Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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HAINE de José Manuel Fajardo / Métailié

Odio

Traduction: Claude Bleton.

Pour célébrer les quarante ans de sa maison d’édition, Anne-marie Métailié avait demandé à José Manuel Fajardo, auteur notamment de “Lettre du bout du monde”, de la gratifier d ‘un nouvel écrit. Il s’est plié à la demande un peu tardivement mais c’est un moindre mal car nous pouvons aujourd’hui profiter de “Haine”, qui, en une centaine de pages choc et très troublantes permet de découvrir un auteur espagnol d’envergure.

“La haine que nous voyons se déchaîner sur les réseaux sociaux n’a rien de neuf, elle utilise juste de nouveaux canaux techniques.”

C’est à une invitation aux tréfonds du mal que nous convie Fajardo dans une histoire en deux lieux et deux temps. La première raconte l’histoire de Jack Wildwood, un fabricant de cannes de luxe à Soho, un quartier mal famé de Londres à la fin du XIXème siècle. La seconde suit Harcha, jeune de la banlieue parisienne, qui ne trouve pas sa place dans la société, quelques semaines avant l’horreur du Bataclan.

Ces deux histoires très dérangeantes sont reliées à travers les années par un objet symbolique montrant en conclusion que quelles que soient les motivations de la haine, personnelle ou idéologique, auto entretenue ou embrigadée, elle naît de la frustration, du sentiment d’exclusion et que ses conséquences sont les mêmes de tous temps.

Montrant les mêmes affres, la même escalade, les deux histoires varient néanmoins beaucoup dans les styles de narration. L’histoire à l’époque victorienne est écrite d’une plume hyper élégante, addictive pour les amoureux des belles lettres et parsemée de subtiles références littéraires datées qui éclairent une histoire pourtant noyée dans la suie, le brouillard londonien et le sang des victimes. L’histoire de Harcha ne bénéficie pas du même romantisme gothique, la grisaille de la banlieue parisienne n’incitant généralement pas à la poésie de nos jours. Néanmoins, une fois de plus, Fajardo, cogne fort, bien plus fort.

“Sa haine était devenue aussi naturelle que sa respiration, un sentiment dépourvu de toute connotation morale, une seconde peau dont il n’avait même pas conscience.”​

A la fin de la lecture, une fois remis des bombes lancées finement par l’auteur, on ne peut que regretter la brièveté du roman tout en louant l’intelligence et la puissance du propos.

Un “Must have”.

Clete.

LES OMBRES FILANTES de Christian Guay-Poliquin/La peuplade

Elle est le commencement et la fin. Elle précède les regards, elle leur succédera. Elle est l’épicentre, le nœud, le refuge et la geôle. Elle fascine autant qu’elle effraie. Sous sa chape, les rencontres sont rares et décisives. Le temps est sa force vive. Son désordre ensorcelle, ses ombres se confondent, ses murmures fusent de toutes parts. Elle est l’envers de ce qui pense. Elle est l’instinct, le geste, le frisson. Toutes les âmes rêvent de s’y perdre. Mais aucun être ne sort indemne de son étreinte. Elle est la solution la plus simple, la plus totale, la plus opaque aux calculs des cœurs inquiets.

Un homme seul avance dans une épaisse forêt. On découvre avec lui une nature dense, mais aussi des carcasses de voitures, des engins de bûcheronnage hors d’usage, d’autres vestiges et rebuts de plastique ou de ferraille.
Une panne électrique, aussi brutale qu’irréparable, met sur les chemins tous les personnages des Ombres filantes. Cet homme seul cherche à rejoindre le camp de chasse où s’est réfugié sa famille. Au beau milieu des arbres, l’homme rencontre Olio, gamin insouciant et débrouillard. Sans être sous l’influence de La Route de Cormac McCarthy, on y retrouve un duo similaire, et même un clin d’œil assez franc au détour d’une page.
L’esprit en permanence occupé par leurs survies, tout comme les quelques personnes qu’ils rencontrent en cheminant, ils abordent les embûches différemment. L’un est craintif, l’autre est virevoltant. 

Si l’homme est bien le personnage principal du roman, c’est Olio, qui fait vivre les pages, qui soulève des émotions. Cet enfant est un vrai rescapé. On ne sait pas d’où il vient, il raconte, ment et invente sa vie au fur et à mesure du livre. Contrairement à l’homme, il a déjà acquis tous les codes du survivant en milieu hostile, s’il triture la vérité, vole des bricoles, disparaît puis revient à son gré, c’est pour se protéger, pour encaisser. 

