé de l’entrepôt était un chat tigré aux yeux jaunes démoniaques.»

Roman étrange. Sensation de bric à brac : Des bribes de conte d’enfant, des bouts de roman à l’eau de rose, de bonnes pages de vrai polar bien noir…des fanfreluches rocambolesques, des machins élastiques mais finalement bien ficelés pour un ensemble, au bout du compte, cohérent…

Adélaïs a 11 ans au début de l’histoire, elle a une jambe déformée par la polio et un oncle énigmatique, Cornelis, en qui elle a confiance (c’est bien la seule !). Il va lui offrir un drôle de vélo qui se manœuvre à la force des bras. Au cours de ses périples, elle va sauver de la noyade Sébastien…C’est autour de lui que se jouera plus tard la romance, mais passons…

Les choses deviennent intéressantes (c’est dommage car on déjà lu un bon tiers du livre ! mais à partir de là, on ne va plus le lâcher) quand Adélaïs, qui a maintenant 20 ans, hérite de son oncle une maison mystérieuse à Gand.

« À Gand ? – À Patershol, exactement. »
« Patershol : un vieux quartier délabré sur une berge étroite de la Lys. Sa mère lui avait toujours recommandé de ne pas s’en approcher, surtout la nuit. »

Neuf clés, des verrous, des pièces sombres qui s’ouvrent les unes après les autres révélant des choses insolites, interdites.

Elle va en effet y trouver fournitures, machines et modes d’emploi (fort bien documentés) pour fabriquer des faux billets de 500 francs (belges). Avec son amie Saskia, et avec art, elle va s’en donner à cœur joie et, sans scrupules, trouvera rapidement comment accéder à la haute société (je veux dire celle du monde des jeux, des lustres clinquants et du champagne).

Le commandant De Smet, « comme une araignée pâle et exsangue qui, immobile dans un coin de sa toile, attendait le frémissement qui lui indiquerait le moment où frapper.» va poursuivre son travail minutieux, tendre ses fils entre ses punaises :

«Une grande carte de la Belgique recouvrait presque tout un mur. Il y avait désormais des punaises noires sur 153 lieux différents. Chacune correspondait à la découverte, au cours des quatre années qui venaient de s’écouler, de faux billets de 500 francs du genre de ceux qui avaient fait leur première apparition à Tournai. À chaque punaise était attachée une petite étiquette en papier qui portait un numéro de référence soigneusement noté par De Smet.»

Du mystère. Du suspens. Des révélations de secrets de famille. Des rebondissements…

Dans le premier roman de Philip Gray, Comme si nous étions des fantômes , Amy, une jeune femme intrépide, pas toujours très lucide, «faisant abstraction du raisonnable  » mais tenace, ressemble Adelaïs. Des femmes libres, en milieu de 20ème siècle, qui bravent l’autorité militaire des champs de bataille ou la société bien-pensante belge.
Ce second roman me semble plus mat que le précédent, plus brumeux. Mais ce sont peut-être les brumes de la Lys et de l’Escaut qui infligent au tableau cet univers sombre et chaotique comme ceux du peintre De Smet (Gand, 1877-1943)  homonyme de « notre » commandant pointilleux et vivant lui aussi « sur une berge étroite de la Lys » ???

Soaz.

UN LIEU ENSOLEILLÉ POUR PERSONNES SOMBRES de Mariana Enriquez / Editions du Sous-Sol

Un lugar soleado para gente sombría

Traduction: Anne Plantagenet

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l’ordinaire. L’une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L’autre voit son visage s’effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu’on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D’autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Il y a comme une aura, depuis quelques temps, autour de l’oeuvre de Mariana Enriquez. Son nom devient une référence pour les amatrices et amateurs de littérature sombre et dérangeante. Elle m’intrigue depuis un certain temps maintenant. Il ne me fallait guère plus qu’un titre aussi fort que Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, ainsi qu’une couverture assez fascinante (une magnifique peinture signée Guillermo Lorca), pour me décider enfin à me plonger dans l’univers de Mariana Enriquez. Un livre publié chez les toujours assez classieuses Editions du sous-sol.