Depuis la panne, le sol ne tremble plus sous les chargements de bois des semi-remorques, mais il y a encore beaucoup de circulation en forêt. Il y a ceux et celles qui se sont réfugiés dans leurs chalets ou leurs camps de chasse. Aussi ceux et celles qui tentent de s’établir quelque part, loin des agglomérations et des routes nationales. Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. Le reste ne tient qu’à un fil. C’est pour cela que je préfère les abîmes de la forêt aux rencontres hasardeuses qu’on peut faire sur les chemins forestiers. 

Dans ce monde à l’arrêt, il y a plus à craindre des rares humains croisés que de la forêt, cadre sombre de ce roman du canadien Christian Guay-Poliquin. Se perdre dans les bois ou rencontrer des lynx est finalement moins dangereux que tomber sur deux types en rade avec leur jeep.
C’est du post apocalyptique, oui encore un, mais celui-ci n’a pas recours au grand spectacle pour conter un monde finissant, il décale un tout petit peu l’existant. Cette légère modification se révèle dévastatrice et suffit à engendrer assez de désordre pour servir de prétexte à ce roman.

Voici un livre dans l’air du temps, qui ne s’éloigne guère de ce thème plus ou moins catastrophiste en vogue actuellement, mais qui est porté par une écriture agile, lumineuse, magnétique : le roman file d’un seul trait.

NicoTag


Avec un peu de chance, le jour où la panne arrivera, on sera proche d’Adrianne Lenker. 

PAR LE TROU DE LA SERRURE de Harry Crews / Finitude

Traduction : Nicolas Richard

« C’est Byron Crews, le fils de Harry, qui a confié à Finitude le manuscrit de ce livre inédit. Quand on lui a envoyé Péquenots (Finitude, 2019), qui est la traduction d’un recueil paru en 1979, le livre lui a beaucoup plu. Il nous a alors appris qu’il avait retrouvé dans les papiers de son père un manuscrit prêt pour la publication. Harry Crews avait rassemblé quelques grands reportages parus dans la presse dans les années 80 (Playboy, Esquire, Fame…), auxquels il avait ajouté certains textes plus autobiographiques. Il avait révisé l’ensemble… puis il était mort. Et depuis, personne ne s’était intéressé à ce manuscrit.« 

Ces mots, fournis par l’éditeur Finitude, et l’objet littéraire en lui-même placardé d’une photo NB, là encore un gros plan crépusculaire du visage d’Harry Crews, de sa gueule, affirment tranquillement la proximité entre ce recueil et celui précédemment édité, Péquenots, que je chroniquais il y a plusieurs mois. La collection de textes (chroniques, reportages, souvenirs…) proposés dans Par le trou de la serrure se distingue toutefois par la période arpentée et examinée par l’écrivain de Bacon County, en Géorgie : les années 80. En pleine Amérique reaganienne, Harry Crews franchit des seuils que sa conscience ou ses convictions réprouvent : il rencontre David Duke, Great Wizzard des Chevaliers du Ku Klux Klan, terrifiant de séduction policée mais tout aussi follement haineux que ses supporters. Il approche Jerry Falwell et d’autres de ces télévangélistes qui ont le vent en poupe alors, hérauts de la Moral Majority mais aussi d’une cupidité décomplexée. Il se fait parfois heureusement moins violence pour partager des moments avec Madonna (dont il donne un portrait incisif), Sean Penn, ou disséquer la trajectoire du boxeur Mike Tyson. La boxe reste une passion pour Harry Crews. Sans a priori, sans condescendance, les expériences racontées sont un aperçu étonnant du show-business et de certains de ses protagonistes. Un certain Donald Trump passe même dans le décor…

Mais la part belle du recueil est faite d’un ensemble de textes plus intimistes, qui se tournent vers des épisodes et des blessures dans la vie de l’homme, au mitan de son parcours. Le ressourcement humble d’un auteur en panne d’écriture, le souvenir d’une mère digne dans la pauvreté, la perte accidentelle d’un jeune fils, les déboires et les gnons liés à la boisson ou l’entrejambe… Là encore, c’est donné sans vernis et l’émotion véritable perle. Car Harry Crews ne triche pas, c’est ce qui nous touche. Il ne lui est pas possible non plus d’éteindre totalement ce qui fait son style, le détail qui flingue, le trait d’humour au milieu de la mocheté. Il ne lui est pas possible non plus d’oublier de ce qui le définit : l’attachement à sa Géorgie natale, là-bas, aux bordures du marais d’Okefenokee, l’attachement à un petit peuple de métayers pauvres, de bûcherons et de braconniers portés sur la bibine et la castagne dont il est le fils miraculé, par son talent. Vous aussi vous vous surprendrez à désirer d’avoir un oncle Cooter unijambiste, analphabète et vieux sage, de cajoler (en tout cas en esprit) un gator ou bien alors de posséder une vraie bonne mule ainsi que la science de son élevage et de son commerce. 

L’écrivain suisse Joseph Incardona, ami de Crews, signe la postface de cette liasse de feuillets. : « On l’aura compris, Harry Crews est l’écrivain des marges, à l’Ouest des âmes seules, torturées, grotesques. L’écrivain des perdants magnifiques. A l’instar de ses personnages qu’il aborde et décrit avec l’amour particulier d’un père pour un enfant différent, d’un homme qui sait que la vie est fragile, la défaite plus fréquente que son contraire et que ce qu’on peut espérer de mieux, au final, sont ces instants de bravoure où l’existence se condense pour nous révéler ses secrets, les éclats de diamant qui font que tout ça en vaut la peine. »

Alors comment voulez-vous vous sentir seul, désemparé, quand la compagnie d’Harry Crews vous invite à des titres comme Le Marais comme métaphore, La sagesse de l’entrejambe, Des restos routiers, des putes et de la sauce, Y a des rivières plus grosses mais des plus belles y en a pas ? Parce que c’est bien simple : des mecs pareils, y en a pas beaucoup.

Paotrsaout

CE QUE NOUS CACHE LA LUMIERE de Tim Gautreaux / Le Seuil.

SIGNALS

Traduction: Marc Amfreville

Tout absorbés qu’ils sont par leurs affaires de cœur, de foi, d’argent, par leurs marottes diverses et variées, occupés à peser les avantages et les inconvénients de la vie au sein de petites communautés aussi soudées que scrutatrices, les personnages de ces nouvelles tentent d’affronter les déceptions du quotidien. Ce sont des voix discrètes, rarement entendues, des vieilles filles un peu tristes, des ferrailleurs, des artisans, des retraités… souvent détestables, parfois admirables.”

Après trois romans publiés en France, c’est avec un recueil de nouvelles bien fourni, ayant pour titre Ce que nous cache la lumière, que Tim Gautreaux nous revient aux éditions du Seuil. Pour ma part, ce recueil est ma porte d’entrée dans l’oeuvre de Gautreaux. Que ce soit le titre, le visuel ou l’idée d’aller faire un tour dans le Sud des Etats-Unis à la rencontre d’une nouvelle galerie de personnages paumés, usés, en quête de sens, en fin de vie et j’en passe, les arguments ne manquaient pas pour me donner envie. La recette est connue, maintes fois revisitée mais suffit qu’un auteur y apporte sa petite touche personnelle pour qu’elle fasse encore et toujours sens. Malheureusement, le résultat n’est pas celui espéré. 

Dès les premières pages, j’ai pressenti une lecture peu convaincante et pas une seule nouvelle n’est venue contredire cette première impression. Tout est trop ou pas assez. C’est trop scolaire, trop convenu, trop prévisible, pas assez habité, pas assez vivant, pas assez humain. C’est ni chaud, ni froid. Tout est désespérément tiède. Le déroulé de chaque nouvelle est attendu. La plume est lisse, sans aspérité. Le voyage est sans surprise. Les textes de Gautreaux sont ni bons, ni mauvais. Ils sont fatalement quelconques. Sans trop d’exigences, on peut peut-être y trouver son compte. En revanche, si on cherche le petit plus, la petite étincelle, il me paraît difficile de ne pas rester sur sa faim. 

Parmi toutes ces nouvelles, on en trouve une intitulée Le commentaire. L’histoire d’un écrivain amateur, voire même d’un écrivaillon, qui découvre sur Amazon, à propos de son livre, un commentaire peu élogieux laissé par un inconnu. Notre écrivain, perturbé par ce commentaire, décide de découvrir l’identité de son auteur et de partir à sa recherche. Pour conclure mon avis sur Ce que nous cache la lumière, je peux reprendre à mon compte un extrait de ce commentaire que voici : « En résumé, il y a autant d’émotions dans ce bouquin que dans une carte de vœux à un dollar. » C’est un peu dur mais plutôt juste.