C’est un recueil de douze histoires que nous propose Mariana Enriquez. Douze histoires noires ancrées dans notre réalité post-pandémie, et plus spécifiquement en Argentine, peuplées de divers monstres et fantômes. De texte en texte, le lecteur navigue entre ruralité et urbanité, à travers différentes classes sociales, pour une exploration des zones sombres de notre société et de nos âmes. Elle réussit à injecter du social dans l’horreur et le fantastique, et inversement, faisant flirter ses personnages avec un ailleurs obscur et ce pour mieux nous parler de notre monde. Si vous êtes sujet aux rêves et cauchemars durant vos nuits, il y a ici matière à perturber et fertiliser ceux-là.

La force d’Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ne réside pas dans la qualité de son écriture à proprement dite, mais plus exactement dans l’art de son autrice à manier la nouvelle. Plutôt que de proposer des chutes concrètes à ses textes, elle s’amuse à nous laisser sur des fins relativement ouvertes qui nous plongent dans l’incertitude et laissent ainsi libre cours à notre imagination. Elle excelle à installer des atmosphères prenantes qui nous possèdent sans aucun mal. On peut penser à pas mal de références notables telles que Lovecraft ou Junji Ito, mais Mariana Enriquez a définitivement sa propre patte qui ne laisse pas indifférent.

Avec son livre Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, Mariana Enriquez saura, à minima, vous inquiéter, mais peut-être même vous glacer le sang. L’exercice de la nouvelle, trop souvent mésestimé, est ici exécuté avec une intelligence certaine et un imaginaire captivant. Un recueil de nouvelles effroyablement appréciable.

Brother Jo.

L’ANGE DÉCHU de Marty Holland / Série Noire / Gallimard

Fallen Angel

Traduction: France-Marie Watkins révisée par Manon Malais

Cette année la Série Noire fête ses 80 bougies et la vénérable vieille dame a décidé de sortir certains vieux volumes de ses malles pour célébrer la féminité dans la collection légendaire, cathédrale du noir et du polar.

« Eric Stanton, jeune homme en quête de fortune et voyageur sans billet, se voit contraint de descendre d’un car à Walton, petite ville de la côte californienne.

À peine débarqué, il se réfugie au diner Chez Papa, où il tombe sous le charme envoûtant de Stella, la serveuse… avant de rencontrer la jeune et riche héritière Emmie Barkley. »

Alors oui, ce genre de roman, vous l’avez sûrement déjà lu, pas d’une grande originalité et vous pouvez très bien imaginer la suite. Stanton rencontre deux femmes : Stella, la barmaid éprise de liberté et Emmy, une jeune héritière. Son projet ? Séduire la jeune héritière énamourée pour la voler, puis s’enfuir avec Stella à son cou. On imagine encore la suite et le plan qui ne déroule pas du tout comme prévu dans la caboche cabossée de Stanton, idiot toxique.

Bien sûr, le classicisme de cette intrigue ne mériterait pas qu’on s’y attarde si Marty Holland avait été à court de munitions, n’y avait ajouté une certaine malice. Or l’auteure, obscure sténo dans des studios de ciné à Hollywood où elle passait ses journées à taper des scénars minables, en avait gardé méchamment sous le coude. D’abord, l’arrivée d’un personnage particulièrement inquiétant va dynamiser l’intrigue, montrant la veulerie d’un Stanton lâche, prêt à tout pour s’en sortir. Ensuite, la fin, particulièrement navrante et imprévisible, vaut le déplacement, un vrai document… Je n’imagine pas un seul éditeur de Noir valider aujourd’hui un tel final. Peut-être faut-il resituer le roman dans son époque pour comprendre le naufrage ? Paru en 1944, le roman se voulait-il l’apôtre des idées de solidarité d’une Amérique en guerre ? Etonnant, vous verrez.

Jolie friandise vintage, L’ange déchu s’avale allègrement en un one shot réconfortant. Servie par une introduction sympa signée Etienne Tadié (coauteur avec Natacha Levet de l’ouvrage Les femmes de la Série Noire à paraître le 13 novembre), sa lecture est agréable comme une soirée devant La dernière séance autrefois à la télé.

Paysages désolés, déserts ruraux, diners tristes, flics inquiétants, une Californie des pauvres, sans fard ni paillettes… en vieux noir et blanc délicieux.

Clete.

PS: Otto Preminger adapta le roman en 1945 sous le titre Fallen Angel avec Alicia Faye, Dana Andrews et Charles Bickford à l’affiche.