Brother Jo.

TU NE TRAHIRAS POINT de Karim Madani / Marchialy

« Le book, pour un graffeur des années 1990, c’est comme le Nouveau Testament, les Évangiles. Étymologiquement parlant, le mot « évangile » vient du grec evangélion qui signifie : « bonne nouvelle ». Et la bonne nouvelle c’est :

   Au commencement était le spray

   Et le spray s’est tourné vers Dieu

   En lui était la vie, et la peinture était la lumière des hommes

   Et la peinture brille dans les ténèbres

   Et les ténèbres ne l’ont pas comprise.« 

 La posture religieuse de la (superbe !) couverture et du titre se retrouve dans la table des matières : Apocalypse, Genèse, et des suivants du même acabit. Ce livre de Karim Madani est rythmé par les allusions aux récits bibliques qu’il a semées du début à la fin. 

 « Tu ne trahiras point » relate l’histoire de ce qu’on a appelé le Procès de Versailles. Comment une bonne cinquantaine de personnes se sont retrouvées dans le box des accusés pour avoir taggé des wagons, des palissades, des entrepôts, etc. Ça s’appelle peintures illégales et dégradations volontaires. 

 Il fait défiler dans le chapitre Apocalypse les multiples opérations qui ont abouti aux heures de garde à vue subies par les pseudo-criminels de la bombe acrylique. La débauche de moyens employés par la police dans cette affaire est digne du grand banditisme, de gangsters ou d’assassins : filatures, écoutes téléphoniques, perquisitions, saisies de matériels, etc. L’énergie déployée est proprement sidérante.

 Genèse, ce chapitre est l’occasion pour l’auteur de remonter aux origines du graff parisien avec l’arrivée du rap et de sa culture de bandes ; il y signe aussi quelques belles phrases autobiographiques. Et surtout raconte l’adolescence et les débuts de Luc, alias Comer, personnage au centre du livre. 

Les sous-sols du métro parisien,  c’est du pur gruyère. Il pleut à verse à la surface, et des milliers de trous à rats, d’excavations, d’anfractuosités, de galeries percées et de canalisations dégoulinent de flotte polluée sur fond de beat hypnotique — la goutte d’eau qui s’écrase, répercutée à l’infini dans un écho souterrain et inquiétant. Ce sont les organes internes de la ville : je visite les entrailles de Paris. Tout y est différent. Les odeurs. Les sons. Comer m’a prévenu. Je respire à pleins poumons l’air vicié de la crypte, comme si j’étais sur le plateau des Glières, un bâton de ski à la main.

 Dans les quatre grands chapitres du livre, Karim Madani nous fait découvrir ce monde du graff, peu connu, exaltant, parfois dangereux, considéré comme criminel ; il résume quelques faits d’armes notables, parfois médiatiques, auxquels est mêlé Comer, dont un avec un autre graffeur surnommé Dunk, est un véritable morceau d’anthologie de l’art du portrait.


« Tu ne trahiras point » est un récit nerveux qui met en lumière une certaine schizophrénie de notre société, d’un côté les graffeurs sont mis en garde à vue et écopent d’amendes, de l’autre, le marché de l’art et les galeries leur courent après et spéculent sur leurs oeuvres.

 L’auteur glisse également quelques paragraphes sur la capitale, avec la même verve que Jean-Pierre Clébert dans « Paris insolite » ou Blaise Cendrars et sa « Banlieue de Paris ».

 Si on est théoriquement dans du reportage au long-cours, de la narrative non-fiction, les mots déboulent comme dans un bon vieux polar à papa, avec un savoureux mélange d’argot parisien et de jargon de tagger. Karim Madani ne s’encombre pas de sentiments, de détails superflus. L’écriture fuse, aussi pressée qu’un jet de peinture.

NicoTag

J’aurais pu piocher dans la petite discographie collée à la fin de cet élégant volume, mais j’ai préféré « Sinnerman » de Nina Simone, le rythme de ce remix par Felix Da Housecat est semblable à celui des phrases de Karim Madani.

POUR SEUL PARDON de Thierry Brun / Jigal

« Il éteignit le moteur, glissa la clef dans le pare-soleil, et changea de T-shirt, le sien était tâché du sang. Il vit Martin, un grand gars dans la quarantaine, blond et rougeaud, qui aiguisait ses couteaux et l’observait. Il semblait fasciné par les cicatrices qui couturaient les épaules d’Asano. On devinait au moins deux points de sortie de projectiles, dans l’omoplate droite et sous les côtes flottantes, et des vestiges de perforations, entailles plus ou moins profondes. L’une naissait sous l’oreille gauche et ondulait jusqu’aux pectoraux.« 

Asano a un passé bien abîmé de mercenaire en Serbie et d’ex-taulard pendant une douzaine d’années ; son présent dans un hameau vers Senones : une liberté conditionnelle surveillée par les gendarmes du cru. D’homme de main pour braqueurs, il est passé homme à tout faire pour Léon Chevreux.
Les Vosges c’est pas que des forêts sibériennes sur de vieilles montagnes, c’est des usines en friches, des villages déserts, un peu de braconnage et de menus arrangements aussi. Chevreux, l’entrepreneur local qui tient le village avec un sale chantage à l’emploi, Chevreux le fort en gueule à qui tout le monde doit quelque chose s’y connaît plutôt bien en magouilles.

Pour compléter « Pour seul pardon », Élise Chevreux, fille unique du précédent qu’elle ne supporte pas, mais qui tient le même caractère ombrageux.

Pour compléter un peu le portrait d’Asano, Thierry Brun parsème de petits récits fragmentaires, de moments imaginaires ou bien réels, amoureux avec une Béatrice que l’on croisera plus loin ou violents du côté de l’ancienne Yougoslavie.

   —Il a pris des paquets…du produit. Tu vois ?

   Produit. Mot de fic. De Voyou.

   Asano la fit répéter avec la sensation qu’une faille s’ouvrait sous ses pieds.

   Produit.

   Un truc.

   Mots simples d’une densité insupportable.

   Paquets. Produit.

   Truc. 

   Quelques mots qui s’entremêlaient et annonçaient avec une précision absolue une menace vivante et brûlante.

La cargaison qui embrase le roman entame son voyage à Lima au Pérou, arrive en France par Le Havre, prend la route pour les Vosges et se crashe avec l’aide de Chevreux et ses gars.

Le livre se transforme alors en grenade dégoupillée, nous explose dans les mains quand les destinataires, des Nancéiens bien méchants, veulent récupérer leur bien. 


Thierry Brun signe ici un roman aussi sombre et touffu que les forêts vosgiennes, court et nerveux, du genre qui remue bien les tripes. Il ne dit pas tout, c’est à nous de relier ces morceaux, d’imaginer, de combler les trous, il ne s’embarrasse pas non plus à envoyer des punchs lines à chaque paragraphe. C’est direct et efficace.

« Pour seul pardon » passe aussi raide qu’un verre de whisky cul sec.


NicoTag

« The Wagon », de Dinosaur Jr, on y retrouve la même urgence que dans ce roman de Thierry Brun.

RETOUR A BERLIN de Jacques Moulins / Série Noire

“À Berlin, Deniz Salvère dirige une unité européenne antiterroriste qui a récemment mis hors d’état de nuire un groupe de pirates informatiques liés à l’extrême droite slovaque. Quelques mois plus tard, trois individus impliqués dans cette affaire trouvent la mort. Un cahier découvert chez l’une des victimes lance son équipe aux quatre coins de l’Europe pour déterrer d’autres indices et remonter jusqu’aux commanditaires, car les identifier, c’est aussi mettre au jour les méthodes utilisées par l’ultra-droite pour déployer ses tentacules sur le Vieux Continent…”

“Retour à Berlin” est la suite de “ Le réveil de la bête” paru également à la SN en septembre 2020 et qui vient de sortir en folio. On peut très bien ignorer le premier volume et se lancer dans cette nouvelle enquête de cette équipe d’ Europol dirigée par Deniz Salvère vu que de nombreuses pages au début rappellent le passé des personnages mais il me semble qu’il serait plus judicieux de démarrer au début pour être bien accoutumé aux méthodes et à la vie de ces flics de l’ombre qui progressent difficilement, freinés voire bloqués par les législations européennes et les réserves des gouvernements et des polices des états européens incriminés.