ULTIMA d’Ingrid Astier / Série Noire Gallimard

«Et il se concentra.
200 mètres. Ce qui exigeait le tir parfait.
Il n’avait pas droit à l’erreur.
Il n’eut plus aucune pensée.
Que la concentration absolue sur la cible.
La course lente du doigt sur la détente.
La balle de l’Ultima qui part, qui tournoie.
Cette balle qui amorce sa trajectoire et fend l’air.
Cette balle faite pour défendre et protéger.»

Paris. Et en alternance :

– Athéna, Arès, Hadès…des surnoms choisis par de vieux ados …de 30 ans… qui fuient le monde qu’ils refusent. Ils ont même construit une cabane dans la forêt pour y repenser ce monde, lutter contre « les nouvelles formes d’hégémonie de la Big Tech » et…s’entraîner au tir…

-Rémi :

«Jusqu’aux longues heures derrière sa lunette à l’antigang, pour contrer des terroristes ou des forcenés, Rémi avait la protection dans le sang.
C’était un chien d’avalanche. L’humain en détresse, il s’épuiserait à le sauver
Rémi qui parle à son arme comme à un bébé, est rappelé, un soir de Noël enneigé, par TopazeN°1: son chef, despote et vicelard « au regard torve et à l’esprit tordu » pour assurer la protection de :

-Richard Schönberg. Un requin cynique qui compte, avec son fils Tristan, futur héritier de son empire, révolutionner le Vieux monde en investissant à tout-va dans l’IA. Il vient de recevoir des menaces de mort mais organise un réveillon d’enfer au musée des arts forains…

Les lecteurs fins limiers croient avoir déjà résolu l’énigme : un des vieux ados va vouloir tuer le milliardaire des médias que Rémi va (ou non) protéger ! Et ils ont tout faux !
Un député va être abattu par un sniper, et Rémi accusé du meurtre…l’histoire commence vraiment et la fin nous laissera pantois !

C’est le 4ème roman policier d’Ingrid Astier paru chez Gallimard (Série noire) après Quai des enfers (2010. Rémi travaillait alors à la Brigade Fluviale), Angle mort (2013), Haute voltige (2017). La vague, Roman noir, paru en 2019 (Equinox/Les Arènes).

Ultima est, comme les précédents livres, le résultat d’un important travail stylistique et documentaire. Le souci du détail est impressionnant mais, pour moi, à double tranchant : on peut vite saturer en lisant tous ces sigles des différents services de police, cette prolifération de mets sophistiqués, les longs descriptifs de fusils de précision haut de gamme et les performances des voitures de luxe…

D’une part, donc, ces groupes « d’hacktivistes » qui s’emploient à déstabiliser administrations et grandes entreprises, en saturant des sites internet, en divulguant des données, en prouvant « l’inanité de l’information instantanée. » D’autre part, ceux qui contrôlent les marchés numériques, se laissent fasciner (et donc asservir) par le bluff de « l’intelligence » artificielle et s’approprient les leviers politiques…

L’opposition est habilement argumentée et convaincante.

Et, comme un trait d’union entre ces deux mondes, le brigadier Yoann Guilloux expert en informatique qui tricote lui-même ses pulls en laine ! (« au graphisme contemporain », bien sûr!)

Un polar énergique dans lequel le lecteur oscille entre le bien, le mal, le réel, l’imaginaire, la haine, l’amour … avec toujours, en point de mire, son héros : Rémi, farouche et fidèle, humble et inébranlable.

Soaz.

DATURA de Leena Krohn / Editions Zulma.

Datura tai harha jonka jokainen näkee

Traduction: Claire Saint-Germain

Quand on lui offre un datura pour son anniversaire, une jeune femme tombe très vite sous l’emprise de ce vert intense et des fleurs étincelant sous la lune comme des bijoux d’albâtre. Une herbe-aux-sorciers pour soigner son asthme ? Feuilles infusées ou graines pilées viennent ponctuer ses journées au Nouvel Anomaliste, un magazine dédié au paranormal et aux théories farfelues. Entre deux reportages sur la transparence de la matière ou les douze dimensions de l’espace, elle fait la connaissance du Maître des sons, s’entretient avec une vampire ou rédige un article sur le manuscrit de Voynich…
Bientôt la somnolence la guette, sa gorge s’assèche, ses pupilles se dilatent. Une femme en blanc se dresse au pied de son lit – le temps se distend. Peut-être faudrait-il revoir le dosage ?

Rares, trop rares, sont les livres finlandais qui arrivent jusqu’à nous. Bien qu’à l’origine d’une œuvre foisonnante entamée au début des années 1970, l’autrice Leena Krohn est encore relativement peu traduite chez nous. Datura, qui paraît chez Zulma, est seulement son troisième livre publié chez nous. Compte tenu du titre et du résumé, ainsi que de ma curiosité personnelle pour la Finlande, c’est particulièrement intrigué que j’ai entamé les 250 pages de ce roman à la couverture colorée un brin psychédélique.

Aujourd’hui, si l’on souhaite s’informer sur, par exemple, un médicament ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs, nous n’hésitons pas à faire instantanément des recherches sur Google, voire carrément à questionner l’une des nombreuses intelligences artificielles en vogue. Mais l’époque durant laquelle fut initialement publié Datura dans son pays d’origine, c’est-à-dire en 2001, nous n’en étions pas encore là. Ainsi, quand la narratrice un brin naïve de notre livre se voit offrir un datura pour soigner son asthme, elle n’a pas la présence d’esprit de se renseigner sur cette plante dont elle ne mesure pas le potentiel hallucinogène. Alors que, de part sa fonction au sein du magazine le Nouvel Anomaliste, son quotidien est déjà riche en rencontres excentriques et témoignages assez hallucinants face auxquels son scepticisme faillit rarement, son rapport au réel se voit de plus en plus altéré et sa propre histoire se met à devenir aussi incongrue que celles sur lesquelles elle rédige ses articles.

Ecrit dans une langue relativement épurée et avec beaucoup d’intelligence, Datura a également la particularité d’être rythmé par des chapitres courts dépassant rarement 2 à 4 pages. Les Finlandais étant un peuple de peu de mots, cultivant une certaine épure dans son art de vivre comme dans son design, on peut voir là une certaine logique. Ces chapitres, tels de petites vignettes, s’apparentent plus à des nouvelles qu’à de véritables chapitres. Il paraîtrait d’ailleurs, de ce que j’ai pu lire, que Leena Krohn soit justement très portée sur la nouvelle et cela se ressent. Plutôt qu’un pur roman comme on a l’habitude d’en lire, nous sommes ici quelque part entre l’essai, le recueil de nouvelles et le roman. Clairement pas aussi fou que Ta vie dans un trou noir de Bucky Sinister sur lequel j’ai écrit cette année et dans lequel les substances hallucinogènes occupent une place non négligeable, le livre de Leena Krohn se veut plus subtil, nous donnant matière à philosopher et ce non sans humour.

Datura de Leena Krohn est un roman délicieusement insolite, fantaisiste mais réaliste, qui se lit très facilement et avec beaucoup de plaisir. Une étrange mais plaisante respiration littéraire entre quelques lectures plus denses et moins aisées à aborder. Un portail vers un univers étonnant que Leena Krohn semble avoir peaufiné tout au long de sa vie et dont elle a une maîtrise évidente.

Brother Jo.

ONE WAY OR ANOTHER de Stéphane Signoret / Melmac Editions.

2024, du côté de Marseille : autant dire qu’on est loin de New-York et de ses seventies génésiaques. Mais Tom n’a qu’en ligne de mire cette unique terre promise, cette terre qui lui est promise depuis qu’il est gamin, cette terre limoneuse qui vit éclore Blondie, Patti Smith, Richard Hell ou les New York Dolls, en amont des prémices punk. Scotché à ce passé fantasmé, il doit néanmoins aujourd’hui ranger et achalander les étagères de son petit bouclard dédié corps et âme à la Grosse Pomme, cet aimant-amant et principale mégalopole de l’est américain. Nommé Little Apple, c’est dire, l’échoppe vivote dans l’attente d’éventuels chalands, entre les lithographies de Jean-Michel Basquiat et les fantômes de Lou Reed, entre les mugs siglés CBGB et les authentiques vinyles des Ramones. À trente-neuf ans, bientôt quadra, Tom malmène également la guitare au sein d’un combo de rock’n’roll animé des mêmes cicatrices millésimées Bottom Line 73 ou Bowery 76.