“Retour à Berlin » n’est pas une lecture confortable, n’offre pas de péripéties sanglantes ou spectaculaires mais propose une enquête minutieuse où le suspense est toujours présent de manière très pointue. Dans un entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier, Jacques Moulins, l’auteur, journaliste, spécialiste des affaires européennes, avait déclaré: “Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en termes de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Jacques Moulins en remet donc une couche. Il y a un an, peut-être que certains n’avaient pas vu l’actualité, le caractère pertinent d’un tel roman pour la politique de notre pays. Le racket, le chantage, les extorsions, les menaces, les intimidations, la cybercriminalité et les assassinats présents dans cet ouvrage devraient avoir plus d’écho ce coup-ci à quelques mois d’une élection présidentielle en France où l’exemple slovaque des agissements de la Bête dans le roman semblent transposables à la situation française dans un scénario catastrophe.

Nul doute que les résultats du scrutin français nous entuberont une fois de plus mais, au moins, grâce à ce roman, vous saurez, à un moment où les fachos, par deux voix différentes mais par une union dans la doctrine, caracolent dans les sondages comment travaillent les nuisibles et quelles sont leurs stratégies, leurs alliés pour prendre le pouvoir par des voies dites démocratiques.

Urgent et important.

Clete.

DANS L’ETAT SAUVAGE de Diane Cook / Gaïa

Traduction: Marie Chabin

Après une scène inaugurale éprouvante qui en glacera plus d’un, on rencontre Bea, son mari Glen et Agnes leur fille, membres fondateurs de la Communauté, des volontaires sélectionnés et sortis de la société urbaine pour vivre dans une réserve, le dernier territoire naturel intact, « Dans l’état sauvage » donc. Réintroduits comme des loups ou des ours dans les Pyrénées, ils doivent se soumettre aux règles d’un Manuel et aux injonctions d’un bataillon de Rangers présents pour les protéger, les surveiller. 

Et gare à eux s’ils ne respectent pas les règles.
La civilisation telle que nous la connaissons a poussé tous les curseurs au maximum. La Nature à bout de souffle est réduite à l’état de fournisseur de ressources. L’air est vicié et la verdure a disparu, la vie urbaine dans les tours est réservée aux plus fortunés, pour les autres une forme de relégation dans les marges, les sous-sols : le libéralisme poussé à l’extrême.
Les habitants de la Ville, malgré cela, se croient encore increvables alors que leur environnement est exsangue, stérile, en bout de course.

Le roman de Diane Cook a une grande qualité, il fait peur. Ce qu’elle invente est possible, quasi réaliste, ce monde invivable pourrait être le nôtre, il n’y a pas forcément besoin d’une catastrophe pour y glisser. 

   —Il y a d’autres oies ailleurs ?

   Bea supposait qu’il y en avait ailleurs, oui. Pas en Ville, évidemment. Mais à présent, elle n’en était plus si sûre. Qu’en était-il des autres terres lourdement exploitées ? Les villes-serres, les immenses sites d’enfouissemnt de déchets, l’océan d’éoliennes, les Parcelles Forestières, les Parcs de Serveurs. Qu’en était-il des terres depuis longtemps abandonnées ? La Ceinture de la Canicule, les Terres en Jachère, la Nouvelle Côte. Était-il possible qu’elles fussent elles aussi spectaculaires et uniques ? La plupart l’étaient, jadis. Qu’elles puissent l’être encore était difficilement concevable. Bea détestait penser à tous ces endroits, à ce qu’ils avaient été autrefois, à ce qu’ils étaient aujourd’hui. Elle haussa les épaules. 

Après quatre longues années d’errances et d’apprentissages en tout genres, notamment celui de la mort de certains membres, une nouvelle épreuve est imposée au groupe. Se rendre au Relais du Bas, le relais le plus éloigné, sur des terres qu’ils n’ont jamais arpentées, sans laisser de traces de leur passage, ni camper plus de quelques jours au même endroit. Là-bas, leur courrier les attend, et de nouvelles pages du Manuel. C’est une obligation, pas un jeu, pas pour eux en tout cas, même si j’imagine tout à fait l’esprit humain assez tordu pour concevoir une telle expérience, entre la science et Koh Lanta. 

On les voit lutter pour manger, boire, se chauffer, se vêtir. Diane Cook scrute les luttes de pouvoir entre chacun de ses personnages. Ils ne sont pas nombreux mais l’esprit de corps, de groupe est absent, il n’y a que des alliances de circonstances. On assiste à un huis-clos où la haine ne cesse de s’amplifier.

Ils finissent par adopter certains comportements des hardes de cerfs ou des meutes de loups, notamment lors d’une scène fracassante où un homme affaibli est rejeté. Diane Cook décrit bien les sentiments qu’on est prêt à laisser de côté pour se protéger, les barrières mentales érigées pour assurer sa propre survie.