Sûr que, « d’une façon ou d’une autre » (One Way Or Another en VO empruntée à un titre de l’album Parallel Lines de Blondie), Tom doit beaucoup à Stéphane Signoret. Précisons que ce dernier est à la tête du psychotonique conglomérat Lollipop Music Store (boutique, label, concerts, sis au 2 Boulevard Théodore Thurner 13006 Marseille, pour nos lecteurs sudistes) et endosse volontiers la même panoplie de fan invétéré et d’activiste en première ligne que le héros de son court roman. Hey Ho Let’s Go… Et si Stéphane cisaille depuis toujours les riffs binaires au sein des Neurotic Swingers ou Pleasures, c’est en toute logique qu’il inocule à Tom un goût identique pour les six cordes chauffées à blanc. Stéphane fait donc de Tom son porte-voix. Et ça leur va bien, même si les New York Toys de Tom n’endossent que le costard étriqué d’un « Tribute band », condamné à ne faire que des reprises, voué à clowner ou cloner une légende dont ils sont à la fois la perdurance et le mime triste.

Et puis des coups pleuvent lors d’une parenthèse bruxelloise. Le baston violent, soudain et dystopique, brouille les neurones et le One Track Mind, ce dernier monomaniaque par définition. De fait Tom opère un retour vers le futur inespéré, soit un salto-arrière d’un demi-siècle, direction l’année 1974 et l’East Village. Téléporté là, et après s’être clochardisé du Chelsea Hôtel aux pires artères d’Alphabet City, il monte un groupe onirique en compagnie de Richard Hell (Television, Heartbreakers, Voidoids, soit l’épine dorsale de la Blank Generation) et Jerry Nolan (Suzi Quatro, Wayne County, New York Dolls, Heartbreakers, Idols, London Cowboys…). Ҫa plane pour moi, ça plane pour lui, ça plane pour nous. En un texte expéditif, ponctué de photos et autres souvenirs visuels millésimés, Stéphane Signoret bouscule le Wall Of Sound (de briques de préférence, le mur) entre simplicité punk parfaitement dans le ton et picorage de fan assumé, même si la juxtaposition de formules qui se télescopent ne s’avère pas si anodine que ça. Par exemple, à y regarder de plus près, un chapitre intitulé Home Is Where I Want To Be s’incrémente dès ses premières lignes d’un « Cette ville est un enfer », soit un double hommage aux Dogs du regretté Dominique Laboubée. Et ainsi de suite. Oublions du coup d’autres agréables clins d’œil à répétition, d’autres private jokes pointues, pour ne saluer que ces souriantes balades downtown au gré des pas de l’auteur, voire ces rencontres apocryphes avec Deborah Harry ou Johnny Thunders. Tom ne s’en remettra pas, certains de nous non plus d’ailleurs…

JLM

GABRIEL’S MOON de William Boyd/ Seuil.

Gabriel’s Moon

Traduction: Isabelle Perrin

Un Anglais sous les tropiques, Comme au neige au soleil, La croix et la bannière, Les nouvelles confessions… des grands souvenirs de lecture dans les années 80. Et c’est donc avec une grande curiosité que je retourne dans les univers de l’Ecossais William Boyd, grand conteur à l’humour précieux que j’ai délaissé pendant des décennies.

« Au début des années 1960, Gabriel Dax, auteur reconnu de récits de voyage, réalise au Congo une interview du Premier ministre Patrice Lumumba, qui avoue craindre pour sa vie. De retour à Londres, Gabriel apprend son assassinat. Contacté par Faith Green, une mystérieuse agente du MI6, il tombe bientôt sous son emprise et devient son espion, son « idiot utile », bas­culant dans un labyrinthe de duplicité et de trahisons. Les missions s’enchaînent à travers l’Europe, Cadix un jour, Varsovie un autre, ponctuées de rencontres inquiétantes.

Alors que les bandes enregistrées de l’interview de Lumumba par Gabriel attisent l’intérêt de certains, l’affrontement entre Américains et Soviétiques sur fond de crise des missiles à Cuba fait redouter une troisième guerre mondiale. »

L’espionnage pendant la guerre froide dans les années 60, voilà bien un thème qui semblait être une invitation à l’écriture pour Boyd. Et de fait, le Britannique nous offre un superbe roman qui devrait séduire le plus grand nombre. Notre « héros » est un candide, le genre de personnage que Boyd aime bien faire évoluer dans des univers inattendus. Gabriel’s moon nous met dans les pas de Gabriel, confronté à un monde nouveau, pensant faire le facteur pour le Foreign Office contre une rémunération intéressante. Servir son pays et arrondir ses fins de mois tout en se promenant dans diverses villes européennes, Cadix, Varsovie, le bonheur pour Gabriel.

Cependant, petit à petit, Gabriel, naïf mais bien loin d’être abruti, commence à voir l’envers du décor, ce qui traîne sous le tapis. On s’intéresse à lui de façon bien trop empressée, il finit par penser que les belles rencontres féminines qu’il effectue ne sont peut-être pas le seul fait de son charme. Il sait des choses qui intéressent beaucoup de monde. Le temps de l’insouciance du touriste en promenade est révolu. Gabriel s’est lancé dans une entreprise bien trop grande pour un néophyte comme lui. Il risque sa peau et un épisode nocturne sur un bateau lui ouvrira les yeux… tout en nous plongeant dans l’univers des vieux romans d’Eric Ambler.

Le lecteur devra peut-être affronter une très épisodique complexité du récit au début du roman, mais l’ensemble s’avère limpide, passionnant, charmant avec la finesse et l’intelligence qu’on reconnait à William Boyd depuis ses débuts.

Classe.

Clete.

LAPIAZ de Maryse Vuillermet / Le Rouergue Noir

Maryse Vuillermet a toujours été « hantée par la quasi-absence de représentation des « gens de peu » dans la littérature», nous précise l’éditeur (Les Editions du Rouergue). Dans son œuvre romanesque (une douzaine de romans, récits, biographies) elle donne la parole aux ouvriers transfrontaliers, aux migrants, aux paysans. Elle travaille dans la profondeur des êtres et des lieux.

Dans le roman Lapiaz, c’est un grand père, le père Satin, un paysan de soixante-dix ans en passe de céder sa ferme à son fils Bernard, qui raconte l’histoire.
Une histoire qui s’inspire d’une époque (1977) durant laquelle l’arrivée des « « ratraits » (terme local qui désigne une pièce rapportée, quelqu’un venu d’ailleurs)  a inquiété, troublé et bouleversé la vie » des habitants du Haut Jura.

Les « ratraits » sont ici Isabelle et Tony, « les hippies » qui s’installent avec enthousiasme dans une ferme d’estive, sur les Lapiaz… Le père Satin connaît tout du lieu : les cluses creusées dans la roche dans lesquelles tombent les veaux et d’où jaillissent les vipères, les crêts, les combes…

Il observe tout sous sa casquette, avec humour et bienveillance, et va vite sentir qu’Isabelle qui s’effarouche d’un rien, que Tony qui butine d’une occupation à une autre sans s’y tenir, vont subir l’érosion due au froid, à la neige, au manque d’argent, à l’indifférence, à la méfiance… 

« Ça va mal finir » pense-t-il sans cesse.

Il va aussi percevoir les changements chez Bernard, l’insatisfaction chez Arlette, la belle-fille, celle qui ramasse les vipères à plein seaux, la douleur de savoir Daniel (un autre fils) en prison qui ronge la femme.
La femme, la sienne, celle qu’il ne nomme jamais « s’étiole, se ratatine ».
… La femme… elle pourrait s’appeler Filumena, tant on est proche de l’univers du poète jurassien lui aussi : Joël Bastard. Une lumière commune, peut-être, dans leur écriture dense qui réinjecte la vie dans ce qui semble s’être figé.

« Cet été, il y a quelque chose qui tourne pas rond » dit-elle…

Le lecteur, aux aguets, ressent aussi cette menace qui plane sur la combe, mais ne va pas soupçonner sa provenance. Des hippies eux-mêmes ? De leur simple présence qui peut provoquer la résurgence de pulsions secrètes chez les habitants des lieux ?

«C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.»

Ce n’est pas un roman de terroir, de ceux qui veulent nous faire découvrir une région et ses traditions. Il n’y a pas de nostalgie. Pas de « couleur locale ». On ne nous parle ni de racine ni d’authenticité…


C’est simplement le temps qui passe dans « cette faille du temps » avec les choses simples de la vie. Et la mort.


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