Le récit est centré sur Bea et Agnes. Bea est la porte-parole de la Communauté auprès des Rangers. Elle est venue parce qu’Agnes se mourait de ne plus respirer en Ville. Bea conserve des traits, des comportements d’ex-urbaine, alors qu’Agnes se transforme en chasseuse, en pisteuse, en chef de meute. Elle est un personnage hors normes dans un roman qui l’est tout autant. Comme chez Margaret Atwood ou Ursula Le Guin, il y a une préoccupation féministe durant tout le roman, la place des femmes y est centrale. 

Agnes continuait de trottiner, sûre de sentir les traces sous ses pieds. Elle les percevait comme une chouette repère une souris sous un matelas de feuilles ou un manteau de neige. Et même si ce n’étaient pas les ornières, elle savait qu’ils marchaient dans la bonne direction car malgré toute cette obscurité oppressante, elle avait vu briller les yeux des bêtes. Elle ressentait leur bien-être. Ils étaient en sécurité dans ce couloir. Leurs regards étincelants ne se dérobaient pas. Ils observaient sans peur, d’un air alangui. Leurs oreilles pivotaient mécaniquement, réagissant aux bruits avec la précision d’un réveil, un réveil sans alarme. Agnes se sentait à l’abri. Et par les mouvements souples de ses épaules et son sifflement guilleret, elle s’efforçait de communiquer aux autres ce sentiment.

« Dans l’état sauvage » c’est aussi des paysages vertigineux, du désert de sel aux montagnes boisées, une faune et une flore riches, des ciels à couper le souffle. Diane Cook s’est servie de ses propres séjours plus ou moins longs dans la nature la plus sauvage, en solitaire ou en groupe. Elle marie brillament la dystopie souvent cantonnée à la Science-Fiction au Nature Writing hérité des grands naturalistes américains.

Ce premier roman n’est pas exempt de quelques petits défauts, mais l’autrice réussit, tout au long de ses presque cinq cents pages à maintenir une sacrée tension en racontant la vie de cette équipée aussi hétéroclite qu’isolée du reste monde. Même si elle sème quelques indices, rien ne nous prépare à la mise au tapis finale.

Dans ce genre catastrophiste très en vogue il y a à boire et à manger, « Dans l’état sauvage » est à dévorer !

NicoTag

Pour se remettre de cette lecture aussi palpitante que remuante, « Some kind of peace » d’Olafur Arnalds est idéal.

UN TUEUR SUR MESURE de Sam Millar / Métailié

The Bespoke Hitman

Traduction: Patrick Raynal

La vie de Sam Millar est un véritable roman noir. Le natif de Belfast a passé de nombreuses années dans les geôles britanniques pour ses activités au sein de l’IRA. Il a connu aussi les cellules américaines suite à sa participation au braquage de la Brink’s à Rochester dans l’état de New-York, un hold-up spectaculaire qu’il raconte dans “On the Brinks”. 

Forcément, ses expériences douloureuses donnent du crédit à ses écrits postérieurs. Il a bien connu la pègre, il connaît bien les acteurs des guerres irlandaises, les deux se confondant parfois… les romans de Sam Millar déménagent… tout comme lui d’ailleurs qu’on voit débarquer chez Métailié après de nombreuses années au Seuil. 

“Braquer une banque à Belfast le jour d’Halloween déguisés en loups semblait être une bonne idée. Se rendre compte que le coffre avait été vidé avant leur arrivée, un peu moins. Mais voler une mallette à un client de la banque qui leur avait gentiment suggéré d’aller se faire voir, c’était signer leur arrêt de mort.” 

Quand on lit un roman espagnol, c’est souvent la guerre civile qui remonte, avec les Argentins c’est la dictature deux fois sur trois et avec l’Irlande, très souvent leurs guerres qui semblent parfois moyenâgeuses vues de l’extérieur. Et forcément, on n’y coupe pas avec un auteur originaire de Belfast écrivant dans son théâtre natal. Les “Three Stooges”, comme les affuble Millar, n’auraient pas dû et ne l’auraient pas fait s’ils avaient su. Mais, c’est trop tard, et en plus de la police, ils ont au cul une fraternité très susceptible et voulant conserver des statuts qu’elle considère quasiment de droit divin.  

On se serait très bien contenté d’une simple histoire criminelle agrémentée de l’humour noir de Sam Millar mais on a finalement droit à un jeu de massacre parfois très dur comme le premier chapitre particulièrement crispant le laisse présager. Millar ne crée pas particulièrement d’empathie pour les trois abrutis malchanceux mais laisse la porte entr’ouverte à un certain goût pour le sadisme tant certains méchants sont des artistes du supplice, voire des esthètes passant malgré eux de la torture mentale à une pratique beaucoup plus physique.  

Le roman est très addictif, dérangeant parfois, un vrai bouquin noir animé par un fighting spirit irlandais particulièrement réjouissant.  

Clete. 

LES RÊVES QUI NOUS RESTENT de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction: Isabel Siklodi et Gilles Marie

“Natalio est un classe 5, les flics les plus méprisés de la City, chargés d’éliminer discrètement les dissidents. Suite à un accident, il doit se procurer un nouvel « électroquant », robot d’apparence plus ou moins humaine qui lui sert d’assistant. Fauché, il se rabat sur un vieux modèle bas de gamme qui se distingue rapidement par l’inquiétante étrangeté de ses expressions et de ses réactions. Mais Natalio n’a pas le temps de s’interroger sur ces anomalies : il a un nouveau cas à résoudre. Une intrusion a eu lieu dans une de ces usines à rêves où se réfugient tant d’habitants de la City pour échapper à leurs vies misérables. Et des résultats lui sont demandés au plus vite…”

Boris Quercia est l’auteur d’une trilogie magistrale autour d’un personnage de flic Santiago Quiñones, sévissant, dans les affres de l’alcool et de la came, à Santiago du Chili et dont le second volume, “Tant de chiens” fut récompensé du grand prix de la littérature policière en 2016. Chez les lecteurs fidèles, la disparition de Santiago, cabossé et usé, fut un choc en même temps qu’un sujet d’inquiétude. Quel serait le futur de l’auteur, visiblement lassé de raconter la délinquance chilienne?

Dès les premières lignes de “les rêves qui nous restent”, on est très vite rassurés même si Quercia change d’univers littéraire en passant à de la SF qui parfois inquiète le lecteur pur et dur de polars. Son nouveau héros, Natalio est aussi un flic, aussi triste, solitaire et désespéré que Santiago, les médocs, la came et l’alcool en moins… d’où aussi un plus grand  discernement vis à vis des événements terribles qui l’entourent.

L’éditeur souligne que Quercia nous projette dans un futur digne d’un Philip K. Dick et cela est très rassurant pour les non adeptes de la SF, les univers créés par Dick étant souvent très proches du nôtre, facilement compréhensibles, assimilables sans migraine. D’un autre côté, les termes cités par l’éditeur sont peut-être un peu ambitieux, Quercia se contentant de créer un théâtre très proche du “Blade Runner” de Ridley Scott, auquel, il a ajouté certains éléments marquants des films “Soleil vert” de Richard Fleischer et “New York 1997 de John Carpenter. Tout cet environnement très connu de tous permet à Quercia de faire l’impasse sur des descriptions et des explications qui ralentiraient le récit et autorise le lecteur à se créer un peu son propre décor, ses propres images. Déjà, dans sa première trilogie, les éléments sur la ville étaient bien souvent négligés, on est donc en terrain connu, Quercia voulant juste créer une ambiance de doute, de peur, d’angoisse très funeste autour de son héros. L’intrigue policière n’est pas réellement frappante, l’histoire se contentant essentiellement de bien suivre les pérégrinations du chemin de croix de Natalio comme autrefois avec Santiago. 

Boris Quercia est le genre d’auteur qui vous attrape dès le début d’un roman pour vous abandonner décomposé à la dernière ligne. L’écriture de Quercia, toute simple, toute ordinaire est néanmoins une arme de destruction massive de tout premier plan puisque on s’engage très rapidement aux côtés de ce flic qui lutte pour sa survie. Par rapport à ses derniers écrits, il faut aussi noter que l’affectivité est surdéveloppée dans le sens où Boris Quercia, et ce n’est pas une mince affaire, arrive à créer de l’empathie voire de la tendresse pour une machine, un robot…

Les fans de Quercia et de Santiago Quiñones bien sûr replongeront avec délice dans ses univers glauques où chacun tente de survivre et les nouveaux lecteurs comprendront très vite que la SF est juste un support pour créer un cadre noirissime dans lequel se débat un Natalio au bord de l’abîme et qu’on suit jusqu’au bout de l’ignominie.

Béton!

Clete.

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